I. CL
i8 ORMOND.
miss Annaly , si elle deverioit Tëpouse de son fils.
Tout cela ëtoit fort sagement calcule ;
mais pour ne rien dire du caractère et
des dispositions de ce fils, sir Ulickavoit
oublié de songer aux obstacles que lady
O'Shane pou voit mettre à ses projets, ou
il avoit suppose que sa tendresse pour
lui la dëtermineroit facilement à entrer
dans ses vues et à les seconder. Les choses
ne se passèrent point ainsi. Au contraire,
î'ëloignement que lady OShane avoit ,
conçu pour la mère et pour la fille , dès
le premier instant qu'elle les avoit vues ;
pour la fille , par instinct , à cause de
sa jeunesse et de sa beauté ; pour la
mère , par réflexion , à cause de son air
de dignité, de sa mise convenable à son
âge , ce qui faisoit un contraste frappant
avec la parure recherchée de lady O'Shane,
et qui ne pouvoit lui donner les grâces
qu'elle n'avoit pas; cet ëloignement, dis- i
je, ne fit que s'accroître tous les jours ^tfl
toutes les heures, quand elle vit les soins^
et les attentions que sir Ulick rendoit
sans cesse à miss Annaly, et le resjDCCt et
la déférence qu'il moutroit à sa mère, le
tout pour des qualités et des talens dont elle ne pouvoit se dissimuler qu'elle étoit entièrement dépourvue.
Sir Ulick crut apaiser sa jalousie , en lui faisant part de ses projets relativement à miss Annaly et à son fils : mais ce sentiment, en prenant une nouvelle direction , ne fit que se fortifier dans sa course. Lady O'Shane n'aimoit pas sou Leau-fils, et il faut convenir qu'elle n'avoit pas de grands motifs pour l'aimer. Marcus ne pouvoit la souffrir, et ne prenoit aucune peine pour cacher les sentimens qu'elle lui inspiroit. Elle craignoit le pouvoir et l'influence qu'un tel mariage lui donneroit dans la maison : elle ne pouvoit supporter l'idée d'avoir éternellement auprès d'elle .une belle - fille qui seroit un point fâcheux de comparaison. Sir Ulick savoit que son mariage avec la veuve Scraggs l'avoit exposé à quelque ridicule, mais jusqu'alors, excepté quand son penchant à la raillerie l'emportoit , ou lorsqu'il vouloit s'amuser à exciter sa jalousie sans sujet , il avoit toujours eu pour sa femme les égards auxquels il concevoit que lady O'Shane
avoit droit. D'un caractère naturellement doux , attentif pour le beau sexe par habitude, il avoit conservé les apparences, beaucoup mieux qu'une femme de l'âge de son épouse n'auroit dû l'attendre d'un homme dont là conduite n'a voit pas toujours été très-régulière : mais si eile venoit maintenant déranger son projet favori , tout étoit fini pour elle.
La soumission de lady OShane aux volontés de son mari , avoit été pour lui , jusqu'alors, une preuve siiffiisante de son amour, la seule qu'il en désirât. Mais le mauvais génie de son épouse , sous les traits de miss Black, son humble compagne, s'occupoit alors d'une manière très -active à lui inspirer des sentimens de rébellion. Elle lui avoit fait entendre que si elle montroit un caractère plus décidé , elle s'en trouveroit beaucoup mieux relativement à sir Ulick; que c'étoit en affichant une volonté bien prononcée , que la seconde femme , lady Théodosia, étoit parvenue à le gouver- j ner; qu'en particulier elle devoit résister à toute usurpation d'autorité de la part de Marcus et du jeune Ormond , son ami
et son compagnon. En conséquence de ces suggestions , lady O'Shane , avec un jugement merveilleux , ne cessoit de contrarier ces deux jeunes gens dans mille bagatelles , et sVtoit rendue l'objet de leur aversion. Marcus en faisoit paroître moins qu'il n'en ressentoit , et Orraond en montroit plus qu'il n'en éprouvoit véritablement.
Le fils et l'héritier de sir Ulick étoit le grand objet de toutes ses pensées et de toutes ses démarches; mais, quoique l'intérêt de INIarcus fût ce qu'il eût de plus cher au monde, il paroissoit à peine le chérir aussi tendrement quOrmond.
Ce jeune homme étoit fils d'un ami de la jeunesse désir Ulick O'Shane, de ce temps de la vie où le cœur est ouvert aux sentimens de la plus fervente affection. Cet ami étoit un officier qui avoit servi dans le méine régiment que lui , et avec qui il avoit fait sa première campagne. Le capitaine Ormond avoit fait ensuite un malheureux mariage, c'est-à-dire un mariage sans fortune. Ses parens avoient refusé de le voir et de recevoir sa femme : il avoit été forcé de conlrûcter des dettes,
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ëtoit tombe dans la plus grande détresse, et s'étoit trouvé obligé de quitter sa femme, et de partir pour les Indes. Elle ne survécut pas long-temps à son départ, et mourut laissant un fils qui étoit en nourrice chez une paysanne d'Irlande.
Lorsque cet enfant eut atteint l'âge de quatre ans, sir Ulick le retira chez lui , et le j)etit Henry Ormond devint , en grandissant , son bijou et son favori.
L'amitié qu'il avoit conçue pour lui , n'alla pourtant point jusqu'à s'inquiéter de son éducation ; au contraire , il fit tout ce qui étoit nécessaire pour gâter ses heureuses dispositions, par une indulgence mîil placée , et en l'abandonnant entièrementaux soins de la nature. Il envoya Marcus à l'école , puis au collège ; mais il garda Henry avec lui, courant, jouant, ne faisant que ce qu'il vouloit , et ne recevant d'autres instructions que celles que lui donnoient le piqueur, le garde - chasse , et un cousin de sir Ulick qui se donnoit le titre de roi des Iles Noires ^ parce qu'il étoit propriétaire de ces petites îles , situées au milieu d'un des plus grands lacs d'Irlande , et où il demeuroit , à peu -
de distance du château de l'Hermitage.
On n'avoit reçu aucune nouvelle du capitaine Ormond depuis bien des années. Sir Ulick repëtoit donc sans cesse qu'il étoit inutile de donner à Henry l'éducation d'un homme comme il faut , puisqu'il n'auroit jamais aucune fortune. Il prédisoit pourtant qu'Henry ne seroit pas le moins accompli des deux enfans , et , lorsqu'ils arrivèrent à l'âge de l'adolescence, il étoit assez inconséquent pour trouver une double vanité à faire remarquer les talens que son fils devoit à l'éducation , et ceux dont l'orphelin n'étoit redevable qu'à la nature. Henry , dont le cœur étoit sensible, généreux, reconnoissant , faisoit les délices de sir Ulick, mais il se glorifioit du ]X)li supérieur qu'on remarquoit dans Marcus. Henry Ormond conserva donc en grandissant tous les défauts qu'avoil fait naître en lui la violence 'de ses passions, et qui dévoient être la suite de son éducation négligée. Sa reconnoissance et son attachement sans bornes pour son père adoptif , son tuteur, comme il nommoit sir Ulick, faisoient pourtant qu'au miHeu du plus
violent accès de passion , il ëtoit toujours soumis à ses moindres volontés : mais^ aucune aulre personne n'avoit d'empire sur lui, et il poussoit la dureté jusqu'à l'impertinence quand il voyoit de la tyrannie, ou qu'il soupçonnoit de la bassesse. 11 ëtoit en guerre ouverte avec miss Black : il se soumettoit à lady O'Shane, quoique de mauvaise grâce , pour l'amour de son tuteur, quand il ne s'agissoit que de lui-même; mais s'il ëtoit question de Marcus , il prenoit chaudement et imprudemment son parti , même quand celui-ci dëdaignoit de se défendre luimême.
Depuis long-temps les deux jeunes gens avoient été invités à dîner pour le jour auquel s'ouvre cette histoire , chez M. Cornélius O'Shane, le roi des lies Noires, l'être sur la terre à qui Ormond croyoit avoir le plus d'obligations , et à qui il étoit le plus tendrement attaché , après sir Ulick. Ils avoient tous deux représenté à lady OShane que le choix du jour de la danse qui devoit avoir lieu au château , étoit une chose indifférente pour elle, et l'avoient vivement sollicitée de retarder
celte petite fête de yingt-qualre heures. Mais elle avoit voulu faire un essai de son pouvoir, et àvoit insisté pour qu'ils rentrassent assez tôt pour le cominencement du bal. Elle savoit que la chose e'toit presque impossible , et que sir Ulick seroit très-imécontent de leur manque de ponctualité en cette occasion , attendu la présence dé lady et de miss Annaly, quoique la ponctualité iie fût pas la vertu dont il fît le plus grand cas.
Sir tJlick avoit fini sa tasse de cafë. « Miss Black , s'écria-t-il , dépèchez-vous, faites retirer tout l'attirail du thé. — Allons , mesdemoiselles , vous connoissez le proverbe : mieux vaut tard que jamais.
Il s'agit de danser maintenant. — Qu'on prépare le champ de bataille ».
Chacun se leva à l'instant , tout prit un air de gaieté , tout fut eii mouvement. Les domestiques entrèrent, enlevèrent les tabler , rangèrent les sièges le long des murs, et ouvrirent les deux battans d'un salon voisin parfaitement éclairé en bougies , car les qninquets n'étoient pas encore inventés, et l'on y vit les musiciens dont les instrumens , cherchant à
s'accorder , produisoient des sons peu flatteurs pour les oreilles , mais qui n'en ëtoient pas moins agréables pour cela à des jeunes gens.
« Mais où donc est mon fils?» demanda sirUlick à lady O Shane , en la prenant à part. « Où est Marçus? je ne le vois nulle part. » .r
— ^ « Ne 8a^Tz - vous pas qu'il a voulu aller dîner aujourd'hui chez votre ori-. ginal de cousin? Ni lui , ni son compa» gnon , n'ont encore jugé convenable de rentrer. »
— « Il falloit donc m'en informer :
j'aurois encore attendu ; car je voulois que Marcus ouvrît le bal avec miss Annalv. »
— « Sans doute vous l'auriez voulu , sir Ulick; mais les jeunes gens ne font pas toujours ce que veulent leurs parens. Je leur ai dit à tous les deux qu'on danseroit ce soir, je leur ai indiqué l'heure, et je leur ai recommandé d'être ponctuels. »
— « On ne peut exiger de ponctualiléï des jeunes gens. — Mais Marcus est inex- 1 ' ensable aujourd'hui , à cause des Annaly. »
Sir Ulick réfléchit un instant , d'un air contrarie. Se tournant ensuite vers les musiciens qui étoient derrière lui : « Messieurs les musiciens, leur dit -il, vous voilà vingt-quatre : il faut du temps pour mettre d'accord tant d'instrumens ; hé bien , ne vous pressez pas : songez que vous ne devez être prêts à jouer que quand j'ôtepai mes gants. Rompez quelques cor» des, si cela est nécessaire. »
Revenant alors vers lady O'Shane. v Je voudrois pour beaucoup, » lui dit-il à voix basse , « que vous m'eussiez averti plus tôt ^de l'absence de mon fils. »
— Pour vous dire la vérité , sir Ulick , il m'a semblé , d'après votre ton et votre démarche , que vous n'étiez guère en.
état d'entendre ce que j'aurois pu vous dire. »
— « Eh quoi , ma chère , quand vous ne m'auriez connu que depuis un an , auriez- vous dû vous laisser tromper par de telles apparences ? Ne savez^vous point que je n'aime pas à boire ? Mais quand je reçois mes braves amis , les électeurs du comté, ces dignes nez rouges, il faut bien que je me conforme à leurs goûts, et
qu'au lieu de boire , je feigne d'avoir bu , sans quoi j'aurois l'air de biaiser. »
C'ëtoit la vérité. Sir Ulickavoit le talent de contrefaire avec perfection tous les différens degrés de l'ivresse , et il le faisoit souvent. Il savoit nuancer son commencement , son milieu et son état complet, en suivant toutes les gradations, depuis l'instant où la raison commence à se troubler, jusqu'au moment oh une glorieuse confusion d'idées porte dans le cerveau la plus baute exaltation , et descendre ensuite successivement de l'inertie à la stupidité, et de la stupidité à cette position horizontale, qui est le complément de rél)riété portée au plus que parfait.
« En vérité, sir Ulick , répondit lady O'Shane, vous êtes un si bon acteur, que je ne puis prétendre à vous juger : il est rare que je puisse deviner la vérité en vous. »
« Tant mieux pour vous , ma chère , dit sir Ulick en riant, car si vous saviez tout — »
a Si je savois tout î » répéta lady O'Sha- ; ne , d'un air inquiet.
— « Oh I ce n'est pas ce dont il s'agit en ce moraent, ma cliere. »
Sir Ulick éloigna , autant qu'il le put , le moment de l'ouverture dubal ; mais tout fut inutile , les deux jeunes gens n'arrivèrent pas. Enfin il ôta ses gants : à ce signal toutes les cordes cassées se trouvèrent en bon état, et tous les instrumens furent d'accord. Sir TJlick ouvrit le bal lui-même avec miss Annaly, en lui témoignant son regret de ne pouvoir lui offrir un plus jeune cavalier dans un autre lùi-méme. Elle reçut ses excuses de la meilleure grâce possible, et comme elle ne voulut danser qu'une seule contredanse, il s'assit entre elle et lady Annaly, faisant des efforts pénibles pour les égayer aux dépens de son cousin le roi des Iles Noires , dont l'ennuyeux bac , ou le vin de Bordeaux, ou plus vraisemblablement le punch au whiskey (1) étoient la seule cause de la faute irrémissible de Marcus.
Il étoit près de minuit. Lady O'Shane,
(1) Le vrhiskey est une espèce d'eau-de-yie de grains fort en usage en L'iande. {Note du Vaduc leur. )
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qui n'avoit pas épargné les réflexions tendant à aggraver la faute des deux jeunes gens, commença à concevoir des inquiétudes d'un autre genre. « Les portes du château étoient restées ouvertes pour les attendre. On auroit dii les fermer. L'Irlande étoit dans un état de troubles. » a Folie ! » s'écria sir Ulick en se levant Des ordres contraires furent donnés en même temps à deux domestiques , à deux portes différentes.
« Dempsey, » dit sir Ulick, «dites qu'on ne ferme les portes que lorsque les jeunes gens seront rentrés , ou du moins qu'on attende encore une heure. »
« Stone , » dit lady O'Shane à voix basse, au laquais qui avoitsa confiance, « veillez à ce que les portes soient fermées sur-lechamp , et apportez m'en les clefs. »
Dempsey , Irlandois qui étoit à moitié gris, avoit oublié l'ordre avant qu'il fut au bas de l'escalier.
Stone , Anglois plein de sang froid , exécuta à l'instant même la mission qui lui avoit été donnée, fit fermer les portes, et en apporta les clefs à sa maîtresse qui
ORMOND, 3r
les plaça dans le tiroir de sa table à 43uvrage.
Une demi -heure après , comme lady O'Shane ëtoit assise , le dos tourné à une porte vitrée qui conduisoit du salon de danse dans une orangerie, elle tressaillit en y entendant frapper vivement. Elle se retourna , et vit Ormond pâle comme la mort , et dont les habits étoient couverts de sang.
« Les clefs! » s'écria -t -il , « vite les clefs , pour l'amour du ciel ! »
3a ORjVîOND.