CHAPITRE XIV
i^tJELQUES jours après, Shélah entra brusquement dans la chambre de Dora, en s'écriant : « Miss Dora ! miss Dora ! les voilà, ils arrivent Black Connal est avec son père dans un superbe cabriolet , et un laquais en livrée, tout couvert de ga- ' Ions d'or, galope en avant. Que va devenir M. Henry maintenant? J'en perdrai les yeux à force de pleurer. Et les vôtres donc? Ils sont rouges comme des écrevisses. — Mais venez donc , venez à la fenêtre , personne ne vous verra. -^ Peu* chez-vous davantage, ne craignez rien, je vous tiens. Les voyez-vous là-bas derrière les arbres; tenez, voilà le laquais qui court en avant, qui entre dans l'avenue du château. Les voyez-vous? »
« Je ne les vois que trop , » dit Dora en soupirant. « Je ne m'attendois pas qu'ils arrivassent avec tant d'étalage. J'en suis surprise. »
— « Et moi aussi , surtout du cabriolet et de la livrée. Jamais les Connal n'ont eu un pareil train. »
« Ma chère Dora , v s'écria. Mademoiselle en entrant avec précipitation , « voici M. de Connal qui arrive. Il vient dans un charmant cabriolet français , et il a envoyé un coureur en avant pour nous prévenir de son arrivée. — Hé bien , pourquoi remuez-vous la tête ainsi , mon enfant? Je "VOUS assure qu'il ne mérite pas ces marques de dédain. C'est un homme comme il faut ; vous verrez ! — Allons , allons , remettez-vous de votre émotion , pendant que votre père va le recevoir. Je ne voudrois pas que M.* de Connal vous vît comme vous voilà : vous n'êtes pas présentable , vous êtes à faire peur. »
« Tant mieux! » dit Dora: « jevoudrois lui paroître horrible. Ce Black Connal m'est odieux. »
— « Vous avez toujours à la bouche ce mot Black Connal ! Je vous dis qu'il s'appelle M. de Connal. Je viens de l'entendre annoncer par son coureur. « M. de Connal, » dit-il , « vous présente ses compli mens , et vous demande la permission de
vous rendre ses devoirs. » Fort heureusement je me trouvoislà pour répondre en français pour votre père. »
« En français! » dit Shélah : « Black Connal est pourtant né en Irlande , j'en suis bien sûre, -o
Un domestique arriva en ce moment pour inviter ces dames, de la part du roi Corny, à descendre sur-le-champ, a pour voir, » ajouta-t-il de son chef au message dont il étoit chargé , « le vieux Connal et le monsieur français. »
« Vous voyez, ma chère, » dit- Ma dewioiselle, » français! je vous l'ai dit : un homme de distinction , comptez sur cela. Allons , ma nièce, descendons. »
— « Peu m'importe qui il est : je ne descendrai pas ; ainsi , ma tante , vous pouvez descendre seule. »
« Vous ne descendrez pas ! ce seroit le comble de l'impolitesse et de la désobéissance. Vous n'agirez pas ainsi , ma chère Dora. — Songez donc qu'il ne s'agit pasd'un homme que personne ne connoisse.,' comme votre ancien butor de White Connal. Vous pouviez le traiter comme vous le vouliez, comme un chien , mais
ici c'est un homme qui a un état dans le monde, répandu dans la meilleure société de Paris , qui peut parler et raisonner de tout ; j'ai déjà appris de son coureur qu'il est ami de mon amie la comtesse d'Auvergne.— En vérité, Dora, je ne puis souffrir que vous preniez ces airs avec un homme qui est. ...»
— « Quand il seroit le roi de France , ou l'empereur ' de Russie , on ne me forcera pas à le voir ni à l'épouser malgré moi. »
— « Epouser! qui parle d'épouser?
Nous n'en sommes pas encore là , il a dix contre un qu'il n'y songe pas. » j
— « Pourquoi donc croyez-vous qu'il soit venu en Irlande ? quel motif supposez vous à sa visite? »
« Les voilà qui entrent dans le jardin , » dit Shélah qui étoit toujours à la fenêtre , « ils se promènent en causant et en riant, comme s'il n'étoit question de rien. »
« Voyez quel charmant uniforme, » dit Mademoiselle ^ « et sa livrée n'est pas moins belle; auroit on jamais cru trouver dans le frère d'un White Connal , un air si distingué, si cavalier?»^
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« Fort cavalier , en effet ! » s'écria Dora. .— « Est-il de la politesse française d'aller ainsi se prom^i.er avant de nous avoir vues ? »
« Je réponds que c'est votre ours mal léché de père qui l'aura entraîné au jardin. «
rt Et n'est-il pas singulier qu'il ait l'air d'être si à l'aise ? on diroit vraiuîent qu'il se croit chez lui. Regardez-le. — jNIais qu'a-t-il donc à dire à Henry Ormond ? — Shélah, mon chapeau! — Dans l'armoire derrière vous. -^ Allons donc , vite ! — Ma tante , entrons dans le jardirr par la petite porte j afin d'avoir l'air de les rencontrer par hasard. Cela vaudra mieux. — Je meurs d'envie de voir l'air de que/qu'un! »
— « Fort bien , ma chère Dora , vous voilà redevenue vous même; voilà comme je désirois vous voir ; vous êtes charmante à présent, et gare au .cœur de M. de Connal. »
a Je lui conseille de le bien garder , à inoins qu'un refus bien sec ne puisse lui faire plaisir, » dit Dora, en secouant la tète d'un air dédaigneux , et en jetant un
coup d'œil sur une glace en sortant de sa chambre.
La tante et la nièce entrèrent dans le jardin, et rencontrèrent le roi Corny, Ormond et les deux Connal , comme par hasard. En approchant d'eux, elles eurent le loisir de considérer l'officier ^ il avoit cet air d'aisance à la mode qui annonce la bonne opinion qu'on a de soi-même , l'intime conviction qu'on a une belle taille , une figure distinguée. En un mot c'étoit un fat français cherchant à faire voir, plutôt qu'à cacher, qu'il étoit très- content de sa personne. Il n'interrompit sa conversation que lorsqu'il fut à trois pas des deux dames , et pria M. O'shane de le présenter , avec cet air de confiance et de galanterie que lui avoit donné son séjour à Paris. Après avoir salué Dora , sans lui parler, il adressa la parole à sa tante, lui offrit son bras , et s'occupa d'elle presqu'entièrement, sans chercher à entrer en conversation avec sa nièce, ou songer qu'elle fût. présente. Cette conduite déconcerta le plan de Dora qui s'étoit promis de le traiter avec dédain , ce dont elle ne put
,ii#r-
trouver l'occasion. Elle quitta le bras de sa t^nte qui chercha inutilement à la retenir ^ et prit celui d'Ormond, s'entrenant avec lui de <:;lioses indifférentes, afin de montrer le peu d'intérêt que lui inspiroit le nouveau venu. Mais, soit qu'elle parlât ou qu'elle gardât le silence ; soit qu'elle chuchotât où qu'elle rît aux éclats , rien ne paraissoit faire impression sur M. deConnal, ni pltérer sa sérénité. Il conlinuoit à converser avec Mademoi* selle et avec Cornélius , tantôt en français, tantôt en an'gîois. Son anglois étoit pur, ^t il s'exprimoit en termes choisis, quoiqu'avec un accent irlandois fortement prononcé, parce qu'il y avoit été accoutumé dès son enfance; mais la construction de ses phrases étoit souvent française. On auroit dit qu'il pensoit en français , et qu'il en faisoit la traduction pour s'énoncer. Etoit-ce une habitude ou une affectation? c'est ce qu'il h'etoit pas facile de décider. Cet accent mélangé de français et d'irlandois fixoit l'attention par sa particularité , et Dora Técoutoit avec d'autant plus de curiosité, que sa conyersation étoit réellement jimusante. Ma-
demoiselle étoit dans l'enchantement de l'entendre parler de Paris , de Versailles , et de toutes les personnes de la cour. — Et la Dauphine ! son mariage venoit d'avoir lieu. M. de Connal avoit vu tous les feux d'artifices, toutes les fêtes; mais la belle Dauplijne ëtoit ce qu'il avoit vu de plus beau. Mademoiselle lui ayant demandé quelle ëtoit^la couleur de ses cheveux , il fit voir pOur la première fois , qu'il avoit fait quelque attention à Dora.
« Ils sont , je crois , à peu près de la couleur de ceux de .cette jeune demoiselle, quoique la poiMre empêche d'en pouvoir bien juger. »
Dora fut piquée de voir qu'il ne la regardât que comme une jeune demoiselle.
Elle s'évertua pour prendre part à la conversation ; mais il ne fit aucun frais pour s'entretenir avec elle. Dès qu'elle ouvroit la bouche , il s'arrêloit respectueusement au milieu de la phrase qu'il avoit commencée; il se retiroit avec le plus grand soin, pour lui faire place, quand elle vouloit passer en avant ; -il ecartoit les branches qui pouvoient gêner son passage, mais en continuant toujours de
causer avec Mademoiselle. Ce fut la même chose après la promenade, quand on rentra dans le salon.
« Cela est tout-à-fait extraordinaire! » pensaDora:«ondiroit qu'il se croit obligé, forcé en consciense par ses notions de politesse , à me laisser passer incognito ! »
Miss O'Faley étoit tellement occupée de sa conversation , qu'elle ne s'aperçut pas de la morlificalion de sa nièce. JNIoins -\ Connal témoignoit d'attention à Dora, plus Dora désiroit l'attirer. Non qu'elle souhaitât de lui plaire , non : elle vouloit Seulement jouir du plaisir de le refuser j mais pour cela il falloit qu'il fît des pro- * | positions , et il n'étoit nullement clair qu'il eut le projet d'en faire.
Lorsqu'elles montèrent s'habiller pour le diner , Mademoiselle , en présidant à la toilette de sa nièce, lui témoigna combien elle étoit enchantée de M. de Connal , et lui demanda ce qu'elle en peusoit.
« Ce que j'en pense? » répondit Dora?
«Je ne me donne pas la peine d'en rien penser. — Je pense que c'est un fat comme on n'en a jamais vu. — Je ne conçois pas
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ce qui a pu amener un si beau monsieur dans les Iles ISoires. »
— « Votre l)on sens doit vous apprendre ce qui l'y a conduit, et votre miroir vous dira ce qui l'y retiendra. — 3e puis vous dire qu'il vous trouve déjà fort bien; et quand il vous verra en toilette. . . »
— «En vérité? il me fait bien de l'honneur. — Il n'a pas eu l'air de faire plus d'attention à moi qu'aux arbres du jar- 4in , ou aux fauteuils du salon. »
— «lAux fauteuils! — Ah! je vois qu'il vous faut des complimens. — Je ne sais si je dois vous dire qu'il m'a assuré que si vous étiez mise à la française , vous ressembleriez à la belle comtesse de Barnac. » — «Mais n'est-il pas fort extraordinaire qu'il ne m'ait rien dit ? Voilà une manière bien singulière de faire sa cour ? »
^— «C'est la suite des habitudes françaises de M deConnal, ma chère Dora. — Les jeunes demoiselles, à Paris, necomp' tent pour rien dans la société. A peine y paroissent-elles avant qu'elles soient mariées. Les messieurs n'ont aucune relation avec elles , et ce seroit leur manquer de respect , ainsi qu'à leurs mères , que d'en-
tretenir avec elles une conversation suivie. Les mariages sont convenus entre les pères, les mères , les amis : les jeunes gens ne se parlent pas, ne se connoissent nullemement , avant la signature du contrat. Danslefait,unejeunedemoiselleen France n'est que cette petite figure ronde que vous nommez un zéro ; elle n'a de valeur qu'autant qu'elle est précédée par un chiffre , et ce chiffre c'est un mari. »
— «Je ne m'habitue pas à l'idée d'êtae un zéro , et j'apprendrai à M. Connal que je ne suis pas une demoiselle française. »
— « Mais faites donc attention , ma chère , au bonheur dont une femme jouit en France aussitôt qu'elle est mariée. C'est l'instant de son triomphe. Elle règne sur tous les cœurs. Elle a liberté entière , d'aller, de venir, de s'habiller comme elle le veut ; de dire et de faire tout ce qu'il lui plait. Elle a sa voiture , sa loge à la comédie , à l'opéra. — J'obtiendrai tout cela pour vous de M. de Connal.
« Ne vous donnez pas cette peine , ma tante, » dit Dora d'un air languissant : « Je ^ ne l'épouserai jamais. »
Elle lui fit cependant force questions sur
la belle comtesse de Barnac; et tout en disant qu'elle ne se soucioit nullement de Topinion de M. deConnal, elle se fit répéter par sa tante jusqu'à la moindre syllabe qu'il eut prononcée relativement à elle, et fut secrètement mortifiée qu'il n'en eût pas dit davantage. Il lui fut impossible ce jour-là de s'habiller à son goût , et elle abandonna à miss O'Faley le., soin de sa •toilette, parce qu'elle s'enrfiarrassoit fort peu de la manière dont elle paroîtroit aux yeux de M. de Connal. Quoi qu'il pût en penser, elle prendroit soin de lui faire voir pendant le dîner que les jeunes demoiselles ne sont pas des zéros dans ce pays.
Et cependant, l'air de dédain dont Dora s'étoit armée d'avance , sa détermination de lui montrer qu'elle étoit quelque chose de plus qu'un zéro , tout cela disparut pendant le dîner, sans qu'elle sût comment, devant l'aisance, la politesse, et la galante indifférence de M. de Connal. Sa connoissance du monde , le talent supérieur qu'il avoit pour animer la conversation ; la variété des sujets sur lesquels .^1 pouvoit causer avec esprit , et qu'il sem=
bloit avoir recueillis dans toutes les parties du monde , lui assuroient des avantages qu'on ne pouvoit lui disputer.
Tout ce qu'il disoit prenoit un air de gaiftc, de nouveauté , de bon ton. Il parloit tour à tour de batailles et de parties de plaisir , de princes et d'actrices , de politique et de poésie , de religion et de dindes aux truffes. Il donnoit à tout de la vie et de Tëclat. Mademoiselle applaudissoit chaque mot qu'il prononçoit, et il se croyoit bien sur d obtenir aussi l'admiration de tous ses autres auditeurs , depuis le beau-père , assis en face de lui à l'autre bout de la table , jusqu'au domestique placé derrière le roi Corny , et qui , les yeux fixés sur M. Connal , et la bouche ouverte , s'extasioit sur tout ce qu'il disoit, sur tout ce qu'il faisoit , même sur la manière dont il avaloit une bou" chée de salade , sans pour cela cesser un instant de parler.
Et Dora , que pensoit-elle? Elle peusoit qu'elle étoit fort mortifiée de trouver si peu de choses à dire. Il s'agissoit pour elle alors, non de savoir ce qu'elle pensoit de M. Connal , mais ce que M. Connal pen-
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soit d'elle. En «e mettant à table , elle feignit de ne pas l'écouter , détourna la tête , haussa les épaules , et fit tout ce petit manège qu'on peut attribuer à la mauvaise honte ou^à la vanité; mais peu à peu elle perdit sa résolution de ne rien admirer , et le succès de M. de Connal ne fut plus douteux.
Avant la fin du premier service , il s'é' toit aperçu que ses yeux se fixoient souvent sur lui. «Avant que le second disparoisse »pensa-t-il, « il faudra bien qu'elle m'écoute , et avant que le dessert soit enlevé , je serai sur le chemin du coeur. »
Quoiqu'il parût causer sans autre dessein que d'amuser la compagnie , dans tout ce qu'il avoit dit , il n'avoit jamais perdu de vue l'objet qui l'amenoit aux lies Noires. Il sut parfaitement choisir ses su* jets, et il trouva en même-temps dans miss O'Faley une dupe et une alliée. Sans s'être aucunement concertés , ils réussirent à peindre la vie et les mœurs de Paris sous des couleurs qui dévoient préparer l'imagination d'une jeune fille à désirer d'avoir pour amant et pour époux un habitant de cette ville. M. de Connal n'igno- 2. 4
roit pas que c'est par la vanité' qu'on parvient à toucher le cœur.
Lorsque les dames eurent quitte la table, M. Connal père entama le sujet de l'union projetée entre les deux familles. Ormond se retira, et Cornélius retint un soupir prêt a lui échapper. M. de Connal fils s'empressa de déclarer qu'il n'existoit aucun fondement dans le bruit qu'on avoit fait courir qu'il étoit venu en Angleterre pour s'y marier. H étoit l»ien vrai qu'on iui avoit fait des propositions. — La délicatesse lui faisoit un devoir très -réservé à ce sujet. — Mais , ni la jeune personne , ni sa famille ne pouvoient lui convenir. 11 avoit toujours conçu le ferme dessein de ne s'allirr qu'à une ancienne famille , à une famille irlandoise : d'après cela il avoit négligé plusieacs occasions qu'il auroit pu trouver de se marier avantageusement en France. Il arabitionnoit réellement l'honneur d'une alliance avec les O'Shane. Rien ne pouvoit être plus heureux pour lui que l'amitié qui avoit toujours subsisté entre son père et M. 0"Shane. Quant à la promesse faite par M. Cornélius, il lui étoit absolument impos-
sible d'y renoncer, à moins que la jeune demoiselle ne témoignât une répugnance bien décidée pour ce mariage. En ce cas, il se souraettroit à ses volontés : il ne pourroit se déterminer à presser une union qui seroit désagréable à miss Dora ; il seroit excessivement mortifié, il éprouveroit un véritable désespoir ; mais quoi qu'il pût lui en coûter, il sauroit prendre son parti : le devoir d'un homme d'honneur étoit de sacrifier ses désirs , quand ils sont contraires à ceux de l'objet qu'il aime.
Il ajouta force complimejis sur les charmes de miss O'Shane , et s'étendit sur l'effet qu'ils avoient déjà produits sur son cœur.
Tout cela fut dit avec une sorte de nonchalance qui ne plut pas au roi Corny.
Mais Mademoiselle qui fut appelée à son conseil privé, déclara qu'elle étoit certaine que M. de Connal étoit déjà tout-à-fait amoureux de sa nièce , aussi amoureux que le fut jamais un mari français. Elle étoit enchantée qu'une parole d'honneur l'obligeât à donner sa fille à un homme comme il faut , à un homme qui lui con-
venoit sous tous les rapports, qui lui convenoit beaucoup mieux que tous ceux à qui M. O'Shaue et elle-même avoient pu penser. — En un mot, Mademoiselle y oyo'it tout en couleur de rose, et elle déclara q'ue puisque M. de Connal étoit venu en Irlande dans le dessein d'épouser miss Dora, il étoit indispensable de l'inviter à passer quelque temps au château de Corny, afin de lui donner les moyens de plaire à sa nièce.
«c Hé bien , » dit Cornélius , « chargezvous donc de faire cette invitation , car vous entendez beaucoup mieux que moi la politesse française et tout ce qui s'ensuit. »
L'invitation fut faite et M. De Connal l'accepta en témoignant combien il y étoit sensible.
« Dites-moi donc , mon cher Henry , »
dit le roi Corny à Henry dès qu'il put lui parler en particulier, « que pensez-vous de cet homme ? »
« La principale question , » dit Henry avec embarras, « c'est de savoir ce qu'en pense Miss O'shane. »
— « Cela est vrai. J'ai eu tort de vous
faire cette demande ; — mais rien n'empêche que je ne vous dise ce que j'en pense. Entre nous Black Connal vaut mieux que son frère ^ en ce sens qu'un fat vaut mieux qu'une bête brute. — Nous verrons bientôt ce que Dora en dira et en pensera. — La tante en est déjà engouée. De manière ou d'autre la fatuité réussit souvent auprès des femmes : et puis la flatterie.... Vanité! vanité ! Mais je sais, je soupçonne du moins, que Dora a un cœur, et j'espère — Il est impossible qu'elle n'ait pas un cœur, étant ma fille. Mais je n'en veux pas dire davantage avant de. voir de quel côté ce cœur se fixera , après toutes ses petites variations. Quand il sera bien stationnaire , je saurai comment diriger ma course. — J'ai un projet en tête , mais je neveux pas vous en parler , parce qu'il est possible qu'il ne réussisse pas , et que je ne veux pas vous donner des regrets. Ainsi donc , allez vous coucher , mon pauvre et cher Henry , et tâchez de dormir, car vous avez eu aujourd'hui une journée pénible. »
Le pauvre el cher Henry eut encore plus d'une journée pénible à passer. Il voyoit
de jour en jour le cœur de Dora de plus en plus agité, non point par la passion ; car M. De Connal ne lui en inspiroit, ni ne cherchoit à lui en inspirer, mais par sa vanité et surtout par celle de sa tante , qui ne cessoit de Tassaillir d'importunités. Doravoyoit fort bien que le seul désir de Miss OFaley étoit de s'établir à Paris , et d'y de/neurer dans un bel hôtel ; elle étoit convaincue que , pour y réusssir, son bonheur , comme celui d'Ormond , seroit sacrifié sans scrupule par sa tante : cependant elle étoit tellement éblouie par le brillant tableau qu'on lui mettoit sans cesse sous les yeux, de la vie qu'on mène à Paris , qu'elle ne savoit plus trop ce qu'elle désiroit elle-même. Les discours flatteurs de Connal, sans rien offrir qui pût les faire attribuer à un amour véritable , lui faisoient pourtant plaisir par le contraste qu'ils offroient avec sa première indifférence. Elle sentoit qu'il ne lui étoit pas attaché comme Henry Ormond, mais elle ne doutoit pas , qu'avec le temps, il ne lui fût facile de lui faire tourner la tête.
Elle essaya donc tous ses moyens de
charmer. D'abord son but ëtoit d'exciter la jalousie d'Henry , et de le forcer à se déclarer. Elle persista deux ou trois jours dans ce projet, qui bientôt ne fut plus qu'un prétexte pour excusersa coquetterie à ses propres yeux. Elle s'imaginoit qu'elle seroit toujours la maîtresse d'avancer ou de reculer ; mais elle se trompoit beaucoup. Elle jouoit avec un adversaire expérimenté. Il vouloit bien qu'elle put se flatter du succès , mais pour rien au monde il ne lui auroit laissé gagner la partie, quoiqu'il parût mettre lui-même assez de nonclialance dans son jeu , pour ne pas lui causer d'alarmes , et la mettre sur ses gardes. Les spectateurs commencèrent à prévoir le dénouement. Ormond ne pouvoit y réfléchir sans inquiétude : delàdëpendoit le bonheur de Dora , pour ne rleu dire du sien ; et , malgré le cabne extérieur qu'il affectoit, il éloit agité par les plus vives émotions.
« Si j'étois assuré , » pensoit - il , « que cet homme la rendit heureuse, je crois que je ne serois pas malheureux. » Mais plus il voyoit Connal , moins il le croyoit propre à faire le bonheur de la fille de sou
bienfaiteur , à moins que la vanité ne l'emportât chez elle sur la sensibilité', auquel cas , c'étoit précisément Tépoux qui lui convenoit.
Connal étoit exactement ce qu'il paroissoit être ; — un jeune officier qui avoit fait lui-même son chemin dans le monde ; un petit maître plein de gaieté, qui avoit réellement vécu dans le grand monde à Paris ; qui s'étoit rendu agréable à des femmes distinguées par leur rang et leur fortune. Peut-être, comme il l'avoit dit , auroit il pu , grâce à son esprit , à sa figure, et à ses liaisons, faire sa fortune à Paris par un mariage avantageux, s'il avoit eu le temps de s'en occuper, depuis qu'il avoit atteint le grade de capitaine, ce qui étoit encore tout nouveau ; mais un revers de fortune au jeu l'avoit obligé de quitter cette ville pour un certain temps: il étoit indispensable qu'il fit , le plus promptement possible , un bon mariage en Angleterre , pour réparer sa fortune. Dans cet étal de choses , Dora ayant des prétentions bien fondées à la succession de son père et à celle de sa tante, n'étoit pas un parti à dédaigner. ; cependant , ne présumant
pas qu'il dùl toucher beaucoup d'argent comptant, il n'attachoitpas à cette affaire une très-grande importance , et plein de confiance dans son mérite , il se disoit à lui même que s'il ëchouoit là , il rëussiroit ailleurs, j,^,^ ^.
Cette indifférence réelle lui donna sur Dora un avantage qu'un homme véritablement épris n'auroit jamais obtenu , ou ii'auroit pu conserver. Son père qui ne croyoit pas à la constance des femmes , et qui , comme presque tous les hommes , n'avoit jamais admis d'exception qu'en faveur de la sienne , pouvoit pourtant à peine croire que sa fille participât à cette fragilité universelle. 11 ne pouvoit concevoir que sa passion pour Ormond, dont les effets avoient été si visibles peu de temps auparavant , et qui lui avoit même donné des craintes pour sa sauté, eût si promptementfait placf à un nouvel attachement, et pour qui ? pour un fat qui sembloit presque indifférent sur son triomphe.
Comment cela étoit il possible? c'étoit un problème que le bon Cornélius chercha inutilement à résoudre. Tantôt il 2. 5
5o ORMOND.
croyoit que sa fille se sacrifioit à l'obéissance qu'elle lui devoit , et à sa complaisance pour sa tante : tantôt il pensoit , avec plus de probabilité , qu'elle ëtoit piquée de ce qu'Henry ne lui avoit pas encore formellement déclaré son amour.
Cet état d'incertitude et de doute ne pouvoit convenir au roi Corny : il résolut d'en sortir. Il envoya ordre à sa fille et à sa sœur de comparoître devant lui , et ce fut Henry qu'il choisit pour en être le porteur.
« Ne manquez pas de revenir avec elles , Henry, » s'écria-t-il comme il partoit , a j'ai aussi besoin de votre présence »
Dès qu'ils arrivèrent tous trois, ils virent à l'air de Cornélius qu'il avoit à leur parler de choses qu'il regardoit comme très-importantes. Il ne les laissa pas longtemps dans l'attente, et marcha directement à son but.
« Je sais, Dora, que c'est l'usage des femmes, en certaines occasions, de ne iamaisdire la vérité ; ainsi je ne vous ferai pas de q estion qui puisse mettre à l'épreuve votre véracité. Je vous dirai ce que je pense, et je vous laisserai ensuite
OKMOND. 5i
le temps de la réflexion ; vous consulterez bien votre cœur , et vous m'enverrez ensuite votre réponse par votre tante.
Tout ce que je veux , c'est que lorsque cette réponse me sera donnée , ce jeune homme soit présent. — Ne m'interrompez pas , Dora , — j'ai une grande opinion de lui , j'ai pour lui beaucoup d'estime , beaucoup d'affection , beaucoup de tendresse ,» ajouta-t-il en appuyant sur chaque mot, et en fixant ses yeux sur Dora pour juger de l'effet qu ils produiroient sur elle ; mais comment auroit-il pu lire sur ses traits les sentimens de son cœur, puisqu'il lui auroit été impossible à elle-même d'en rendre comjJte, et que l'indécision seule y régnoit.
» Je désire , » continua-t-il , « qu'Henry Ormond connoisse toute ma conduite. Il sait la folle promesse que j'ai faite il y a long-temps de donner ma fille en mariage à un homme que je ne connoissois ni ne pouvois connoître. »
Miss O'Faley alloit l'interrompre , mai* Cornélius lui imposa silence.
« Paix , Mademoiselle., paix ma sœur.
— Je veux donc réparer cette sottise,
autant que je le puis. Je veux , Dora, tâcher de vous rendre la liberté, de ne consulter que votre cœur dans le choix d'un mari. »
« Son choix est le vôtre , » s'écria Mademoiselle ^ « le choix d'une bonne fille est toujours celui qu'a fait son père. »
— « Je crois que Dora est une bonne fille, et c'est précisément pour cette raison que je veux être pour elle un aussi bon père que la chose est possible. »
Dora pleuroit en silence. Miss O'Faley fort alarmée , et désirant éloigner Orjiiond , le pria d'aller dans sa chambre, et de lui apporter son flacon de sels pour sa nièce.
— « Non , ma soeur , non ! Allez-y vousmême, si vous le \-oulez, mais je ne souffrirai pas qu'Ormond sorte d'ici. Il est mon témoin nécessaire. Dora ne se trouve point mal. Laissez -la seulement tranquille, et tout ira bien. — Ecoutez-moi, Dora , si vous ne préférez réellement pas ce Black Connal à tous les autres hommes, comme vous devez en faire serment en face de l'autel, si vous l'épousez.... »
Dora parut vivement affectée par la
manière soleunelle dont son père Finterpelloit.
« Si vous n'êtes pas Lien certaine , nia chère enfant, » continua-t-il, «c que vous le préférez à tout autre, dites-le moi. Je crois avoir trouvé le moyen de vous dispenser de l'épouser, sans manquer, à ma parole- — Ecoutez! je donnerois volontiers la moitié de ma fortune pour assurer voire bonheur, ma chère fille : hé bien , si j'ai bien apprécié le caractère de monsieur Connal, il me dégagera de ma ])romesse à meilleur marché, et nous remettra en liberté. »
Les pleurs de Dora cessèrent tout à coup de couler : miss O'Faley poussa les hauts cris; et toutes deux déclarèrent qu'elles étoient bien sûres que M. de Connal, quoi qu'on piit lui offrir, ne consentiroit pour rien au mopde à renoncer à ce mariage.
« Que risquons-nous d'en faire l'essai ? » dit Cornélius.
Miss O'Faley parut hésiter : mais Dora accepta vivement la ])roposition , remercia son père de sa bonté , et lui dit qu'elle serojt heureuse de st)umettre à cette
épreuve l'attachement de M. Connal. S'il ëtoit assez vil pour préférer la moitié de sa fortune à sa personne , elle béniroit le ciel d'avoir été préservée d'un pareil mariage.
La fierté de Dora s'étoit éveillée , et elle parloit alors du ton le plus animé. D'ailleurs elle avoit toujours l'ambition de montrer de la force d'esprit , même dans lesinstansoùelle éprouvoitle plus d'abattement.
« Je vais donc le mettre à l'épreuve , » dit le roi Corny , « dès ce soir , à l'instant même. — Avant de vous coucher, à minuit sonnant , trouvez-vous ici tous trois , et je vous apprendrai sa réponse. — Mais un instant ! Henry , vous ne nous avez pas dit votre opinion? Que pensez-vous de cette épreuve? Me la conseillez-vous. »
— « Très-certainement , monsieur. »
— « Mais s'il acceptoil la moitié de la fortune de Dora ? »
— « Vous la jugeriez sans doute bien employée, monsieur, à la préserver d'un mariage qui n'auroit pu que la rendre malheureuse. »
— « Mais privée de la moitié de sa for-
tune , il lui deviendra peut - être plus difficile de trouver un autre époux. Cela fait une grande différence. Que dites vous à cela , Henry ? »
— (c Que cela est impossible , monsieur ; que cela ne peut faire aucune différence dans l'esprit de quiconque la connoîtra ; de quiconque sera , pourra être véritablement digne d'elle. »
Le ton dont Henry prononça ces paroles, et l'agitation évidente qu'il éprouvoit , flattèrent Dora , et lui causèrent une telle émotion, que sa tante en craignoit les suites, et se hâta de l'emmener.
Cornélius sonna, et demanda au domestique qui se présenta , où étoit monsieur Connal. Il apprit qu'il étoit dans son appartement à écrire des lettres , et il lui fit dire qu'il désiroit le voir aussitôt qu'il seroit libre.
Nous ne ferons pas assister nos lecteurs à cette conférence , nous nous bornerons à leur en apprendre le résultat.
A minuit. Dora, miss O'Faley et Ormond , ne manquèrent pas de se trouver au rendez-vous.
« Hé bien! » s'écria Mademoiselle ^
« quelle est la réponse de M. de Connal? — S'ilaseuleiiient hésité , ma chère Dora , îl faut renoncer à lui à l'instant. »
— « CVi)i bien mon intention. J'ai trop
de fierté Que vous at-il dit, mon
père? »
— « Sa réponse , ma chère enfant , m'a prouvé que vous le confioissiez mieux que moi. Il a rejeté bien loin l'offre de la moitié de votre fortufje : on la lui abandon neroit toute entière , qu'il ne voudroii pas renoncer à vous. »
<( Jt; î(» pensois ainsi ! » s'écria Dora, d'un air de. triomphe.
« Je le pensois ainsi ! » répéta sa tante.
a J'étois injuste envers llii , » dit Ormond. « Je suis charmé, Dora, que monsieur de Connal se soit montré digne de vous, puisque cette nouvelle paroît vous plaire. — Après votre père , vous n'avez pas un ami qui désire votre bonheur aussi vivement que moi. » ' ,
A ces mots, il sortit précip'tamment,
« Voilà un Goeurl » s'écria le roi Corny.
(( Un cœur ! » répéta ATademoiselle ; « un coeur dans lequel il n'existe pas une étinéelle de passion. »
« Je vous félicite. Dora, » lui dit son
ORMOND. Bj
père : « Je conviens que j'avois mal jugé l'homme. Ses airs de faillite m'avoient donné des préventions contre lui. Mais si vous pouvez vous en arranger , il faudra bien que je m'en arrange aussi. — Je lui ai fait une injustice, et je la réparerai par tous les moyens en mon pouvoir. Qu'il soit à présent le plus grand fat qui ait jamais porté des talons rouges , j'y consens , je lui pardonne tout , puisqu'il aime réellement mon enfant. — Je ne croyois pourtant pas qu'il résistât à cette épreuve.» Il avoit un double motifpour y résister. D'abord miss O'Faley voulant empêcher qu'il ne s'élevât aiîcun obstacle à ii'nè union qu'elle avoit fort à cœur, s'étoit empressée de lui écrire un billet pour lui faire part de tout ce qui venoit de se l^asser. Ensuite il réfléchit que l'offre qu'on lui faisoit, pourroit être un piège pour offrir à Cornélius un motif de manquer à sa parole , et qu'en racceptaiit il pouvoit courir le risque de n'avo r ni la femme ni l'argent. Il n'hésita donc pas un instant sur la réponse qu'il avoit à faire, et parut même surpris et mécontent qu'on eûl^pu songer à lui faire une pareille proposition.