CHAPITRE XilL
H ENRY Ormond trouva bien pénible de suj^porter des reproches et des soupçons qu'il ne niéritoit pas, et de voir un air de. froideur succéder au ton de bonté d'un bienfaiteur naguère si tendre , encore si généreux, et pour qui il avoit autant d'affection que de reconnoissance. Mais il avoit solennellement promis à White Connal de ne jamais parler à Cornélius de ce qui s'étoit passé entre eux , et il ne pouvoit sans cela lui expliquer l'origine et les circonstances de leur querelle. Quelque douloureux que fût pour Henry ce mécontentement, ce premier mécontentement que lui témoiguoit son ami , il ne fut pas tout-à-fait inutile pour former, son caractère. Convaincu qu'il 2. ï
agissoit comme il devoit agir, il fut fidèle à la promesse qu'il avoit faite à un homme qu'il meprisoit et qu'il haissoit, au risque, avec la certitude même de déplaire à celui qu'il aimoit le plus au monde , et à qui il avoit le plus d'obligation. Tandis que son cœur étoit plein de tendresse pour son père adoptif , il souffroit le reproche d'ingratitude; et tandis qu'il savoit que sa conduite e'toit dictée par l'honneur, il ètoit accusé de mensonge et de défaut de confiance. Il supporta tout , et eut pour récompense la conviction de sa fermeté, et l'expérience qu'il éloit en état de garder strictement sa parole. Cette épreuve peut paroître peu importante , la promesse qu'il avoit faite, frivole ; il crut pourtant devoir la garder aussi religieusement , que s'il se fût agi d'une affaire d'état.
Quelques jours après la conversation qui avoit eu lieu entre lui et Cornélius, celui-ci rencontra O'ïara , qui avoit fait avec White Connal une gageure relativement au combat de leurs coqs ; il lui demanda par hasard ce qui avoit empêché ce combat d'avoir lien , et O'ïara lui conta
tout ce qu'il savoit de l'aventure. Etant d'une humeur enjouée , et d'un excellent caractère , il lui fit le récit de l'affaire avec gaieté ; convint que Connal et lui s'étoient emportés comme deux fous , et ajouta qu'Henry Orraond n'y avoit opposé que la plus grande douceur, en cherchant à excuser Moriarty. Il ne put lui parler ni des bravades de Connal , ni du défi qui en avoit été la suite ni de la bassesse qu'il avoit fini par mettre dans ses excuses , puisqu'il s'étoit retiré avant la scène. Mais le roi Corny, une fois sur la voie , devina facilement le reste. Voulant achever de s'éclaircir, il fit venir Moriarty , le questionna , et n'eut pas de peine à tout apprendre. Moriarty n'avoit rien promis, il avoit d'excellentes oreilles , et n'étoit nullement disposé à ménager White Connal. Après avoir été renvoyé , il étoit entré dans l'écurie , d'où il avoit entendu tout ce qui s'étoit passé , et il en rendit un compte fort exact.
Le roi Corny fut enchanté de la fermeté qu'avoil montrée Henry, le prince Henry, car son cœur lui rendit sur-le-
champ toutes ses dignités. Son bon cœiir et sa générosité ne lui laissèrent pas de repos qu'il n'eût été le trouver. Il l'embrassa tendrement, l'appela son enfant, son cher enfant, lui demanda pardon de ses soupçons. « J'ai enfin découvert , » ajouta t-il , « la cause de la rancune de White Connal, et je ne vous en ai pas d'obligation. Je sais que Dora n'étoit pour rien dans la querelle : mais pourquoi ne me l'avez-vous pas dit?»
— « Je vous l'ai répété plusieurs fois. »
— « Hé bien , il est donc clair que toute la faute vient de mon côté. J'étois en colère , je n'étois en état de rien écouter, de rien comprendre , de rien croire. — Enfin si j'ai été injuste, je vous en dédommagerai tant que je vivrai , je ne croirai contre vous le témoignage ni de mes yeux , ni de mes oreilles. ■— Si je vous entendois me demander Dora en mariage, je croirois que j'interprète mal vos paroles. — Si je vous voyois la faire entrer au prêche , au lieu de la conduire à la messe , et que le père Josejjh luimême m'en avertît , jepenserois et je lui dirois ; « Pore Joseph, test une erreur,
une vision , nos yeux nous trompent.
En un mot , Henry , je dois avoir et j'ai pour vous plus de tendresse et de confiance que jamais , car j'ai été injuste envers vous. »
Ce retour d'affection et de bonté , indépendamment du plaisir inexprimable qu'il causa à Ormond , laissa dans son esprit une impression aussi durable qu'utile. Il vit que Cornélius O'Shane avoit donné son approbation à la fermeté qu'il avoit montrée pour tenir sa promesse , et il se coijfîrma plus que jamais dans Ia résolution de n'y manquer pour quelque raison que ce pût être.
A partir de ce moment, il crut devoir apporter plus de réserve dans sa conduite à l'égard de miss O'Shane , et il fut si prudent à cet égard , que la tante et la nièce éprouvèrent une surprise qui étoit presque de l'indignation. 11 y avoit dans les environs une jeune demoiselle assez jolie , avec laquelle Henry avoit dansé quelquefois. 11 en parla par hasard et sans aucun dessein, et fit l'éloge de son amabilité. jMiss O'Shane , rapprocliant la froideur qu'il lui témoignoit, des louanges qu'il accordoit
à cette jeune personne, sentit sa vanilë blessée ; elle devint jalouse , et il en résulta ce qui ne seroit peut-être jamais arrivé sans cette circonstance. Le sentiment de préférence qu'elle éprouvoit déjà pour Henry, devint une passion bien décidée.
Elle ne tarda pas à en donner des preuves si manifestes, que bien des gens pensèrent comme missO'Faley, qu'il falloit qu'Henry fût devenu sourd, aveugle et stupide pour ne pas s'en apercevoir. Il avoit pourtant 4^e bons yeux, il entendoit fort bien, il étoit bien loin d'être insensible aux charmes de Dora , et son amour propre étoit flatté de l'impression qu'il avoit produite sur elîe.
Quand la vanité est la passion dominante, un jeune homme conçoit aisément du penchant pour toute jolie fille, souvent même pour une laide , qui lui accorde, ou qui feint de lui accorder sa tendresse. Mais il existoit dans le cœur d'Henry plus de sensibilité que d'amour propre : il avoit combattu avec succès le « second de ces sentimens, mais le premier le soumit à une rude épreuve. La gaieté de Dora disparut , elle perdit ses couleurs^
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sa voix prit une expression de douceur qui ne lui étoit pas habituelle , des soupirs s'ëchappoienl de son sein malgré elle , - — des soupirs si persuasifs! — Enfin elle n'e* toit plus la jeune dédaigneuse indifférente surtout, c'^toit une victime gémissant sur le sacrifice auquel elle étoit réservée. Miss O'Faley parla de la nécessité de consulter sur la santé de sa nièce. Cornélius insista pour qu'elle prît l'air souvent, et qu'elle fît beaucoup d'exercice. Dora faisoit donc tous les jours une promenade à cheval ; elle montoit toujours le che\al qu'Henry lui avoit dressé , et n'en vouloit plus d'autre. Mais elle étoit devenue craintive ; Henry connoissoit ce cheval mieux que personne , et elle vouloit toujours qu'il l'accompagnât. Ormondsentoit bien tout le danger auquel il s' exposoit. Chaque jour il devenoit plus sensible aux charmes de Dora. La compas*>ion, la reconnoissance lui faisoient oublier les défauts qu'il avoit précédemment reconnus en elle, et le plus violent combat se livroit dans son cœur. Un matin que notre héros se promenoit de bonne heure sur le bord d'un ruisseau qui serpentoit dans un vallon délicieux
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terminé par un petit bpis, et qu'il se li« vroit à ses réflexions sur la position em barrassante où le plaçoient les sentimens de son propre çoeui:, ceux de Dora , et ce qu'il devoit à son père , il fut tiré de sa rêverie par le bruit que quelqu'un, faisoit en sifflant dans le bois voisin. Un instant après il entendit crier '■
« Henry Ormond , Henry Ormond ! »
« Me voici ! » r^pondit-il ; et il aperçut en îTiême temps O'Tara qui accouroit vers lui en habit de chasse , suivi de ses chiens
— « Hé bien , Henry, j'ai de grandes nouvelles à annoncer.au château Corny. J'en reviens en ce moment. — Mais les dames ne sont pas encore sorties de leur nid , et le roi Corny est déjà à courir Dieu sait où. Je suis donc charmé de vous avoir rencontré , car je n'y ai trouvé ame qui vive. Vous serez doue le premier à qui je vais apprendre mes nouvelles. »
— « Et quelles sont efles ? »
— « D'abord et en premier lieu , vous savez que les oiseaux du même plumage sont ceux qui vont ensemble. While Connal , excepté pour les combats de coqs ,
n'a jamais été de mon goût. Cependant , comme il m'avoit invité à l'aller voir , j'ai passé la semaine dernière au château Connal. — Vous connoissez sûrement cet endroit ?»
— « Je n'y ai jamais été. »
— « C'est étonnant. — Quoi qu'il en soit , nous eûmes un grand combat de coqs , car j'en avois amené avec moi , et White Connal qui ne connoissoit pas mon secret , le secret de les dresser au combat , fut battu et perdit toutes les gageures. Il prit de l'humeur; mais pour le narguer davantage, je lui offris de changer mes coqs contre les siens et de le battre dans trois jours avec ses propres coqs , afin de lui prouver la supériorité de la manière dont je sais les dresser. Comme il avoit toujours vu les miens avoir l'avantage', il plaisanta de cette proposition , et me proposa une gageure que j'acceptai. »
Henry soupiroit d'mipalience en entendant ce long récit ; il falkit pourtant se résoudre à l'écouter jusqu'au bout.
« Il en résulta que je dressai bien le coq que nj'avoit donne White Connal , que je lus encore victorieux dans ce nouveau
combat; il etoit furieux de ce trioTnpbe.
11 lit l'éloge de ses chiens ; mais les miens , quand nous les mîmes à l'épreuve , eu? rent encore l'avantage , et cela n'est pas étonnant. Vous savez comme il est avare; il n'a pas de meute parce que l'entretien d'nne meute, ne laisse pas d'être coûteux , et sans meute on ne peut avoir de bons chiens. — r Quant aux chevaux , j'avoue qu'il en a d*- superbes. Vous souvenez-vous , M. Ormond , de celui qu'il avoit quand il vint au château Corny , dont il ne put jamais se rendre maître, un jour que vous alliez vous promener avec miss Dora, et que vous fûtes obligé de changer contre le votre ?
— a Je ne lai pas oublié. »
— a II a eu de bonnes raisons pour j penser aussi. »
« A t-il fait une chute?» dit Ormond en s'arrêtant.
— « Marchez, marchez, je vous conterai tout avec ordre , chemm faisant. »
« J'aperçois le roi Corny , qui s'avance de ce côté , » dit Ormond
— « Venez-donc 1 Eh ! venez-donc ! »
sautant un fossé qui les séparoit. O'Tara
fut bientôt près de Cornélius. « 3 ai de grandes nouvelles à vous apprendre , roi Corny. — Votre gendre futur , White Connal... Hë bien!... Vous en voilà débarrassé. »
— « Débarrassé ! Que voulez -vous dire ? »
— « Qu'il n'est plus de ce monde. C'est clair. Le pauvre diable î Ce cheval qu'il n'a jamais su conduire , lui a cassé le cou , dimanche dernier. Il étoit fort mal dimanche soir , et lundi matin , il étoit mort. »
« Mort ! » s'écrièrent Cornélius et Henry, en se regardant l'un et l'aulre.
« Mort. » répéta O'Tara , « et je venois vous en donner avis. »
« Qu'à Dieu ne plaise , » dit gravement Cornélius, « que je me.... »
a Le ciel m'en préserve ! » s'écria Henry. « Mais.... »
a Mais » interrompit O'Tara , « j'ai une affaire aujourd'hui. On m'attend pour déjeuner à trois nulles d'ici , et il faut que je vous quitte Demain j'irai vous faire mes coniplimeus de condoléance ou de félicitation , comme le cas l'exigera ;
et je vous donnerai tous les détails que vous pourrez désirer. »
11 s'éloigna à l'instant , en leur répétant qu'il ne tarderoit pas à les revoir.
« Paix aux morts et à tous leurs défauts ! » dit le roi Corny ; « mais je ne suis pas hypocrite , et je ne puis dire que je sois bien fâché de me trouver dégagé de ma m'audite promesse. Ma pauvre fille ! combien ce White Connal étoit indigne d'elle! Je remercie le ciel , à mains jointes , à genoux , de ne pas être obligé de la sacrifier. — Ma chère Dora ! La voilà donc libre ! Je suis libre aussi. Henry, mon cher Henry 1 Embrassez-moi , mon fils. »Et il le serra dans ses bras avec toute la chaleur de l'affection paternelle.
La reconnoissance d'Henry lui fit partager ses transports , mais sa joie étoitelle égale à celle de Cornélius ? Quels étoient ses sentimens en ce moment ?
Tout étoit confusion et contradiction dans son cœur , et il n'auroit pu .dire ce qu'il désiroit , ce qu'il éprouvoit. Avant d'avoir appris la mort de White Coimal, il lui sembloit que si Dora pouvoit élre dégagée de la nécessité de contracter cet
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odieux mariage ; que s'il pouvoit avec honneur , sans manquer à sa reconnoissance pour son père , se proposer pour son époux , il iroit se jeter à ses pieds et lui demander sa main. Et maintenant que tout obstacle sembloit s'évanouir ; que son rival n'existoit plus ; que son bienfaiteur lui témoignoit son plaisir d'être dégage de sa promesse ; qu'il l'embrassoit , qu'il l'appeloit son fils , il ne sentoit pas les transports de joie qu'il auroit cru devoir éprouver , et il en étoit surpris lui-même. A présent qu'il pouvoit épouser Dora , que son père paroissoit le désirer , il n'ëtoit pas bien sûr qu'il le désirât lui-même. A mesure que les obstacles disparoissoient , les objections se présentoient à son esprit, (les défauts qu'il avoit remarqués dans le caractère de miss O'Shane , étoient à la vérité moins saillans qu'autrefois , mais ne pouvoient-ils pas se remontrer ? Pouvoit il oublier sa coquetterie, sa frivolité ? Elle n'étoit pas la femme élevée au-dessus de son sexe , dont son imagination lui avoit souvent présenté le portrait idéal , réunissant toutes les perfections qu'il désiroit trouver
dans son épouse. Il étoit clair que Dora lui ëtoit attachée , mais sa légèreté pouvoit-elle lui permettre d'espérer que cet attachement seroit durable?
Us marchoient donc en silence , retournant vers le château. Cornélius, appuyé sur le bras d'Henry , étoit tout occupé de ses nouveaux projets , et sourioit à l'idée du bonheur domestique que lui promettoit l'union de sa fille , avec son jeune ami.
Tout à coup se tournant vers Ormond , «t le poussant en lui frappant sur l'épaule avec amitié : « courez-donc, lui dit-il, » «: partez comme une flèche et amenez > moi Dora comme un éclair , ainsi que sa pauvre tante : il seroit trop cruel de les laisser plus long-temps... » — Un instant ! « s'écria-t-il en changeant de figure , comme frappé d'une nouvelle réflexion qui se présent oit à l'instant à son esprit : » Attende^.! — Et Black Connal? et le frère jumeau? Qu'en fais-je donc? — Ce n'est pasà White Connal que j'ai donné ma parole de marier ma fille , c'est au fils aîné de mon (incien ami. Mais aujourd'hui Black Cannai est son fils aîné. Ma promesse
existe donc toujours. Pauvre Dora , » ajouta-t-il, en s'asseyant sur un troncd'arbre et appuyant ses mains sur ses genoux : » elle n'est pas plus libre qu'auparavant. Ce Black Connal dérange tout. »
« Il est possible , » dit Ormond , « qu'il soit tout différent de son frère. »
— « Vous avez raison , Henry, vous pensez bien et d'une manière digne de vous. J'avois à l'instant la même idée. Ne nous livrons pas à l'espérance avant de savoir si nous pouvons le faire avec honneur. — Le plus bel ange du ciel sous la forme de la plus belle femme de la terre , ne feroit pas dévier mon Henry du sentier de riionneur , et c'est la plus grande tentation qu'un homme puisse avoir. »
Henry se sentit en ce moment honteux d'un éloge qu'il ne méritoit pas tout-à-fait.
« En vérité, monsieur , » lui dit - il , « vous avez trop bonne opinion de moi. »
— « Non , non ! Vous aviez songé avant moi à Black Connal. J'ai vu votre agitation , et j'en connois la cause, »
Henry n'auroit guère été capable d'en dire autant. Cornélius continua.
a Black Connal a quitté l'Irlande il y a
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bien des années. Je ne l'ai pas vu depuis plus de quinze ans. Ma fille ëtoit encore au berceau quand il est parti. Il est officier dans un régiment irlandois en France, capitaine, je crois. Mais^il est actuellement en Angleterre. Son père me l'a dit. Je crois même qu'il y est allé pour se ma-rier.
Cette idée fit de nouveau briller le plaisir dans les yeux du roi Corny. « Mon cher Henry , » ajouta-t-il , « ne désespérons pas encore , et cependant ne nous livrons pas trop à l'espérance avant que j'aye tiré tout cela à clair. Le premier pas que j'ai à faire , c'est de passer l'eau pour aller chez le père, chez Counal de Glynn, et cela va être faità l'instant même. — Mais le bac est sur i'aul,i;'e rive. — Courez, Henry, vous pouvez courir, vous; prenez mon cor de chasse pour a})peler le bac. Vous Je trouverez dans ma barque de pêtjhe , sur les filets. S'il n'y étoi^t pas , faites des signaux avec votre mouchoir. Pendant ce temps je vais chercher mon cheval , et avant un quart d'heure, je suis sur le rivage. — Quand il s'agit d'une affaire d'honneur, on ne peut agir trop prompteipent. »
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Le bac et le cheval arrivèrent en même temps. On fit passer le cheval dans le bateau, Corny s'y plaça, et recommanda à Henry de se trouver à telle heure ^ sur le rivage, afin qu'il pût lui donner les premièrt s nouvelles.
I^s rameurs commençoient à agiter leurs rames pour gagner le large, quand le roi Corny, saisissant une ran)e , s'écria : « attendez, attendez donc ! que je parle au prince Henry. — Mon cher Henry ; pour que vous so . ez plutôt instruit de la nouvelle que je rapporterai, si elle est favorable, et telle que nous le désirons, j'attacherai ma cravatte au haut de cette rame , ce sera le drapeau blanc, en signe d'alégresse ; dans le cas contraire un drapeau noir... oui , mais je n'en ai pas : hé bien, en ce cas , je n'y attacherai rien. Jusqu'à mon retour , ne dites rien à personne.—Adieu mon enfant. »
Henry fut charmé d'avoir été prévena de ses intentions à cet égard, car ilsavoit qu'aussitôt i[\ie Mademoiselle seroh levée , et auroit appris qu'O'Tara étoit venu au château en disant qu'il avoit de grandes nouvelles à annoncer , elle n'auroit .de
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repos et n'en laisseroit à personne que quand elle sauroit en quoi elles consistoient. En effet, il la vit de loin sortir du château , sans doute pour le chercher ainsi que son frère , et s'informer si l'un d'eux avoit vu O'Tara. H prit sur-le-champ un chemin tout oppose, entra dans un petit bois , sans s'inquiéter si elle l'avoit vu , et ne s'arrêta que lorsqu'il se crut hors de danger. Il ne voulut pas se rapprocher du château , dans la crainte d'y trouver Dora ; il ne se sentoit pas la force de paroître à ses yeux en ce moment.
Il continua donc à se cacher en se promenant dans des endroits solitaires , sans trop s'éloigner de celui où le roi Corny devoit débarquer à son retour.
L'heure du dîner approchoit , quand il vit le bac s'avancer. Nul pavillon n'étoit déployé. Avant que Cornélius eût pu parler , sa figure et ses gestes avoient déjà annoncé à Ormond qu'il n'étoit pas satisfait de son voyage.
« Hélas! mon enfant, » dit-il en l'abordant, » je me doulois bien que vo'is seriez exact à vous trouver à mon arrivée. Yous avez mon cœur, voilà ma main,
c'est tout ce que je puis vous donner. — Je voudrois bien pouvoir vous donner une autrn main , mais tout est fini , j'en ai bien peur. — Pauvre Dora ! — Et la voilà qui vient avec sa tante! ah! Dora, vous aurez bien raison de me haïr ! »
« De vous haïr , monsieur, » dit Henry en lui serrant vivement la njain : « c'est impossible. » Et en parlant ainsi, il ne faisoit qu'exprimer ses senti m eus.
» Impossible! — il est vrai. La haine n'est pas faite pour elle , elle est toute tendresse . — ni pour vous , Henry , vous êtes toute bonté. »
» Mon dieu ! » s'écria Mademoiselle , dès qu'elle fut assez près pour se faire entendre : « Nous avez- vous fait courir assez long-temps après vous , niessieurs ! — des Dames qui vsont obligées de chercher des messieurs! c'est inoui. — Hé bien qu'y a t-il donc de nouveau ! je meurs de curiosité. »
Sans répondre à Màdeinoiselle , les yeaix de Cornélius et ceux d'Henry étoien4 f^és en ce moment sur un autre objet , sur Dora qui , encore éloignée de aii/dques pas, semblûil mourir d'une passion plus
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douce. Henry fit un pas pour Fui offrir son bras, mais il s'arrêta aussitôt. Son père lui donna le sien , et tous deux gardèrent le silence.
« Hé bien , » dit mademoiselle , « personne ne peut il me répondre? c'est fort poli. »
Un laquais, tout essoufflé et sans chape?iu , qui de son eôtë cherchoit miss O'Faley depuis une demi-heure, vint lui demander s'il falioit servir le dîner.
— « Oui , oui , qu'on serve. Avant qu'oa ait servi , naus serons au château — Et TOUS aurez satisfait notre curiosité , j'espère, » ajouta-t*elle en se tournant ver* son beau -frère.
« Dînons d'abord » répondit Cornélius, «et lorsqu'on aura ôté la nappe (r) et qu'il n'y aura plus d'oreilles ouvertes jx)ur uous entendre , nous aurons tout le loisir de nous entretenir. >?
« Quels originaux que ces Anglois î »
dit Mademoiselle en elle-même, en retournant au château. « Au surplus voilà
(i) Coutume an^loise. On retire la nappe avant le Jessert^ tl on le place sur la labk nue.
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on jeune homme — et c'est le plus poli de la compagnie silencieuse — qui doit avoir quelque envie de dîner, car, à ma eonnoissance, il n'a pas encore déjeuné. »
Henry n'avoit pas d'appétit, niais il mangea par distraction tout ce que mis» O'Faley lui servit. Le repas auroit été remarquahle par le silence de tous les con^ vives, sans l'heureuse volubilité de Ma^ demoiselle , qui faisant en n>erne temps questions et réporises, parla autant à «lie seule qu'on auroit pu raisonnahleinent Faltendre des quatre personnes qui étoient à table. Enfin ('-ornelius prononça le mot qu'elle attendoit avec impalience , le mot « desservez. » Quand la tabl« fut débarrassée, et qu'il ne resta dans la salie que ceux qui , suivant la remarque par où débuta le roi Corny , voudroient dans un moment n'avoir pas appris ce qu'ils briiloient d'apprendre, il tira doucement à lui la chaise de sa fille, avança la sienne vers la tanle, et se plaçant de manière à pouvoir cacher en partie la rougeur et rembarras de Dora , il commença par conter tout ce qu'O'Tara lui avoit appris.
« Une mort subite ! » s'écria Mademoî-
selle: ((que cela est choquant ! » mais elle se remit promptement du choc, et ne sentit plus que le plaisir de pouvoir penser que sa nièce ne seroit pas sacrifiée.
Après avoir fait une ëjaculation impromptu d'actions de grâces au ciel de ce qu'il a voit délivré Dora du butor, elle s'apprétoit à dTre, dans son transport, que maintenant elle éloit libre de faire un mariage raisonnable , et elle s'étoiuioit déjà qu'Henry Ormond ne fut pas encore aux ])ieds de sa nièce. Les yeux de Dora qui se levoient lentement sur lui, et se baissoient successivement, mettoient notre héros au supplice ; mais le roi Corny le tira d'embarras.
« Et cependant, » continua-t-il , « ni Dora , ni moi , ne pouvons encore nous considérer comme libres; et je ne puis accorder à personne liberté de langue, ni de cœur , jusqu'à ce que j'aye reçu de nouvelles informations. »
Diverses exclamations de surprise , de dépit et de chngrin, l'interrompirent.
« Je ne suis pas libre? » s'écria Dora : « je ne le serai donc jamais? »
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— a Ecoutez- moi , mon enfant : j'entre dans votre situation , mais — »
« Mais qu'y a-t-il donc encore? » s'écria Mademoiselle , w quel est ce nouvel obstacle? ne peut-on le savoir? »
Le père rendit compte d'un air chagrin de la difficulté qui se présentoit relativement à Black Connal, fils aîné actuel du vieux Connal de Glynn , qui ne vouloit pas le dégager de sa parole, et qui devoit écrire le jour même à son fils en Angleterre.
«Et quelle espèce d'homme est ce nouveau prétendu , ce M Black Connal ? »
demanda miss O'Faley.
« Nous ne le savons pas encore , » répondit Cornélius, « mais j'espère que le ciel nous accordera la grâce qu'il y ait autant de différence entre le frère mort et le frère vivant, qu'il y en a du blanc au noir (r).
Henry entendit que la respiration de Dora devenoit plus pénible de moment
(i) TVhite signifie blanc, black signifie noir. On aroit siirnomuié l'un whJte ^ parce qu'il étoit blond, et l'autre black ^ parct; cju'il étoit brun.
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en moment : mais elle garda le silence.
» Alors nous coiinoîtrons dans une huitaine de jours, sa réponse à son père, » dit miss OFaley ; « j'espère encore qu'il Éie nous honorera pas de sa visite. »
« C'est ct' qii-^ nous siuroas bientôt, » dit Cornélius, (f mais, ma sœnr, ne faites pas concevoir à ma fille des espérances tfonjpeuses, et ne vous en bercez pas vous-même. Quel est l'hoinme , quel est le Connal, White ou Black, qui sachant le bonheur qui l'attend ne s'erapresseroit pas d'accourir pour en profiter. Nous devons donc nous attendre à le voir très-incessamment. Je panerois qu'il apportera lui-même la réponse. Fasse le ciel qu'il soit »
« Qu'il soit tout ce qu'il voudra, je mourrai avant de le voir! » s'écria Dora, en se levant de table , suffoquée par les larmes qu'elle cherchoit à retenir.
— « Non, mon enfant , vous ne mourrez pas ; vous vivrez pour un ifieux père qui vous ai nie et que vous aimez. »
En parlant aiiisi , il voulut la serrer dans ses bras et l'embrasser , mais elle se détourna. Ses yeux rencontrèrent ceux
OB.MOND. aS
d'Henry qui étoit de l'autre côté , et une couleur ëcarlate couvrit ses joues.
JamàisHenryn'avdit senti une ëmotioa pareille à celle qti'il éprouvoit en ce nîoment; '^^' ^' =
« Ouvrez l^s fenêtres , Henry , » s'e'cria Cornélius qui vit ce, que sa fille souffrpit , « oqvrez les lei^'étres. !Nous avons tous besoin d'air. »
.Henry le^ ouvrit sur-le-champ , et s'appuya sur une croise'e.
« Elle est partie , » dit Cornélius quelques momens après ; « sa tante la emmenée. Son accès est passé. — Pauvre Dora! — tEt il faut {X)urtant que je résiste!— Oh, mon enfant , je vous. honore autant que je vous aime. — J"ai aussi ^ vous parler de vos affaires , Henry. »
— « De mes affaires , monsieur , et quelles affaires puis je avoir? ne pensez pas à moi, je vous prie. »
— « Si , si. — Mais pas à présent. -^J'en suis incapable. Cette journée m'a éjjliisé. — Laissez la bouteille de Bordeaux pour le père Joseph; je vais me coucher.— Yous lui direz que je me suis retiré ; je
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ne veux voir personne. J'ai besoin de repos. »
Le repos est un bienfait de la nature, qu'elle n'accorda pourtant cette nuit à aucun des principaux hatitans du palais du roi Corny.
Le lendemain matin , O'Tara arriva pour l'heure du déjeuner. Chacun avoit une question à liii faire , excepté Dora qui garda le silence.
« Savez- vous quçl ekt lé Caractère de Black Connal ? » lui demanda Cornélius.
« Est-il Français ou Anglois?» dit Ma^ demoiselle.
Henry s'informa s'il étoit vrai qu'il fût allé en Angleterre pour s'y* rrtarier. '
O'Tara ne put Tépondre à aucune de ^ces questions. Sa curiosité se bornoit à ce qui concernoit la chasse et les combats de coqs, et son intelligence ne s'étendoit guère plus loin.
Un rayon d'espérance se fit encore jour en œ. moment dans l'esprit de Cornélius. D'après la connoissance qu'il avoit du monde , il regarda comme très-probable qu'un jeune officier servant en France d.ius un régiment irlandois , se trouvât
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fort content d'hériter delà fortune de son frère, qui passoitpour considérable, et ne se souciât point de se charger d'une épouse irlandoise , habitant une île obscure , presque inconnue même en Irlande. H demanda donc vivement à O'Tara , si White Connal avoit fait quelques dispositions pour la transmission de ses biens. O'Tara répondit qu'il l'ignoroit , mais que le bruit général étoit que White Connal n'avoit acheté que l'usufruit de toutes ses fermes , et sur sa tête seulement , de manière qu'il ue laissoit aucune propriété foncière dans sa succession. Tout espoir s'éteignit alors dans le cœur du pauvre roi Corny, et il n'eut autre chose à faire pendant quelques jours, qu'à plaindre Henry , à supporter l'impatience et la curiosité de Mademoiselle , à gémir du morne silence auquel Dora s'étoit condamnée, et à attendre avec inquiétude l'instant où il recevroit quelques nouvelles du nouveau prétendant à la maiu de sa fille.
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