‹ OrmondChapitre 19 sur 40 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

J.E soir qui suivit le départ de l'heureux trio pour aller faire à Dublin les préparatifs de la noce , il ne restoit au château Corny que Cornélius, Ormond et le père Joseph. Quand les lumières furent apportées, sa majesté ayant fait entendre un. bâillement sonore et prolongé , Henry prépara la table de trictrac , et commença : une partie avec le roi Corny. Le père Joseph , suivant sa coutume, s'assit au coiil de la cheminée. «Puisque Mademoiselle est partie , )> dit-il , « je puis me permettre de prendre ma pipe. »

« Sans doute , père Joseph : » dit Cornélius. «Vous étiez sur le continent ce matin. Y avez -vous appris quelques nouvelles qui puissent nous intéresser ? — Voilà un six et as qui me vaut deux points, Henry. »

«Des nouvelles? oui, vraiment, » répondit le père Joseph.

— « Et pourquoi donc ne pas nous les dire ? »

. — <c Vous ne me les demandiez pas.

Vous semblez tous deux si occupes de votre jeu ; j'attendois le moment favorable. — Un nouveau ministre est arrivé hier au village du château de l'Hermitage.»

— «Un nouveau ministre ! je n'avois pas entendu dire qu'il y eût eu du changement dans le ministère. — Beset, Henry. »

— «Vous ne m'entendez pas. Je parle d'un ministre protestant qui vient d'obtenir cette cure; et l'on dit que sirUlick, qui est en ce moment à Dublin , en de • Tiendra fou. »

-^ « Fou ! » — Vous ne pouvez passer , Henry, la case est couverte. — Et pourquoi deviendroit-il fou:^»

• — «Parce qu'il espëroit que le gouvernement lui accorderoit le droit de présentation , et qu'il n'a pu l'obtenir.

— «Il attend toujours des faveurs du gouvernement ; c'est le sûr moyen d'avoir des désappointemens. — Encore un sonnet î les dés vous favorisent , Henry. Tout

estcoTitre moi. — Quelle espèce d'homme est ce nouveau ministre?»

— « Ah ! tous les ministres sont de la même espèce. »

— « De la même espèce ? non , pas plus que nos prêtres; il y en a de bons et de mauvais. Voilà toute la différence. »

— « Je n'entends rien à tout cela , mais ce que je sais fort bien , c'est que nous ne tarderons pas à le voir arriver lui ou son collecteur pour exiger ses dîmes. »

— « J'espère qu'il ne nous fera pas de querelles. »

— « On devroit les abolir. — Ce sont les dîmes dont je parle. »

« Et les querelles aussi , j'espère , » dit Ormond.

H Oh! ce n'est pas notre faute , quand il y a des querelles, » dit le père Joseph.

« Généralement, »dit le roi Corny , « il y a des fautes des deux côtés dans toutes les querelles. »

« Cela est possible dans les querelles civiles , mais dans les querelles religieuses, il ne convient pas un à bon catholique de dire cela. »

cjuoi ? »

— « Cela. »

— « Mais quoi cela ? »

— « Ce que vous venez de dire, qu'il y a des fautes des deux côtes; car, certainement il n'y a qu'un côte qui puisse avoir raison , et ce côté c'est le nôtre ; il ne peut y avoir deux côtes qui aient raison ; cela se peut-il? conséquemment il ne peut y avoir deux côte's qui aient tort ; cela n'est-il pas clair? je ne vois rien à répliquer à ce raisonnement.»

a Allons, j'ai perdu, Henry; mais je vais prendre les dames noires pour ma revanche , et ye vous gagne bredouille. Jouez. — Hé bien, à quoi pensez-vous?

à ce que disoit le père Joseph ? cela est au-dessus des limites de rentenderaenC humain. »

I-^e père Joseph continua de fumer sa pipe , et ne répondit rien.

« Je suis honteux , » ajouta le roi Corny, «( de toutes les querelles de deux sous que j'ai eues avec le dernier ministre. Il étoit taquin , mais je crois que j'ai étéaussi trop emporté; j'espère que je m'accorderai mieux av€C celui-ci , si c'est un homme bie* élevé. — Savez^vous son nom , père

Joseph? avez-vous appris quelque chose de lui ? »

— « On dit qu'il est d'une de ces familles de réfugiés, de ces Huguenots, qui ont été bauTiies de France par la révocation de 1 édit de Nantes. Il se nomme Cambray. »

« Cambray ! » s'écria Orraond.

ce Ce nom en vaut bien un autre, » dit le roi Corny. — « Mais est-ce que vous le connoissez, Henry?»

« Pendant Thiver que j'ai passé à Dublin, j'y ai vu un docteur Cambray, qui étoit un homme aussi aimable que respectable , et je pensois que ce pouvoit être notre nouveau voisin. »

« Vous pensiez quelque chose de plus , Henry, » dit le roi Corny; «je le vois à Yotre figure. Vous savez quelque histoire sur ce docteur Cambray. Hé bien , de quoi s'agil-il? »

« Je ne sais aucune histoire. Il ne s'agit que d'une circonstance fort indifférente ^ et je préférerois n'en point parler, monsieur , si vous le trouvez bon. »

« Cela est fort extraordinaire! » dit le père Joseph. « Cela sent le mystère.'^

— « Il n'y en a pas le moindre, je vous assure. C'est une })ure bagatelle que je vous conlerois sur-le-champ, si elle ne concernoit que luoi. »

ce Laissons-le agir à sa volonté, père Joseph , )> dit le roi Corny, « je suis sûr qu'il a de bonnes raisons pour se taire , et je ne suis pas curieux. Seulement , Henry , écoutez-moi , que je vous dise un mot à l'oreille jx)uf vous prouver ma pénétration : » baissant la voix en se penchant vers lui ; « je gagerois ma vie , » ajouta t-il, «que miss Aunaly est pour quelque chose dans cette histoire. »

— « I\ïjss Annaly? nullement. — Seulement.. Ouiy je me souviens qu'elle étoit présente. »

— « Là ! — Hé bien, ne diroit-on pas que je suis un sorcier? au surplus un physionomiste est très-proche parent d'un sorcier. »

— « Je vous assure , mon cher monsieur, que quoique vous ayez deviné juste en partie, puisqu'elle étoit présente, vous vous trompez totalement quant aux autres conjectures que vous pouvez former. »

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— « Mon cher Henry, un totatse co^npose de toutes les parties. Si j'ai devins juste en partie , comment puis-je me tromper totalement? — Ah! je suis bien aise de vous avoir fait sourire, n'importe comment. Au surphis je voudrois avoir totalement deviné, et que vous fussiez riche comme un Crësus par-dessus le marché ;^ mais si vous devenez un héros, qui sait ce qui peut arriver? — Les fenirmes aiment beaucoup les héros. »

Ce fut en vain qu'Henry assura son vjeil ami , dont l'imagination faisoit tant de chemin , qu'il n'étoit pas sur la bonne voie. Cornélius n'insista point par complaisance, mais n'en resta pas moins convaincu qu'il avoit bien deviné. Se touriiant vers le père Joseph , qui fumoit encore, il lui fit de nouvelles questions sur le docteur Cambray..

« Je ne sais rien du tout sur lui, » dit le père Joseph , « si ce n'est que le père Mac-Cormuth a dîné chez lui , si l'on m'a bien instruit, plus souvent qu'il n.'eûl été convenable, et il y a puisé des principes relâchés,, très-relâchés. — J'ai appris que Dimanche dernier, dans sa chapelle, U

ir adressa à son troupeau Te discours le ^lus extraordinaire. Je le tiens de quelqu'un qui l'a entendu, et qui m'a rapporté ses propres paroles. Après avoir parlé de la disette et de la cherté des vivres , des jeûnes et des abstinences prescrits par l'Eglise, il a permis aux pauvres de son troupeau (et il n'est presque composé que de pauvres) de manger de la ■viande quand on leur en donneroit , parce qu'il savoit, dit-il, qu'un grand nombre mourroient de faim , — faites bien attention à ce qui suit. — sans la bienfaisance de leurs voisinsprotestans , qui leur distri^ huent de la soupe et du bouillon .. »

« Qu'y a-t-ilà redire à cela? » dit Cornélius.

— « Ecoutez Jusqu'au bout. — Qui doTUientdes vétemens aux malheureux. . . »

« Trouvez-vous là quelque mal? de* manda Orraond en riant.

— « Jeune homme , vous appartenez à FÉgîise réformée : vous ne pouvez être juge dans cette affaire ; permettez-moi cette observation , et je voudrois que M. Cornélius O'Shane voulût bien m'en^

tendre, avant de prendre part à nn rire

protestant. »

« J'avois bien entendu parler d'un vent protestant , » dit Henry en riant encore, « mais jamais d'un rire protestant. »

« Allons , père Joseph, continuez, » dit le loi Corny. « Je suis très-sérieux, moi, et je désire savoir pourquoi Totre figure est si alongée. »

— « Je continue, — Et jnontrent plus de chanté pour eux que ne le font souvent ^ je suis fâché de le dire , leurs propres frères y les riches catholiques ( i). — Si ce n'est pas là prêcher le scandale , je ne sais où il en faut chercher.

« Etes-vous bien sur qu'il n'y a pas dans tout cela un peu de vérité?» dit Cornélius.

(i) Le but éviJeDl de ce morcean, est de ridiculiser et de calomnier les callioliques d'Irlande. Un prélat protesîajit , i'eveqiie de Norwich , s'est montré plus éqin!able à leur é^ard dans un discours qu'il a prou'jncé dans la cîiambre des lords, en jnin 1817, et a rendu p:ibliquement justice à leurs vertus cbrétieniifs , morales et civiques. Note du traducteur..

— « Quand cela seroit? un prêtre nea seroitpas moins blâmable de parler ainsi à son troupeau en pleine église. — C'est une conduil|î extraordinaire. »

Le père Joseph se livra quelque temps à son indignation, lout en fumant sa pipe. En vain Cornélius et Ormond réunirent leurs efforts pour défendre le discours de Mac - Corm util , et le justifier d'avoir dîné quelquefois chez le nouveau ministre protestant ; il fallut l'arrivée d'un bole de punch pour lui faire oubUer la sainte colère dont il étoit animé.

Le résultat fut, qu'Henry se proposa de rendre une visise au docteur Cambray le lendemain matin.

« Je n'y vois pas d'inconvénient, » dit le roi Corny , a faites-le, si vous le jugez à propos ; vous êtes de ses ouailles , et il paroît que vous leconnoissez. Je ne serai pas fâché qu'il vous voye , et qu'il sache que pendant votre séjour ici, nous n'avons pas cherché à changer vos principes. »

Le père Joseph n'en pouvoit dire autant, et par conséquent il ne dit rien.

— « Vous avez été fort exactement au prêche de l'autre côté de l'eau, depuis

que vous êtes ici. — Jamais je ne vousen ai détourne. Faites-lui de ma parties eoraplimens convenables. Dites-lui que j« suis trop vieux, tropgonlleux pour faire des visites ; que je sors rarement de mon ile , mais que j'aime mes voisins tant en dedans qu'en dehors, et que je désire vivre en paix avec eux. Ce ne sera pas ma faute si les dîmes viennent à la traverse. Je voudrois que cet os de discorde fut retire' d'entre les deux Eglises. Je ne suis point hargneux, pourvu qu'on ne me montre point les dents , et je désire vivre en bonne intelligence avec tout le monde. Ainsi donc , Henry , dites de ma part à ce docteur Cambray tout ce que vous voudrez; quoique nous soyons d'une foi différente , ce n'est pas une raison.... »

« Raison ! » s'écria le père Joseph , qui ayant fini son punch , comruenroit à s'assoupir , « que parlez-vous déraison? j'espère que la foi doit marcher auparavant ! »

« Et après aussi , je crois, père Joseph ,.» répondit Corn y.

Le lendemain matin, Henry se rendit au presbytère. Le docteur éloit sorti. Jamais il n'avoit vu mistress Cambray ni

ses filles , et il fut enchante de Lnir politesse et de leur amabdité.

La circonstance donj^ Tîenry n'avoitpas voulu parler la veille, quand Corneliusle questionnoit sur le docteur Cambray , etoit fort pep imj^ortanie, malgré l'air de mystère que le père Joseph a voit cru y, trouver. Il étoit arrivé que Marcus O'Shane et Ormond , pendant l'hiver qu'ils avoient passé à Dublin, s'étoient rendus , un dimanche, avec quelques jeimes gens dissipés qui formoient leur société, dans une église où la musique religieuse qu'on }'• exécutoit attiroit beaucoup de inonde ; iis se conduisirent d'une manière peu convenable pendant le service divin et pendant le sermon : c'éloit le docteur Cani bray qui préchoit. Il parla ensuite aux jeunes gens de leur conduite avec douceur, mais du ton de dignité que le sujet exigeoit. Henry reconnut sur-le-champ sa faute, lui en fit ses excuses, et n'y retomba plus. Marcus , absolu dans ses opinions , peu accoutumé à souffrir un reproche, et ne pardonnant jamais à quiconque le contrarioit , se livra à son humeur vindicative , et saisit la première occasion pour

parler avec mépris du docteur, et pour le tourner en ridicule. Ormond , que toute injustice ne manquoit jamais de révolter, prit sa défense avec une chaleur qui lui fit beaucoup d'honneur , lui rendit avec courage et candeur la justice qui lui etoit due, convint de la faute dont il s'étoit rendu coupable , et réfuta tout ce que la mauvaise foi de Marcus avoit allégué contre le docteur. LadyAnnaly étoit présente à cette scène , ainsi que sa fille , et c'étoit une des circonstances qui lui avoient inspiré une ojjinion favorable du caractère d'Henry. Le docteur Carabray n'a voit pas ignoré l'attaque dirigée contre lui , et la manière dont notre héros avoit pris sa défense ; mais il y avoit si longtemps que cette aventure étoit arrivée , et Ormond étoit si changé depuis ce temps, qu'il étoit impossible de croire que le docteur en eût coîiserv'é le souvenir, et qu'il pût reconnoitre son jeune défenseur. Cependant quand il vint au château Corny pour rendre sa visite, il le reconnut sur-lechamp, et il parut si charmé de le revoir , lui témoigna tant d'amitié , qu'il gagna à l'instaut le cœur du roi Corny. D'ail-

leurs , la politesse persuasive du docteur, sou ton conciliant et son amabilité , lui attiroient toujours , dès la première entrevue, l'estime et l'affection même de ceux qui ne partageoient pas ses opinions.

« Hé bien , » dit Corny à Ormond, quand le docteur fut parti, «voilà pour vous un digne ministre de l'Evangile ; et pour moi un voisin aimable et plein de politesse , de cette politesse qui ne vous embarrasse pas, qui n'est pas pour la montre , qui est pour nous et non pas/?o«/' lui : remarquez ceki ! — et sa conversation ! elle peut être utile au prince comme au paysan, au courtisan comme à l'anachorète. Ne m'a-t-il pas fait dire plus de choses que je ne m'imaginois en savoir? J'auroisété un moine de laTrape , qu'il m'auroit fait jaser comme une pie. — Voilà un homme du grand monde, et que le pauvre monde peut écouter avec plaisir ; il est bien différent de.... »

Le roi Corny s'arrêta ici , parut réfléchir un instant, et continua en ces termes :

« Des principes , de la religion , et sans intolérance! De la foi, et de la libéralité! Que peut-on désirer de mieux ? Je vou-

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drois Je n'entends pas vous offenser,

père Joseph , mais je voudrois, pour le bien, du docteur Cambray et de l'Eglise catholique , être pour un seul jour archc; véque de Cantorbery, primat d'Irlande , enfin être celui qui fait les ëvèques, et je ne me coucherois pas sans que cet homme fût pourvu d'un bon evèché. »

Kenry sourit et dit qu'il souhaiteroit qu'il en eût le pouvoir comuie la bonne volonté.

« Comment est-il possible, » pensa le père Joseph, «qu'un homme ne pense pas d'abord à ceux qui le touchent de plus près ! »

« Ne croyez pourtant pas Henry, «continua Corny , « que jt* ferois légèrement TUî évéque ; non certainement. J'ai trop longtemps été roi pour cela , et quoique je ne sois qu'un roi de ma façon , je sais ce qu'il faut pour gouverner im pays , remarquez cela. — Le cousin Uiick fe-roit une offaireàe la nomination à uri évèchë , mais non pas m.oi , morbleu. Je n'écouterois ni caprices, ni fantaisies, et si je faisois ce docteur évèque,ne croyez pas que ce seroit parce qu'il a eu la complai-

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sance (rexaminer mes mëcnniqnes, mes inventions, et de leur donner qm^lques éloges. »

Le père Joseph sourit , et bai.ssales yeux d'un air grave avec affectation.

« Oui , père Joseph , oui ! Vous ne me connoissczpas encore comme vous le pensez. — Ne croyez pas non plus, Henry, qu'il se soit insinué dans mon esprit eu prenant note de deux régimens où il a des amis, pour s'informer si vous pourriez y entrer, quoique j'eusse volontiers baisé les cordons de ses souliers pour cela. Non. Mais — M

« Que Dieu vous protège ! » s'écria le père Joseph , « ce docteur vous a ensorcelé. » «

Ne m'interrompez pas, père Joseph. — ' Mais, » reprit-il en s'adressant à Henry, « avez-vousfait attention à la manière dont il a parlé de ce cousin dont je ne puis renier le cousinage , de sir tllick? H a bien vu que je ne l'aime guère ; il n'ignore pas qu'il a agi contre lui, qu'il auroit voulu faire avoir sa cure à un autre : hé bien , la manière dont il en a parlé, m'a fait })laisir. — Bonne morale sans seriuon. — H ne

nous a pas dit : faites du bien à vos ennemis , mais il nous a prouvé qu'il praliquoit cette maxime. — Vraie doctrine chrétienne! — Le point le plus difficile !

— Que le père Joseph en dise ce qu'il voudra, Henry, hérétique ou non, cet homme-là sera dans le ciel avant bien des autres. »

Le père Joseph fit un léger mouvement d'épaules, et dit en nettoyant les verres de ses lunettes :« Nous verrons à en parler quand il sera question des dîmes. »

« C'est vrai , cela , » dit le roi Corny.

Il se rendit alors à son atelier, prit le fusil qu'il avoit arrangé, suivant sa nouvelle invention , de manière à en faire le meilleur fusil du monde entier. Il y mit la dernière main , et jouit d'avance de l'innocent plaisir qu'il se promelloit à l'essayer le lendemain en chassant avec Henry. « Je ne veux pourtant sortir qu'après l'arrivée de la poste, Henry, » lui dit-il , « je veux savoir si elle m'apportera des nouvelles de votre commission; lincertitude gâteroit tout mon plaisir. — J'ai de mauvais pressentimens , mon enfant,

— c'esl-à-dire, je crois, d'après mes cal-

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cuîs , que nous recevrons nemain une réponse favorable , et qu'il faudra nous se* parer. »

Les pressentiniensetles calculs du bon Corny se trouvèrent justes. Le lendemain matin , le petit garçon qui faisoit le service de la poste royale , lui apporta plusieurs lettres en réponse à celles qu'il avoit écrites pour Henry. Il y en avoit une de sir Llick pour Ormond. Il lui mandoit qu'il approuvoit sa résolution de prendre du service dans l'armée angloise. Il donnoit aussi son approbation à toutes les démarches qu'avoit faites son cher cousin O'Shane, et surtout àson intenlion de payer la commission.

La première lettre qu'ouvrit Cornélius , étoit de son banquier. Il lui mandoit que la somme de 5oo livres ( 12 , 000 francs ) étoit prête , et à sa disposition. « Fort bien ! » dit le roi Corny.

La seconde étoit d'un agent militaire , qui l'informoit des diverses commissions qui étoient à vendre en ce moment dans différens régimens, ajoutant qu'il attendoit ses ordres par le retour du courrier,

pour en acheter une dès qu'il auroit fixé son choix. « Parfaitement ! »

La troisième ëloitduge'nëraîAlbemarle.

Sa réponse étoit on ne peut plus satisfaisante. Les termes n'en étoient pas seulement officiellement polis , mais toutes les expressions en étoient aimables et affectueuses. Il disoit qu'il n'oublieroit rien de ce qui pourroit è(re utile au jeune homme que M. (VShane lui recommandoit si fortement, et 2)Our lequel ils'étoit senti lui même favorablement prévenu quand il l'avoit vu au château Corny. Il finissoit par annoncer qu'il y avoit une commission vacante dans le régiment de son fds , et il engageoit M. Ormond à Tacheter de préférence à toute autre.

« On ne peut mieux ! » s'écria le roi Corny, « c'est tout ce que je pou vois désirer pour vous, mon cher enfant. Vous jiartirez après demain. — Pas un instant de délai. Je vais répondre sur-le-champ à ces lettres. »

Henry lui fit observer que la poste ne partoit que le lendemain , et l'engagea à ne pas sacrifier pour lui le plaisir dont il

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comptoit jouir à la chasse le jour de son ouverture.

«C'est vrai , c'est vrai ! «ditleroiCorny, « Le temps est suTjerbe , ce seroit dommage de ne pas en protlter. Et mon fusil , donc, que je veux essayer. — Savez-vous bien, Henry, que je vous aime mieux que mon fusil? Mais j'aurai le temps d'écrire en rentrant. »

En parlant ainsi , il se leva , laissant une lettre qu'il venoit de commencer.

«Appelez Moriarty, Henry, il faut qu'il vienne avec nous; je veux lui donner ce plaisir. C'est peut-être la dernière fois qu'il chassera avec son cher prince Henry. Mais, le pauvre diable! il ne faut pas le lui dire. »

Moriarty fut appelé , il fit sortir les chiens , et fut enchanté de suivre son vieux et son jeune maître. Le nouveau fusil fut essayé et réussit à merveille : il portoit effectivement plus loin que les fusils ordinaires. Le roi Corny en fut enchanté , et oublia presque que le surlendemain devoit être le jour de sa séparation d'avec son fils adoptif. Mais au milieu du plaisir que lui faisoieat éprouver et la chasse et

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le succès de son invention , sa tendresse pour Henry, et la bonté de son cœur, se montroient par mille petites circonstances , faites pour étonner dans un homme qui devoit plus à la nature qu'à l'éducation.

Comme ils traVersoient un marais il s'arrêta pour y cueillir différentes plantes , et les donnant à Ormond : « Prenez cela, Henry, » lui dit-il, « vous le porterez au docteur Cambray. Vous souvenez-vous qu'il nous disoit hier qu'une de ses filles faisoit un herbier? Sbélah vous dira le norn de toutes ces plantes et leur usage H y en a que je pourrois vous nommer moimême. — Un instant; jetez tout cela.

J'aperçois un trésor, une Andromeda, la plante qu'il désiroit avoir. C'est ellemême, j'en suis sûr. — Tenez, portez la lui demain matin : je désire que vous vous fassiez un ami de ce docteur Cambray, et le chemin le plus sur pour arriver au cœur d'un père, c'est d'avoir des attentions pour sa fille. J'en sais quelque chose. — Paix ! il faut que j'aye cette perdrix. — Hé bien, l'ai-je manquée? mon cher fusil ! Convenez qu'il est excellent, Henry. »

Ils chassèrent ainsi pendant quelques heures, et retournoient, charge's de gibier, . au château dont ils n'ëtoient plus fort éloignes, quand le roi Corny aperçut de très-loin une compagnie de perdrix.

« Il faut qu'il en vienne encore une dans ma gibecière , » dit-il en chargeant son fusil.

« Elles sont trop loin, » dit Henry.

— «J'en approcherai, prince Henry.

D'ailleurs, oubliez- vous que mon fusil a mainîenant une portée royale? — Mais ne me suivez pas. Laissez-moi l'honneur du dernier coup, v

Cornélius à ces mots quitta Henry, et fit partir son chien pour faire lever les perdrix. Quelques instans après, celui-ci entendit un coup de fusil qui fut immédiatement suivi d'un cri de désespoir. Il reconnut la voix de Moriarty, et courut vers l'endroit, d'où elle partoit, qui étoit caché à ses yeux par quelques buissons. Quel spectacle ! Il y trouva son ami, son digne bienfaiteur baigné dans son sang.

Son fusil trop chargé avoit crevé, et un éclat du canon lui avoit brisé la tète et étoit entré dans son cerveau. Il prononça

quelques mots dont on ne put entendre que les noms d'Henry et de Dora. .Ses yeux se fixèrent un instant sur Orniond, inais leur expression etoit éteinte; il lui serra la main une seconde, et la sienne retomba aussitôt : Henry avoit j^erdu le meilleur, le seul véritable ami qu'il eût sur la terre.

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