B.I\Î0ND
l'intérêt et l'avarice , ëtoiî celle des comr bats de coqs. Ils avoient fait l'ainiiseraent de sa jeunesse , avant qu'il s'occupât d'amasser de l'argent ; et toutes les fois que ses affaires lui laissoient un moment de liberté, cette noble récréation étoit en- ( ore le seulplaisir qu'il se permît. Depuis son arrivée au château Corriy , il avoit dit plus d'une fois à son père qu'il espéroit qu'avant de quitter les Iles Noires , le ciel lui accorderoit la satisfaction de mettre en train quelque bon combat de coqs , car « c'étoit une triste chose pour un homme que d'être toujours pendu au tablier d'une femme , remuant ses pouces du matin au soir , pour faire quelque chose. »
Il existoit dans cesîlesun a^entilhomme campagnard , M. OTara , qui passoit son temps à courir de côté et d'autre, et qui étoit grand amateur de cet aimable passetemps. O'Tara, dans ses courses, vint un jour dîner chez le roi Corny. Ceux qui ont les mêmes goûts ne tardent pas à se reconnoître , et le dîner n'étoit pas à moitié , que les combats de coqs étoient déjà sur le tapis. Au dessert , la conver- I. 20
sation s'ëchauffa à mesure que la bouteille circuloit. Chacun des deux rivaux faisoit l'éloge de ses coqs et en racontoit des merveilles. On proposa un combat , on fit une gageure , et des messagers furent expédiés pour aller chercher les héros de basse-cour qui dévoient décider la contestation. Les deux coqs arrivèrent , et furent enfermés dans des poulaillers séparés.
Moriarty avoit déjà vu des combats de coqs , et traversant la basse-cour avec Ormond pour aller à la chasse , le matin du jour où le fameux combat devoit avoir lieu , il fut curieux de voir les oiseaux dont la bravoure alloit décider d'une gageure assez considérable , et ouvrit la porte d'un des j)oulaiIlers. C'étoit celui où se trouvoit le coq de White Connal. L'animal guerrier fut effrayé , courut, vola de tous côtés , et brisa quelques-unes de ses plumes, ce qui le defiguroit aux yeux des amateurs. Malheureusement White Connal et O'Tara arrivoient en ce moment pour visiter leurs champions, et voyant le désastre qui venoit d'arriver , ils chargèrent Moriarty
O B. iM O N D 285
de toutes les invectives que ïa colère put leur inspirer. Ormond, qui n'avoit rien à se reprocher dans ce désastre , tacha d'apaiser la fureur des deux rivaux , et leur fit des excuses au nom de Moriarty.
M. O'Tara se calma , parut satisfait , serra la main d'Ormond , et se retira; mais la colère de WhiteConnal fut de plus longue durée. Il n'avoit jamais aimé Henry , et croyant , d'après sa douceur , qu'il pouvoit l'insulter sans danger, il leva le ton, devint insolent , le confondit avec Moriarty dans ses injures , et lui dit qu'il étolt plus facile de justifier une sottise que d'en faire raison.
Henry prit feu à son tour, et se trouva plus disposé que son adversaire ne l'auroit désiré, à lui donner toute satisfaction. « H pouvoit fixer l'heure et le lieu qui lui conviendroient : vouloit-il le lendemain matin à six heures S€ trouver dans la prairie à l'est du château? ils n'y seroient ni vus , ni troublés par personne. Vouloit-il s'y rendre sur-le-champ? Je suis tout prêt, ajouta Ormond, je n'aime pas à nourrir de ressentiment , je ne dors pas sur ma colère. »
Moriarty s'avança par derrière près de White Conual. « Monsieur, » lui dit-il à voix basse, « pour l'amour de Dieu , n'oubliez pas que M. Henry n'a jamais manqué son coup. »
« Comment , misérable , » s'écria White Connal , « vous êtes encore ici ? de quel droit osez vous vous mêler d'une querelle entre deux gentilshommes?»
Moriarty lui fit d'humbles excuses, et se retira, non sans être convaincu que son avis avoit produit une impression salutaire.
« Ce cerveau brûlé , » pensa White Connal , « ne demande pas mieux que de se battre. — C'est tout simple. Il n'a rien au monde à perdre cjue sa vie; pas un sol, pas un pouce de terre, et moi — — La partie n'est pas égale. — Ce n'est ma foi pas la peine de m'exposer à un coup de pistolet pour quelques plumes de coq.» En parlant ainsi , il brisoit les fatales plumes qu'il avoit ramassées , et qui étoient la cause de la querelle. Il reprit aussitôt tout son sang froid, devint raisonnable, changea de ton, déclara qu'il n'avoit pas eu dessein de dire la moindre
ORMOlSrp. 287
chose qui pût offenser M. Ormond ; qu'il reconnoissoit qu'il s'ëtoit trop emporté : mais comment ne pas s'emporter en voyant défigurer un coq à l'instant du. combat? s'il avoit dit quelque chose de trop fort , il espéroit que M. Ormond voudroit bien l'oubher. Enfin il n'est sorte d'excuses auxquelles il ne s'abaissât.
Ormond savoit par expérience qu'on n'est pas toujours maître de sa colère , et il étoit très disposé à l'excuser. Il lendit la main à AVhite Coniial , et lui dit qu'il étoit enchanté que la paix fût rétablie entre eux. Mais White Connal sentoit parfaitement qu'il avoit joué le mauvaiis rôledanscette affaire, et que, si elle transpiroit, les railleurs ne seroient pas pour lui. Il supplia donc Henry de n'en parler à qui que ce fut , et surtout de la laisser ignorer à M. O'Shane , craignant que l'amitié qu'il avoit pour lîenry, ne lui fit prendre cette querelle en mauvaise part. Ormond lui fit toutes les promesses qu'il désira; il fallût même qu'il les réitérât solennellement plusieurs fois pour le tranquilliser; et cependant White Connal éprouva toute la journée une sorte de
mal-fiise occasionne' par la présence d'Henry. Il lui fut impossible d'y résister , et prétextant une lettre qui lui mandoit que sa présence etoit indispensable au château Connal, il annonça qu'il partiroit le lendemain matin.
Personne ne parut disposé à s'affliger de son départ. Le roi Corny lui-même, fidèle à sa parole et à son caractère , prit congé de lui en l'appelant son gendre , mais ne l'engagea à rester que bien justement autant que les lois de l'hospitalité l'exigeoient.
A l'instant de partir, White Connal tira son futur beau-père à part , et lui dit : ' «Vous feriez bien de surveiller un peu le jeune homme que vous avez chez vous »
— « Henry Ormond , voulez-vous dire ? »
— « Eh oui. - Mais, M. O'Shane, entendez-moi bien. N'allez pas vous imaginer que j'en sois jaloux. — Impossible.
— Uiie tête chaude, un homme qui n'a pas six sols vaillant. — J'ai trop bonne opinion de miss Dora. Mais si j'étois à votre place, si j'étois son père, je n'aiiTierois pas de l'avoir chez moi , à cause du qu'en dira-t-on du pays. — Ce n'est
ORIMOND. 239
pas que je me soucie des propos de la canaille, mais enfin, si j'etois son père, j'aimerois autant avoir le diable dans ma maison , cornant aux oreilles de ma fille, derrière mon dos. >>
Cornélius le regarda fixement en froncanl le sourcil.
— « Cort;ant aux oreilles de ma fille! Henry Ormond! el derrière mon dos! — Je n'en crois pas un mot. Tout ce que dit, tout ce que fait Henry peut soutenir le grand jour. Je répondrois de l'honneur de Henry sur le mien : c'est plus que si je disois sur ma vie. — Cela doit suffire pour satisfaire tous les gendres du monde, — tout homme comme il faut, c'est-àdire. — Qui pourroit oser jeter l'ombre d'un soupçon sur Dora ? »
Connal s'aperçut qu'il s'ëtoit trop avancé. l\ protesta que rien n'ètoit plus éloigne de sa pensée que d'avoir le moindre soupçon sur miss Dora; qu'il n'avoit jamais imaginé que miss O'Shane pût dire ou faire autre chose que ce qu'il y avoit de plus convenable , de plus angélique , de plus
« C'est fort bien , » dit Cornélius eo
l'interrompant : « mais il est un autre point sur lequel je suis bien aise de vous dire que je ne céderai jamais à personne , fût-on cinquante fois mon* gendre; c'est le droit d'avoir chez moi quiconque il me plaît et il me plaira d'hëbenger dans mon château. »
— « Sans doute. Rien n'est plus juste. Il
— Je n'entendois pas je voulois seule- |
ment dire — en un mot , ce n'ëtoit qu'un avis de vous tenir sur vos gardes que j'avois intention de vous donner. »
« Au diable l'imb — » dit Cornélius entre ses dents : mais réprimant l'expression de mépris que lui arrachoit son impatience, et faisant une transition subite au cheval de Connal,qui l'attendoit à la porte vers laquelle ils chemi noient pendant cette conversation : « Voilà un beau « cheval , M. Connal , » lui dit-il d'un Ion ironique, « vous êtes certainement
« le cavalier le mieux monté. »
L'ironie étoit une figure inintelligible pour White Connal. « Bien sûrement ! » répondit - il; et montant fièrement sur son coursier, il salua miss Dora et miss O'Faley qui étoient à une fenêtre ouverte.
ORMOIS^D. 24t
« Adieu , Tnesdaines , adieu. — Jusqu'en octobre. — J'espère qu'alors »
Son cheval, dont il n'étoit pas toujours le maître , ne permit pas d'en entendre davantage; il partit comme une flèche, et dispersa , dans les airs , le reste de ses espérances.
« Combien je voudrois , » pensoit Cornélius en regardant s'éloigner le cheval et le cavalier, « combien je voudrois n'avoir jamais goûte le maudit bolede punch, au fond duquel j'ai trouvé un pareil mari pour ma pauvre fille , mon innocente Dora, qui n'étoit pas encore née! Tnais Le destin l'a voulu ainsi. Ma parole est donnée; elle est irrévocable comme un serment par le Styx. Il faudra bien que Dora en fasse ce qu'elle pourra, et pour elle et pour moi. — Qui reconnoîtroit le fils d'un homme comme son père , dans cette espèce de paysan tout gonflé de ses richesses? — Ah ! pauvre Dora. »
Le roi Corny, en finissant ces réflexions, poussa un gros soupir qui parvint difficilement à s'échapper de son coeur antisentimental. Henry Ormond passoit en ce moment dans la cour , suivi de son
chien , à qui il venoit de donner à manger, et qu'il reconduisoit dans sa loge.
a Henry, » s ëcria Cornélius , « laissez ce chien. Ecoutez-moi, et répondez sincèrement aux questions que j'ai à vous faire. »
— « Sincèrement ! — Si je vous réponds , vous devez bien croire que ce sera sincèrement. »
— « Si vous me répondez ! — Il faudra bien répondre quand je vous interrogerai. — Tout homme d'honneur doit toujours être prêt à répondre sur ce qu'il fait. »
■ — « A répondre de ce qu'il fait , monsieur. ))
— « De ? — Allons , allons , ne perdons pas de temps à chicaner sur une préposition. Je n'ai déjà que trop de sujet pour n'être pas en belle humeur. — Je ne suis pas maître d'école : vous n'êtes pas gram inairien , j'espère ; ainsi , n'équivoquoné pas sur des monosyllabes. »
— ce Je n'ai jamais équivoque , mon sieur. »
— « Hé bien , ne commencez donc paî aujourd'hui. — je ne vous ai jamais vu
comme cela. — Répondez - moi directement et sans biaiser. — Qu'avez-vous fait pour vous attirer l'inimitié de Wliite Connal qui vient de partir ? »
Surpris de cette question , et embarrassé pour y répondre , « j'espère , » dit Ormond , « que je n'ai pas encouru son inimitié. »
— «Hé bien, monsieur, vous l'avez encourue »
« Est-il possible ? » s'écria Henry : « après que nous nous sommes serré la main!
— C'est une méprise ou un mal entendu, mon cher monsieur. Qui peut vous avoir dit ?»
— « Lui - même , monsieur , sa propre bouche. — Vous voyez que je réponds sans biaiser moi. ~ Maintenant répondez-moi; avez-vous eu une querelle, et quelle en a été la cause ? »
— « Excusez - moi , monsieur ; ce sont des questions auxquelles je ne puis répondre. »
— « Vous rougissez , jeune homme ? C'est me répondre assez : ce n'est que trop me répondre. — A présent, écoutezmoi bien. J'ai cru pouvoir répondre de
votre honneur sur le mien , et je lai fait. »
— «Je vous en remercie, monsieur, et vous n'aurez jamais sujet de ».
— « Ne m'interrompez pas , monsieur.
— Comment puis-je juger de l'avenir, si ce n'est par le passé? — Je ne suis pas un fou à me laisser embabouiner avec de belles paroles. »
— « Ah! monsieur, pourriez-vous me soupçonner de »
— « Je ne soupçonne rien, Henry; je suis, grâce à Dieu, au-dessus du soupçon. — Ecoutez - moi donc bien. — Je ne crois pas vous l'avoir dit jusqu'ici ; mais que je vous l'aye dit ou non , vous devez connoître assez mes secrètes pensées , pour savoir que si j'eusse été libre de choisir un gendre , il n'existoit pas, dans le monde entier, un homme que j'eusse préféré à Henry Ormond, tel que je le croyois autrefois. »
— « Tel que vous le croyiez autrefois ! »
— « Interrompez- moi encore, monsieur , et je n'ai plus rien à vous dire. — Dans un moment de confiance , pensant ,
comme je le pensois autrefois , que je pouvois compter sur votre amitié , sur votre discrétion , comme sur votre honneur , je vous fis l'aveu que je me repentois de ma promesse téméraire , je vous laissai voir le profond regret que j'éprouvois de ce que mon gendre futur n'étoit pas tel que je l'aurois désiré pour Dora , et qu'elle le mérite. — Oui , monsieur, je vous l'ai dit, ou je vous l'ai laissé voir. Je n'équivoque point ; je n'entends me dédire de rien de ce que j'ai di!. — Vous avez donc su mon secret , mais souvenez- vous que lorsque j'ai eu la folie de vous le confier , je vous ai averti , Henry ; — averti comme le papillon qu'on cherche à détourner de la chandelle. — Hé bien , aujourd'hui , jeune homme , je vous avertis encore pour la dernière fois et sur un autre ton. — Ma promesse est sacrée. Dora est comme si elle éloitdéjà mariée à Whit ■ Connal. J'en suis fâché ; mais elle est garrottée. — Et moi aussi — pieds et poings liés. — Ainsi donc , si je pensois que vous pussiezsonger à la considérer autrement, à l'engager à se considérer elle-même comme n'étant pas absolument engagée , je vais vous dire
246 0RM01S"D.
ce que je ferois. — Je me brûlerois la cer- Telle , car il faudroit que l'un de nous deux mourût , et je ne voudrois pas que ce fût vous, Henry. — Voilà tout! »
« De grâce , monsieur , » s'écria Henry, en saisissant le bras de Cornélius qui se retiroit; «<de grâce , écoutez-moi. Prenez ma vie , si vous le voulez , mais ne refusez pas de m'entendre. — Je vous proteste que vous éles dans l'erreur depuis le commencement jusqu'à la fin. — U m'est imposible de vous dire tout , mais soyez bien sûr que Dora n'a pas été la cause de la querelle. »
— « Vous convenez-donc qu'il y a eu une querelle ? — Et quelle autre cause peut-elle avoir eue ? Quelle honte ! quelle honte î — Vous n'êtes pas encore assez endurci dans le mensonge. Vous ne pouvez le soutenir en ma présence. Pourquoi vous y exposer?
— « Quoique je ne puisse vous dire la vérité , monsieur, jene vous ai fait aucun mensonge. Le nom de Dora n'est entré pour rien dans ma querelle avec M. Connal , sur mon honneur. »
« Sur votre honneur ! » dit Cornélius ,
en jetant sur lui un regard sévère , plus sévère dans le chagrin que dans la colère. « Ali ! Ormond , qu'importe que son nom ait été prononcé ? Votre conscience ne vous dit - elle pas qu'elle en élot la cause secrète ou avouée ? Paix ! monsieur, « continua-t-il , en voyant qu'Henry s'apprétoit à lui répondre. » N'ajoutez pas un mot. — jNIenlir est indigne d'un homme d'honneur , mais équivoquer est cent fois pire.