CHAPITRE XV
IVJoNsiEUR de Connalse faisant un point d'honneur de prouver qu'il ëtoit bien audessus du moindresentiment de jalousie, se conduisoit envers Ormond avec toute Taisance imaginable, et lui parloit d'un ton d'indifférence, du sujet même sur lequel Henry, par honneur et par délicatesse, s'abstenoit toujours d'ouvrir la bouche. Il paroissoit parfaitement instruit de la situation où se trouvoient les choses entre Henry et Dora , lors de son arrivée, « Tout cela est fort bien , » lui ditil un jour, « tout-à-fait naturel, dans le cours ordinaire des choses. Il étoit impossible que cela fût autrement. Une jeune fille qui n'a encore vu personne , doit nécessairement aimer le premier jeune homme agréable qui lui fait la cour, et qui même ne la lui fait pas. — Peu m'importe laquelle de ces deux hypothèses vous choisirez. »
ORMOND. Sq
Orrnonfl , extrêmemervt embarrassé par des propos où il ne remarquoit qu'une absence totale de sentiment et de délicatesse , eut pourtant assez de présence d'esprit pour n'exprimer Son opinion ni par un mot , ni même par un geste.
« Vous avez réellement , » continua Connal , après un court intervalle ^ « beaucoup de tact , beaucoup de discrétion , pour un jeune homme qui ne doit pas avoir beaucoup d'expérience dans ce genre d'affaires. Mais ne vous gênez pas plus long temps. Je vous parle avec franchise pour vous ôter tout embarras : vous voyez que je n'en éprouve aucun , pas le moindre , non. Un homme de bon sens peut-il trouver mauvais qu'une femme eût aimé quelqu'un avant de l'avoir connu ? Vous ne croyez sûrement pas qu'un homme qui connoît un peu le monde , s'inquiète de savoir s'il a les prémices du cœur de la femme qu'il va épouser? — quil va épouser. Remarquez l'emphase que je mets sur ce mot. —Distinguez, distinguez , et calculons sérieusement. »
Ormond n'interrompit nullement les calculs du petit maître , qui lui demanda
6o ORMOND.
d'un ton de fatuité philosophique : « Parmi toutes vos femmes angloîses, irlandoises , toutes si bonnes, si excellentes ^ combien croyez-vous qu'il en existe qui aient épousé l'homnie qui a obtenu Itiir première inclination ^ coinme elles le disent? pas cinq sur cent, mon cher monsieur , pas cinq sur cent ; soyez en bien Convaincu. La chose est moralement impossible, à moins qu'une fille ne se marie en sortant du couvent, comme c'est l'usage chez nous, en France; et encore cela n'est-il pas toujours bien sûr. Et au. résultat, les maris français y gagnent-ilâ quelque chose ? les maris anglois se prétendent les mieux partagés. Je n'entends pas juger la question , mais ils semblent préférer ce qu'ils appellent bonheur domestique, à ce que nous appelons en France esprit de société. Ce peut être un préjugé qui tient à l'éducation , au pays. Chaque nation a son goût particulier. Tout est pour le mieux chez le peuple qui sait se contenter de ce qu'il possède. - Vous n'auriez pas cru, en me voyant , que je. fusse si philosophe., Mais sachez que même au milieu de ma carrière militaire, j'aiy:>e«-
se, profondément pensé. — Tout le monde pense à présent en France, » ajouta-t-il en prenant une prise de tabac d'un air penseur.
« Tout le monde ? » répéta Ormond.
— T-« C'est-à-dire, toutes les personnes d'un certain rang. »
— a C'est-à-dire, toutes les personnes de votre rang? »
— . « Oh ! je n'entends pas me donner pour exemple, mais... vous pouvez en juger. — J'avoue que je suis surpris de rae trouver ici philosophant dans les Iles Noires : mais on peut philosopher partout. »
— « Et je croirois assez que vous auriez plus de temps pour le faire ici qu'à Paris. »
— « Plus de temps, mon cher monsieur! qu'est-ce que le temps? il n'existe qu'en idée. — Mais tais-toi, Jean-Jacques! tais-toi Condillac! Rt^prenons la chaîne de nos raisonnemens sur l'amour et sur le mariage. Je soutiens que tout cela est à peu près la même chose en France et dans ce pays. Peut-être y a til plus de galanterie en Angleterre , et un plus après
6z ORMOND.
en France. Mais lequel vaut le mieux? Je ne me charge pas de le décider. J'aime beaucoup le doute philosophique , surtout quand la question ne mérite pas qu'on se donne la peine d'y réfléchir. — Mais je vois que je vous étonne, M. Ormond? »
« J'en conviens , » dit Ormond ingénuement.
« Je vous félicite ; — je vous porte envie , » dit M. Connal en bâillant : « à un certain âge , quand on vit dans le monde , on ne peut plus s'étonner de rien , et c'est un plaisir que l'on perd. »
— « Pour moi qui ai vécu hors du monde, c'est un plaisir ou plutôt une sensation (car je ne sais trop si je dois l'appeler plaisir) qui vraisemblablement ne sera pas encore épuisée de sitôt. »
— K Une sensation ! et vous n'êtes pas sûr que vous deviez l'appeler un plaisir! Savez-vous que vous avez un génie fait pour la métaphysique? »
« Moi ! » s'écria Ormond.
— « Ah ! je vous étonne encore. Tant mieux! croyez-moi, que ce soit un plaisir ou non , rieo n'est plus utile à un jeune
homme que d'être étonné. Je régarde l'étonnement comme une sorte de commotion électrique qu'éprouve l'esprit ; oui , c'est un feu électrique qui ouvre le jugement et qui l'éclairé , et en vérité vous avez un jugement qui mérite d'être éclairé. Je vous assure que partout où vous paroîtrez, et dès que vous y paroîtrez, votre perspicacité naturelle fera de vous lin homme marquant. »
-^ « Epargnez-moi, M. de Connal ; je ne suis pas habitué aux complimens françois. »
— Je vous parle sans compliment , avec toute la lionhomie angloise : je vous proteste sur mon honneur que vos remarques m'ont quelquefois complètement étonné. »
— « Vraiment? je croyois que vous aviez assez vécu dans le monde pour pouvoir vous étonner. »
— « Je le croyois aussi , j'en conviens. Mais il étoit réservé à M. Ormond de me convaincre de mon erreur, de faire renaître pour moi un ancien plaisir, ce qui est plus difficile que d'en inventer un nouveau. En récompense je me flatte de
pouvoir vous donner quelques ide'es nouvelles , et V ous préparer des opinions. Rejetez-les, ou adoptez - les. Rejetees aujourd'hui, vous les adopterez demain, peut-être dans une heure , suivant qu'elles vous frapperont. Je ne fais que vous donner des matériaux pour penser. »
— « Je vous remercie. Mais soyez convaincu que vos peines n'ont pas été perdues. Vous m'avez déjà beaucoup donné à penser, et sérieusement. »
— « Sérieusement! tant pis! c'est votre défaut, défaut national. Encore une observation. — Ce qui a'OUS manque surtout dans la conversation , dans toutes vos manières, c'est un certain degré de...
de diable! vous n'avez pas de mot an-
glois pour exprimer ce que je veux dire. Dirai-je liglitness? »
— <c Vous voulez peut-être dire de légèreté P »
— c( Précisément. J'oubliois que vous compreniez si bien le français. — Légèreté, — intraduisible! — vous saisissez mon idée. »
A ces mots , il quitta Ormond , le laissant, à ce qu'il pensoit , plein d'admira-
ORMOjN^D. 65
tion pour un homme qui, suivant sa propre opinion , possëdoit au suprême degré' la théorie et la pratique de l'art de plaire, ainsi que la science du bonheur.
La conversation et l'exemple de monsieur Connal auroient pu produire un grand effet sur l'esprit d'un jeune homme comme Ormond , dont les passions étoient vives, l'imagination ardente, et qui ne connoissoit nullement le monde, s'il l'avoit rencontré dans une société indifférente. S'il ne l'a voit vu que comme un homme brillant dans le monde , s'il l'avoit considéré comme un ami , il auroit été ébloui par l'éclat qu'il jeloit , charmé par sa gaieté, et subjugué par son ton décisif.
Une telle vision lui apparoissant dans les Iles Noires, en toute autre circonstance, que celle où il se trouvoit, auroit probablement séduit son imagination , et sans s'inquiéter s'il écoutoit les avis d'un ange de lumière ou de ténèbres , il l'auroit suivi partout où il auroit voulu le conduire. Mais sous la figure d'un rival triomphant , dépourvu de sentiment et de délicatesse , o'^iimantni ne mérilant.la femme qui lui «toit promise; ne paroissant pas devoir 2. 6
66 ORMO]N"D.
rendre Dora heureuse ; et devant presque certainement faire le malheur de son père , il n'y avoit nul danger qu'il put obtenir quelque ascendant sur notre hé' ros. Au contraire , il' lui fut utile pour former son caractère. Le choe'-éhctrique de Vétonnement opéra d'une manière salutaire sur i'cs'prit ^OrwV&V^à.' I^s maté- ^\Zux pour penser qui'lui e'O'iéilt lonrnis , ne furent pas" perclus. Il pensa ,'rtvétne dans les Iles Noires , et ce fut en cherchant à' bien juger l'é.bc'tt'c^c ter ë d^e G6dhal , que le sien se forma to'il's lesjdrtr^ davantage. Il a^'oit de puissans motifs pour sôirha'itér de le connoître , pUisqfe c'étoittlelui (j[ae dëpendOit le bôuhe^ur déryôt-a; '•^«»'îi''i En voyant le cOii'traSte frappant qui éxisfoit entt-è sbri àri'dëh 'arrfi Corn'élitiâ , qu'on ][i'C)tivoit nô'rhnfér PelifàiVt de la nafiire-, ' et 'iTri jenne hottlinè doue' de tbtrïes les qualités que donné Tuèà^e du monde, Ormond eut occasion dé comparer ce qui est réel avec éé qili n'Hsft qtle factice. W distin^a et! sétfYit'pnrfàïVemén't Id différence qui exi'sf'è' Vntfe' Id politesse du cœur qui respecté leé sentiiiieViS dés ali-' ires , et' qui Xéot iïc^o¥(!lé 'H'-défërerfèia^
ORMOND. t^
jusqu'à îin certain point, et cette politesse de convention qui n'a d'antre bnt que de satisfaire la vanité de celui qui en fait étalage. Il remarqua aussi dans leur conversation combien la manière de penser et de parler de Cornélius, quelquefois bizarre , mais toujours naturelle et originale, étoit au-dessus des efforts continuels de M. de Connal p6ur revêtir de nouvelles expressions quelques vieilles pensées. Il vit que tandis que l'un répondoit directement à un argument, l'autre ne cherchoit qu'à s'évader à l'aide d'une repartie. Mais c'étoit surtout en comparant leurs idées sur le bonheur et'sur les différens modes de vie , qu'il sentoit combien les opinions de son vieil ami étoient préférables, tandis que la comparaison qu'il faisoit secrètement de ses propres principes avec ceux de l'homme du monde, étoit toujours plus satisfaisante pour ses idées de vertu , que l'amour propre de M. de Connal ne lui auroit permis de le croire.
Un jour Connal s'entretenoit avec fi,ôn futur l)eau-père , connue il le nomnioit toujours alors, de ses projets pour l'avenir.
Le bon Corny lui dit qu'il espéroit que pour le peu de temps qu'il lui restoit à vivre, Connal ne penseroit pas à le séparer de sa fille , à la conduire sur le continent , en France , comme quelques mots échappés à Mademoiselle lui donnoient sujet de le craindre.
Connal lui répondit qu'il n'avoit pas formé un si cruel projet : que la moitié irlandoise de Mademoiselle s'étoit grandement trompée en cette occasion :
son dessein étoit de se retirer du service, s'il pouvoit le faire avec honneur , et à moins que cet honneur ne l'appelât ailleurs invinciblement, il comptoit s'établir en Irlande : maintenant qu'il avoit perdu son frère , c'étoit un devoir pour lui de ne plus s'éloigner de son père , et jamais il ne pourroit songer à séparer miss O'Sliane du sien.
Cornélius dont le cœur ouvert et généreux étoit toujours porté à croire ce qu'il désiroit , se confia dans ces promesses , pardonna à son gendre futur ce qui lui dé|)laisoit en lui , et le remercia presque les larmes aux yeux, en lui disant , parce que sa pénétration naturelle lui reprochoit sa crédulité :
ORMONB. 69
« En vérité , capitaine Connal , j'aurois à peine osé espérer cela d'un jeune homme tel que vous : je suis véritablement surpris que vous ayez pu vous habituer à l'idée de vivre dans la retraite. Mais l'amour produit de grandes choses , occasionne de grands changemens »
Des lieux communs français de sentiment sur l'amour, des complimens sur les charmes de Dora, quelques mots en faveur de sa propre sensibilité, fournirent une réponse à Connal , et le père se retira , jouissant de la plus douce satisfaction.
Dès qu'il fut sorti , Connal se renversant sur son fauteuil , partit d'un grand éclat de rire , et se tournant vers Ormond , qui étoit seul avec lui : « Auriez-vous imaginé pareille chose ? » lui dit-il.
«De quoi parlez- vous, monsieur?»
demanda Henry.
— » De la crédule simplicité de ce roi Corny ; l'auriez-vous jamais cru capable de penser que je m'établirois dans ses Iles Noires, moi l il me croit donc à moitié de marbre comme le malheureux
roi des Iles Noires dans les contes arabes.
— Les Iles Noires. ! — Non , dans tout l'univers , il n'existe pas un second homme qui puisse croire une telle chose ! »
— « Pardonnez-moi, il est encore un homme assez simple pour l'avoir cru , pour vous avoir approuvé , et cet homme est devant vos yeux. »
« Vous ! » s'écria Connal : « cela est trop fort ! — impossible. »
— Mais ne l'avez-vous pas dit ? ne viens-je pas de vous entendre le promettre à M. O'Shane ? »
« Grâce, je vous prie, grâce! » dit Gonnal en riant avec affectation : « avezvous résolu de me faire mourir de rire ?
— Quel air étonné ! il n'y a vraiment pas moyen d'y tenir. — Vous m'avez entendu promettre ! et vous prononcez ce mot promettre avec emphase ! . . . cela est véritablement trop plaisant. — Savezvous bien qu'aujourd'hui , les femmes même ne comptent pas tant sur une promesse ? »
< « Je crois que cela dépend d'une circonstance, » dit Ormond gravement , « il faut savoir qui la fait. »
OR mono! 7t
«Dites plutôt qui la reçoit. — Mais voyons, vous qui entendez si bien la doctrine des promesses , dites-moi donc ce que peut faire un pauvre diable qui a: de la conscience, quand il se trouve tiraillé de diffërens côtes? »
' i( Jamais il ne doit faire de promesses diamétralement opposées ».
-^ «Dia... métralement î —Grand merci de m avoir fourni cet adverbe, il sauve ma paiivre conscience. Donnez-moi toujours ainsi quelque épithète , quelque .mot qui puisse me k^rvir de dernière ressource dans les circonstances délicates. — Sachez donc que je n'ai pas fait deux promesses contraires. J'en ai fait quatre; et elles ne peuvent être dia... métfalement opposées , puisque pour arriver au même centre , elles partent de différens points de la circonférence. D'abord, j'ai prorais à votre roi Corny de me fixer datjs ses états des Iles Noires : promesse gratuite, qui ne signifie rien ; liseii Burlamaqui. — Ensuite, j'ai promis à' Mademoiselle ^ la chère tante, de m'établir avec elle à Paris. Avec elle l àu nom de tout ce qui est absurde 1 pro-
messe extorquée , arrachée par la crainte de la mort , par le danger de périr d'ennui de son bavardage. Voyez Vatel , sur les promesses extorquées. — Ma troisième promesse a été faite à mon ange Dora , c'est de demeurer partout où elle le désirera. Promesse d'amour , qui , par conséquent , n'est pas obligatoire. Voyez le calendrier d'amour , ou si vous préférez , l'autorité des légistes , ouvrez leurs livres , et je ne doute pas que sous le titre des promesses faites quand un homme n'est pas dans son bon sens , quelqu'un de ces savans à perruque ne me tire de là sain et sauf. — Reste ma quatrième promesse. C'est à moi , à mon cher moi , que je l'ai faite. Or, je suis un homme, d'honneur. Toutes les fois que je me fais une promesse avec la ferme intention de la tenir , j'y tiens très-scrupuleusement , et toutes les promesses que je me fais à moi-même sont de ce genre. Je me suis donc promis de vivre et de faire vivre ma femme partout où bon me semblera, ou de ne -pas vivre avec elle , et bien certainement, je regarde cette promesse comme sacrée. — Obligez-moi donc de
sourire, iNI. Ormond : un sourire d'ap" probalion. »
— « Excusez-moi, ]M. de Connal, cela m'est impossible. Je suis sincère. »
— «Je le suis aussi, et c'est par suite de cette sincérité, que je vous dirai que vous avez des dispositions trop romanesques. Voyez les choses telles qu'elles sont , en homme du monde , je vous en supplie. »
« Je ne suis pas un homme du monde, » s'écria Henry , « Dieu merci I »
— « Dieu merci tant qu'il vous plaira , mais en dédaignant le nom d'homme du monde, vous me permettrez, j'espère, de penser que vous êtes un homme de bon sens. »
« Pensez de moi ce qu'il vous plaira , » dit Henry avec un peu de hauteur. « Ce que je pense moi-même est l'important pour moi. »
« Vous perdrez cette petite brusquerie de manières, » dit Connal en souriant , « quand vous aurez vécu davantage dans le monde. La Providence a voulu que nous désirassions tous la bonne opi^iion 2. 7
les uns des autres. Vous voyez que moimême , je ne puis vivre sans la vôtre. »
Soit par vanité, soit par l'habitude qu'il avoit de vouloir plaire à tous ceux qu'il voyoit , surtout quand il y trouvoit quelque difficulté; soit enfin qu'il s'ainusât ou qu'il fût piqué de la franchise naturelle du caractère d'Orjmond, Connal résolut de pousser l'attaque encore plus loin , quoiqu'il ne parût pas fort facile de conquérir la bonne opinion de notre héros.
« De bonne foi , » continua-t-il, « mettez-vous un instant à ma place. — J'étois en Angleterre, occupé de mes projets.
Je n'étois pas amoureux de cette jeune
fille, comme vous — Non, pardon! —
Comme tout le monde auroit pu Tètre ; mais j'étois éloigné , cela fait une différence. Deux pères m'envoient chercher ; je me trouve , sans y penser, devenu le fils aîné de l'un deux , et j'apprends qu'en conséquence de ce droit d'aînesse, et d'après une promesse inconcevable faite par i'aotreen vuidant un bole de punch, j'ai le droit de refuser , je devrois plutôt dire d'accepter la main d'une jolie fille, et une
OKMOND. 75
très-jolie fortune. — He bien , quand on. me fit cette proposition , il falloit la circonstance où je me trouvois alors , pour déterminer un homme comme moi à l'accepter. »
« Insupportable sot! » pensa Ormond.
« Mais, pour répondre à une question à laquelle j'ai oublié derëpondre à l'instant même à mon futur beau père : quel motif a pu medétermineràvenirauxIlesNoires, et à m'y établir? Je vous dirai , car je suis résolu à gagner votre confiance à force de sincérité , que je puis y répondre en. deux mots : le billard; oui , une table de billard , et , pour ne rien vous cacher , j'avoue. ...»
— « Ne m'avouez rien , je vous en sup • plie, M. Connal; ne me dites rien de ce que vous voudriez cacher à M. O'Shane ; je suis son ami , il est mon bienfaiteur. »
— « Vous ne voudriez pas le lui répéter. Vous êtes un gentilhomme, un homme d'honneur. »
— « C'est pour cela même que je ne veux pas entendre ce que je ne devrois ui découvrir, ni cacher^ il seroit de mon
76 ORMOîs"D.
devoir de ne pas laisser mon bienfaiteur dans l'aveuglement. »
— (c Allons, allons, ne le prenons pas sur un ton si sérieux; ne commençons point à parler de devoirs , de peur que nous ne finissions par croire que c'en soit un pour nous de nous envoyer une balle dans le crâne l'un de l'autre , ce qui ne seroit pas un plaisir. »
— cf Ce ne seroit pas un plaisir; mais, si c'étoit un devoir, j'espère qu'en toute occasion, on me trouvera disposé à faire ce que l'honneur me prescrira. Ainsi donc, M. de Connal, permettez-moi de yous prier de ne pas m'honorer plus longtemps de vos confidences ; je ne puis être le confident que de ceux dont je me suis déclaré l'ami. »
« Ça suffit, » dit légèrement Connal, « nous nous entendons maintenant fort bien ; vous jouerez à l'avenir le rôle de prince, et non celui de confident. Pardon , si j'ai oublié les prétentions de votre Altesse. »
En parlant ainsi , il fit un tour sur le talon, et quitta Ilcnry.
Depuis ce temps, Henry eut fort peu
de conversation avec M. Connal; il en avoit encore moins avec Dora : quant à Mademoiselle ^ il avoit cessé d'être son favori des l'instant que le capitaine étoit arrivé, et il falioit qu'elle ne trouvât personne à rendre victime de sa loquacité , pour qu'elle lui adressât la parole. Il se trouvoit donc dans une situation pénible, et passoit la plus grande partie du temps à la chasse, ou dans la ferme que Cornélius lui avoit donnée.
Dès que le roi Corny vit que Black Connal réclamoit très-sérieusement l'exécution de la parole donnée à son père, et que Dora sembloit montrer quelque inclination pour ce nouvel amant , son cœur se sentit ému de compassion pour son cher Henry ; il ignoroit ce qui s'éloit passé entre lui et son gendre futur; mais il voyoit combien la position actuelle d'Ormond devenoit désagréable et embarrassante, et quoi qu'il piit lui en coûter pour se séparer de son fils adoptif , il se décida à ce sacrifice.
« Henry Ormond , w lui dit-il un jour , V il est temps, mon cher enfant, que vous voyiez un peu le monde , et que le
monde vous voye ; je vous ai retenu ici trop long-temps par amour pour moi :
aussi long-temps que j'ai conservé quelque espérance de vous y établir définitif vemf nt , c'étoit une excuse suffisante à mes yeux; mais aujourd'hui, il ne m'en reste aucune. Il faut donc que je me sépare de vous ; j'espère, avec la grâce et le secours de Dieu, avoir la force de vaincre mon égoïsme , et d'étouffer les cris de mon cœur qui voudroit vous conserver près de moi. J'ai donc dessein ; j'ai résolu de vous éloigner, de vous bannir entièrement des Iles Noires, pour votre bien. — Ne m'interrompez pas , ne prononcez pas un mot, car si vous parlez, je n'aurai plus le courage de fiiire ce que je dois faire. — J'ai bien pensé à vous, depuis plusieurs jours ; j'ai formé pour vous bien des projets; j'en ai causé avec Black Connal , j'ai bien écouté tout ce qu'il m'a dit ; mais tout ce qu'il dit n'est que du vent, point de substance; quand vous croyez tenir quelque chose , vous n'avez rien. Il est trop plein de lui-même , trop occupé de sa personne , pour être l'ami d'un autre. »
=-^«I}n'a aucune raison pour élre moa ami , monsieur ; je ne prétends pas à devenir le sien , et je suis charmé de ne pas contracter d'obligation envers lui. »
— «Bien dit! j'aime cette fierté; J€ pense de même. Après tout , j'approuve le désir que vous avez d'entrer dans l'armée angloise , plutôt que de prendre du service à l'étranger. — Car vous ne vouderiez pas servir dans le régiment irlandois où sert Connal?»
— «Je préfère infiniment le service de mon pays, monsieur, celui que mon père a embrassé. Je ne l'ai jamais connu , mais j'en ai toujours entendu parler comme d'un brave officier , et j'espère que je ne déshonorerai pas son nom. — Le service anglois, monsieur, s'il vous plaît. »
— « Hé bien , je suis charmé que vous voyez les choses comme je les vois moimême, et que vous ue soyez pas de ces gens qui ne veulent que porter un uniforme, n'importe sa couleur. Je vous dirai donc que j'ai déposé à la banque la somme nécessaire pour vous acheter une commission. — Point de remercîmens, Henry ! si vous m'aimez , ne m'en faite*
8o ORMOND.
pas plus que vous n'en feriez à votre père. — J'ai donc chargé un de mes amis de vous choisir un régiment dans lequel vous soyez le moins exposé au danger... » « Le moins exposé au danger ! » s'écria Henry.
— «Hé! pens€z-vous que je parle du danger de combattre ? — Je ne veux pas vous insulter; non, je parle du jeu. Ce n'est pas que je vous y croie enclin, ni à aucun autre mauvais penchant; mais on ne sait à quoi la mauvaise compagnie peut conduire les gens les plus sages , et il est de mon devoir, il est dans mon inclination, de chercher à vous en préserver , comme s'il s'agissoit de mon fils. »
(f Oh ! mon père , •» s'écria Henry , en lui serrant vivement la main, «quel père fut jamais plus tendre ? »
— «Ainsi donc, vous partirez dès que votre commission sera arrivée. Voilà qui est arrangé. J'espère avoir la force de supporter votre départ, Henry, tout vieux que je suis. — Cela tardera peut-être un peu plus que vous ne le désireriez. »
— « Moi, monsieur! ah 1 aussi longtemps qu'il pourra vous être agréable que je reste avec vous. ...»
0RiN:01SD. Si
— «Pas une minute au-delà du temps nécessaire. — Mais je veux vous dire la cause de ce délai, pour que vous ne croyiez pas que c'est un reste de complaisance pour moi-même. —Vous vous souvenez du général Albemarle , qui est venu ici l'année dernière dans le tennps des élections , et qui a été nommé à la chambre des communes? le général qui a perdu un bras?»
— «Parfaitement. Je me rappelle que vous lui avez dit : » ma voix et celles de mes amis serontpour cette manche vui de. ^^
— « Fort bien ! il n'y a pas un mot de perdu avec vous. — Hé bien , j'espère aujourd'hui que cet homme , que ce général vous prendra par la main , car il lui en reste une , et elle n'est pas sans force pour servir un ami. Je lui ai fait part de mes projets ; je l'ai prié d'avoir l'œil sur vous , et je lui ai demandé son avis sur le choix du régiment. Vous voyez donc qu'il faut attendre sa réponse. Jusque-là nous ne pouvons remuer. Elle peut larder huit à dix jours. Il faut donc prendre ce délai en patience. — Nous passerons ce temps conirae nous le pourrons. Nous causerons
s 2 OB.MOND.
raisonnablement. Nons avons la ressource de mon atelier, et nous allons avoir l'ouverture des chasses dans quelques jours.»
Parmi les différentes causes qui avoient contribué à assurer à Henry toute l'affection de notre singulier monarque , son adresse à la chasse n'étoit pas la dernière. Il étoit aussi bon tireur qu'excellent cavalier. Il savoit où trouver tout le gibier qui étoit dans l'île ; de manière que lori?que la goutte permettoit à son bon vieux patron de se livrer à son goût pour cet exercice , il lui évitoit beaucoup de fatigue inutile, en le coneluisant dans les endroits qu'il savoît être les plus giboyeux.
Nous avons déjà dit qu'indépendamment de son amour pour la chasse , Cornélius avoit aussi une sorte de passion pour les arts mécaniques. Il les connoissoit presque tous, et en cultivoit quelques-uns avec succès. Il étoit surtout fort adroit à faire des platines de fusil ; à forer et à polir leurs canons dans la plus grande perfection, et il venoit d'en inventer un qui devoit augmenter, suivant lui , la force et la portée du coup, en empêchant le plomb de s'écarter.
L'espérance de pouvoir faire l'essai de son invention et de la voir réussir, le premier septembre , jour de l'ouverture des chasses, consoloit le bon roi Corny, l'empèchoit de s'affliger du prochain départ d'ïlenry, et de trop réfléchir sur le mariage de sa fille avec Connal qui ne pouYoit réussir à lui plaire. Mais il avoit plu à Dora , et de jour en jour il étoit évident qu'il lui plaisoit davantage. M. de Connal ne tarda pas à devenir pressant ; Mademoiselle ']o\^n\\. ses instances à celles du capitaine , et Dora fixa Iheureux jour. Mademoiselle^ transportée de joie, se prépara à aller à Dublin avec sa nièce pour y faire choix de sa parure de mariage , et ]\L de Connal devoit nécessairement aller y commander ses équipages. Mademoiselle étoit vive dans ses opérations, quand il s'agissoit de toileUe. Les préparatifs pour ce charmant voyage furent bientôt faits. Le jour de leur départ arriva enfin. Dès le grand matin , on fit passer de l'autre côté de l'eau les chevaux et la voiture : enfin Cornélius et Henry accompagnèrent les voyageurs dans le bac jusqu'à l'autre rive , où le carrosse les attendoit. Conual ^
après avoir donne la main à MademoiséUe pour Taidt'r à y monter, se retourna pour rendre le même service à sa prétendue.
Elle faisoit ses adieux à son père qui se trouvoit entre le jière Josepli et Ormond. Dès qu'elle eut embrassé Cornélius, le père Joseph étendant les deux mains sur sa tète, appela sur elletoules les bénédictions du ciel , et la recommanda particulièrement à la protection de l'ange GaJjriel. Le capitaine Connal s'avançant alors vers elle, lui présenta la main pour la conduire à la voilure. Comme elle passoit devant Henry : « Adieu ,Dora : »lui dit il , « probablement je ne vous verrai plus. »
Un éclair de sentiment brilla en ce moment dans son cœur; elle s'arrêta , et lui tendant la main , ««li ! Henry, « s'écria telle,« et pourquoi?» Henry lui serra la main , sans paroître s'apercevoir de l'agitation qu'elle éprouvoit , ai des larmes qu'elle versoit.
« Adieu , chère Dora , » répéta-t-il : « que le ciel vous protège! puissiez -vous êlre heureuse! aussi heureuse que je le désire!»
«Elle le sera bien certainement !» dit
miss O'Faley , en avançant la tête hors de la voiture. Allons donc, Dora , allons mon enfant , ne voyez-vous pas que M. de Connal vous attend ? »
«Ses cartons de toilette sont ils dans la voiture? n'a-t-on rien oublié?» demanda le capitaine en lui donnant la main pour y monter.
«Voilà un joli compliment pour M. de Connal , ma chère amie ! c'est un vrai scandale ! » dit Mademoiselle en levant la glace, tandis que Dora s'enforiçoit dans la voiture en sanglotant.
«Adieu, messieurs,» dit Connal en montant à cheval : « au revoir, cher beaupère : » et faisant à Henry im salut gracieux : « adieu ]M. Ormond , lui dit -il, «disposez de moi en toute occasion. — Allons, cocher , partez! »
j56 OB.MOND.