CHAPITRE XVII
L K pnfant qui passoit vit le înaliieur qui veuoit d'arriver et courut en porter la nouvelle au cliàteau. Les domestiques et les ouvriers se hâtèrent d'accourir. Ormond ne vit rien, n'entendil rien, jusqu'à ce que Morinrf y dit : « Il faut le porter au cliâteau. » Henry repoussant alors ceux qui s'apprèloientàlever le corps, fit un signe àîNloriarty , l'aida à le placer sur un brancard qu'on venoit d'apporter , et le porta avec lui jusqu'au château. Shélah et les autres femmes en étoient déjà sorties , se tordant les mains , et remplissant l'air de lamentalions. Ormond portant son triste fardeau , les yeux égarés, marchoit toujours en avant, sans faire attention à ce qui se passoit autour de lui , ne répondant rien, ne regardant personne. Arrive dans la chambre à coucher de Cornélius, qui étQit au réz-de-chaussée , il fit placer son corps sur son lit; et, voyant que la
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chambre étoit remplie par les femmes , les rlomestiques , et tous ceux que la curiosité avoient attirés, il fit signe à Moriarty de les faire sortir : mais ce n'étoit pas une chose facile Chacun vouloit jeter un dernier regard sur le bon maître qu'il avôit perdu , lui faire ses derniers adieux. Shëlah surtout poussoit les hauts cris, et disputoit vigoureusement le terrain à Moriarty. Celui-ci lui montra Henry qui sembloit absorbé par la douleur. « Oui , » dit Shëlah, en voyant ses yeux fixes , « il vaut mieux le laisser. «Elle se joignit alors à Moriarty pour faire sortir tous les autres, et se retira elle-même , en disant à Henry qu'elle le laisseroit en repos jusqu'à l'arrivée du prêtre qu'elle avoit envoyé chercher.
Henry resté seul, ferma la porte au verrou , et s'agenouillant près du lit , offrit au ciel de ferventes prières pour le digne ami qu'il avoit perdu. H resta quelque temps dans le silence et la douleur, jusqu'à ce que Shélahvint frapper à la porte, et l'avertit que le prêtre venoit d'arriver. Il se retira et entra dans une autre chambre. CVloit celle où ce matin nièoie Cornélius O'Shane avoit lu avec tant de plaisir
les lettres qu'il avoit reçues ; il retrouva sur la table la lettre qu'il avoit interrompue, et qui ne contenoit encore que ces mots :
« Mon cher général ,
« J'espère que mon jeune ami Henry Ormond »
La main qui les avoit trace's nepouvoit plus écrire : ce cœur si aimant ne battoit plus. Cette certitude étoit si accablante , ce malheur étoit arrivé si subitement , qu'Ormondqui n'avoitpas encore pu verser une larme, resta quelque temps les yeux fixés sur ce papier, comme plongé dans un anéantissement dont il ne fut retiré qu'en sentant quelqu'un lui toucher la main. C'étoit le petit Tommy, jeune enfant que Cornélius aimoit beaucoup, et qui regardoit Henry d'un air triste , sans parler. Henry le regarda quelques instans, et le prenant dans ses bras pour l'embrasser, versa enfin un torrent de larmes.
Sliélah qui avoit fait entrer l'enfant, se montra alors, et l'emmena. « Dieu soit loué! » dit -elle en voyant pleurer Ormond , et ces larmes lui feront du bien. »
Elles le soulagèrent' en effet, elles lui rendirent rexercice de sa raison , et il sentit les devoirs que lui prescrivoit cet événement malheureux. Il se mit sur-lechamp à écrire à miss OTaley et à sir TJliclv pour leur annoncer la fin déplorable de M. O'Shane. Il ne finit ses lettres que fort tard dans la soirée. Shélah vint les chercher, et conduisit ensuite Henry daps sa chambre. En passant devant la porte de la grande salle , qui étoit entr'ouverte, Ormond y vit des lumières, y entendit plusieurs voix, et sentit une forte odeur de tabac et de whiskey.
« C'est la veille qui commence, monsieur Henry, «dit Shélah en le voyant tressaillir. Et avant été fermer la porte : «Que voulez-vous? » ajouta-t-elle ; « cela vous répugne , mais il faut le souffrir : c'est la coutume du pajs. Pouvons -nous faire mieux que nos pères ne faisoient? Comment prouverions-nous notre respect pour un défunt , si nous ne faisions pour lui ce qu'on a toujours fait, et ce qu'on croit que nous devons faire? C'est une consolation de penser que nous avons fait de notre mieux pour honorer celui qui n'existe
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plus; qu'on parlera long -temps de sa veille ^ tant dans les maisons de ceux qui sont assembles ici que chez ceux qui ne s'y trouvent pas : ainsi donc , M. Henry , il faut souffrir cela. »
Cette nuit et les deux suivantes, les portes du château Corny furent ouvertes pour tous ceux qui voulurent s'y présenter, ou du moins qui purent y entrer , car le roi Corny ëtoit si aimé dans les lies Noires et aux environs, que son château n'auroit pu contenir tous ceux qui auroient voulu pouvoir assister à sa veille ^ où l'on trouvoit en abondance,» comme le dit Shélah , » des gâteaux, du vin, du, thé , du whiskey et du tabac. Il falloit bien que les choses se passassent d'une manière digne du défunt , dont la maison, la main et le cœur étoient toujours ouverts. »
Pendant la veille y on faisoit de temps en temp§ l'éloge du défunt; ensuite on causoit des affaires du pays ; on plaisantoit , on rioit, on buvoit toute la nuit , lesfemmesdu thé, leshommes du punch, et des liqueurs spiritueuses. Saelah qui regrettoit sou raajlre plus que qui que ce
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fut, ëtoit fort affairée à servir tout le monde, veillant avec soin à ce que personne ne manquât de rien , surtout ceux qui venoient deloin, afin qu'on ne pût dire que les choses ne s'etoient point passées dans les régh s , et d'une manière digne du roi Corny. Mistress Betty , fille de Sliélah ^irésidoit à la table de thé, donnoit les clefs à sa mère , quand elle en avoit besoin ,^t iToublioit jamais de les lui redemandér^W.e petitTommy, cache sous la table , mnngeoit un gâteau que lui donnoit sa mère mistress Betty , et rien ne pouvoit lui faire quitter son poste, que la promesse de Shelah, de le conduire près de ]M. Htnry : alors il s'at^croclioit à sa robe, et la suivoit en sautant. Quand elle servoit à déjeuner ou à dîner à Ormond , <:'ile faisait asseoir l'enfant à table avec lui , pour lui tenir compagnie, et l'inviter par son exemple à prendre quelque chose.
Par une fantaisie assez bizarre, Cornélius O Shane avoit un jour fait ])romettre à son jeune ami que, s'il étoit aux Iles Noires lors de son décès , il le placeroit lui-même dans le cercueil.
Kenry tint sa promesse, quelque dou-
loureux qu'en fût pour lui l'accoiTiplissement. L'enfant, entendant du bruit dans la chambre du roi Corny, y courut avant qu'on put l'en empêcher. Lorsqu'il y arriva , Henry venoit de rendre ce dernier service à son bienfaiteur. Tommy regarda d'un air de surprise le lit entièrement tapissé en noir, une table couverte d'un drap blanc , et sur laquell ; etoient sept chandeliers dans chacun desquels brîiloit un cierge. Mais un ol)jet plus lugubre attira bientôt toute son attention , et se jetant sur le cercueil, dès qu'il l'aperçut : « Papa Corn} , jj cria-t-il en sanglotant, « bon roi Corny, est-ce que vous ne viendrez-phis voir le petit Tomnjy ? «
'Ce fut tout ce que Shèlah put faire, que de l'emporter hors de lu chambre.
Orinond avoit toujours aime cet enfant, mais ce trait de sensibilité le lui rendit encore plus cher, et il se promit bien de faire pour lui par la suite tout ce que les oironstances lui permettroient.
« Vous avez dessein d'assister aux funérailles, M. Henry?» lui dit Sbélah , le joiù- où la cérémonie funèbre devoit
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avoir lieu : « je crois vous l'avoir entendu dire. »
« Certainement » rëpondit-il.
— « Excusez-moi donc, M. Henry, si je prends la liberté de vous dire — Mais sans cela , comment pourriez vous faire? — D'abord , il faut que vous sachiez qu'il y aura une grand'messe dans la chapelle, et comme c'est un grand service, treize prêtres y assisteront. Après la messe , comme vous êtes en quelque sorte ici le plus proche parent du défunt , ce sera à vous à marcher le premier pour porter à l'autel votre offrande, ce que vous jugerez à propos pour les prêtres. Alors tous les autres vous suivront et en feront autant , chacun selon ses moyens. — J'espère que je ne yous offense pas , M. Henrv ? »
Ormond l'assura qu'il lui êtoit au contraire fort obligé d,es renseignemens qu'elle lui donnoit , et qui lui étoient d'autant plus nécessaires qu'il n'avoit jamais assisté aux obsèques d'aucun catholique. Il fit donc tout ce qu'on pouvoit attendre de lui , et quoiqu'il ne fût pas
riche , les prêtres n'eurent pas lieu d'être méconleiis de son offrande.
Lorsque la messe fut finie, les prêtres, qui n'avoient rien pu prendre auparavant déjeunèrent et dinèrent en même temps, et Shélah veilla à ce qu'il ne leur manquât rien.
Après le dîner ,on conduisit le corps du défunt au lieu ordinaire de la sépulture de la famille O'Shane. C'étoit à environ trois milles du château, dans un local qui avoit été jadis le cimetière d'une abbaye, et qui n'étoit plus marqué que par quelques arbres et quelques pierres funéraires. Quoique la présence des treize jjrêtres ne fut pas nécessaire à cette partie de la cérémonie , ils s'y trouvèrent pourtant tous , à la grande satisfaction de Shélah. Le convoi fut suivi par un immense concours de peuple, les uns à pied, les autres à cheval , des hommes , des femmes, desenfans, des vieillards. Quand le cortège passoit devant la porte d'une cabane , les femmes qui s'y trouvoient poussoient le cri funèbre , non pas ce hurlement sauvage en usage dans quelques cantons de l'Irlande ; c'étoit une
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espèce de chant religieux, simple, pathétique , et qui n'étoit pas sans mëlociie. Tous ces témoignages d'affection convainquirent Ormond que, malgré l'espèce d'orgie qu ils avoient célébrée dans ce qu'ils appeloient la veille , et qui lui avoit souverainement déphi , ces braves gens regrelloient sincèrement l'ami qu'ils avoient perdu.
Nous avons oublié de dire que le docteur Câmbray vinl^aux Iles Noires le lendemain du décès de Cornélius O'Shane.
11 fit tous ses efforts pour persuader Ormond de venir passer chez lui le temps que devoit durer la veille , et d'y rester jusqu'après les funérailles ; mais Henry crut que son devoir exigeoit qu'd restât au château, personne de la famille ne s'y trouvant en ce moment. C'étoit d'aille-ars le seul moyen qu'il pût avoir de prouver son resnect pour le défunt , et le regret que lui causoit sa perte. Celte perte étant irréparable, il vouloit au moins avoir la consolation de pouvoir penser qu'il avoit fait tout ce qu'il regardoit j| comme \\\\ devoir. Le docteur Cambray approuva sa conduite , l'engagea du
moins à venir le voir le plus souvent qifil le pourroit, et fit tout ce qu'il put pour le consoler , en. fortifiant dans son esprit les sentimens de soumission religieuse à la volonté du ciel, d'espoir et de confiance dans sa miséricorde.
Ormond au surplus n'eut pas beaucoup de temps pour se livrer au chagrin , car il ne tarda pas à se trouver chargé de bien des affaires.
Le testament olographe de Cornélius O'Shane , dont sir Ulick blâma beaucoup Ormond de ne pas lui avoir parlé dans la première lettre, se trouva chez son banquier à Dublin. Il y laissoit à sa fille toutes ses pi:'opriétés , excepté la petite ferme qu'il avoit donnée à Ormond, et dont il rappeloit la donation. Il léguoit Henry une somme de 5oo livres 13,000 fr. ), une petite'pension à lomny, une bague de famille à son cousin ir Ulick, et diverses sommes à ses domestiques. Il nommoit "miss O'Faley )Our sa seule exécutrice testanîcntaire. ette dernière clause fut très désagréable sir Ulick O'.Sijane, et parut extraor- Jtnaire à bien des gens ; mais il éloit
plus facile de la critiquer que de l'annal- 1er , le testament étant en bonne forme. Miss O'Faley, sans faire aucune attention à ce qu'Ormond lui disoit de l'argent dépose chez le banquier de M. O'Sliane pour lui acheter une commission, et qui montoit précisément à la somme que le défunt lui avoit léguée , lui écrivit en sa qualité d'exécutrice, pour le charger de différentes affaires. Il falloit faire des inventaires, envoyer différentes choses à Dublin , régler les comptes de l'intendant et des agens, payer, recevoir etc.
A peine finissoit-il une affaire, qu'une nouvelle lettre lui en apportoit une autre : en un mot , il se trouva chargé d'une besogne multipliée à laquelle il n'étoit pas habitué, et qui lui étoit infiniment pénible par les souvenirs cruels qu'elle lui rappeloit à chaque instant.
Mais voyant qu'il pouvoit être utile à la famille de son bienfaiteur , il crut devoir, par recô'nnoissance , vaincre sa répugnance, et s'acquitter de son mieux du travail qu'on lui confioit. Cette circonstance produisit un excellent effet sur son caractère en lui donnant Thabi-
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tilde des affaires, ce qui lui avoit manqué jusqu'alors, et ce qui lui devint d'une grande utilité par la suite.
Il ëtoit remarquable que le seul article de ses lettres auquel miss O'Faley ne répondoit jamais , ëtoit celui qui concernoit les intérêts particuliers d'Ormond.
Une autre circonstance lui fut encore désagréable. Mademoiselle cessa tout à coup de lui écrire , et M. de Cortnal fut chargé de le faire pour elle. Il lui parla du coup qui avoit frappé ces dames, de la situation douloureuse dans laquelle elles se trouvoient , en employant des lieux communs qui ne prouvoient que l'insensibilité de celui qui écrivoit, et qui ne lui apprenoient rien des véritables sentimens'de Dora. « Le mariage » lui disoit M. de Connal , « devoit indispensablement être différé quelque temps; et comme il seroit infiniment pénible pour ces dauies de retourner au château Corny, il leur avoit conseillé de rester à Dublin : elles étoient bien sûres, comme il l'étoit lui-même, que, d'après l'amitié que M. Ormond avoit pour elles , elles pourroient prendre la