‹ OrmondChapitre 3 sur 40 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Xjady O'Sîiane, enrayée au delà de toute expression^ fut quelques secondes avant d'avoir la force de se lever. Enfin elle ouvrit le tiroir de sa table, et avança sa main tremblante pour y prendre les clefs. Mais Orraond , impatient de ce retard , avoit enfonce la porte ; il s'élança oâns iê salon , saisit les clefs et disparut. Tout cela ne fut pas l'affaire d'une demiminute. Le son des instrumens étouffa le bruit que firent la porte forcée et deux chaises qu'Orraond avoit renversées. Ceux qui étoient le plus près crurent que c'étoit un domestique qui étoit entré et sorti brusquement. Mais quelque rapide qu'eût été le mouverùent , il n'avoit pas échappé aux yeux de miss Annaly qui étoit assise précisément en face, et elle avoit parfaitement reconnu Ormond. Sir Ulick étoit assis à son coté , s'entretenant

avec elle , et lady Aiinaly venoit de se retirer.

a Juste ciel , qu'avez-vous donc ? j) s'ëcria-t-il en s'arrêtant au milieu d'une phrase , quand il vit une pâleur mortelle couvrir tout à coup le visage de miss Annaly. Il vit ses veux fixes sur la porte de l'orangerie , et les siens prirent la même direction , mais l'objet qui l'avoit frappée avoit disparu.

« Oui , » dit sir I3lick induit enerreur par ce regard, « c'est le plus court chemin pour nous procurer de l'air. Prenez mon bras. » Et la soutenant d'une m?in , il passa au milieu d'une contre-danse , se fit jour à travers les spectateurs amasses tout autour, et rencontrant lady O'Shane et miss Black , il remarqua l'horreur peinte sur leur figure.

« L'avez-vous vu , sir Ulick? » dit lady O'Shanp en lui montrant la porte vitre'e.

— « Vu qui ? vu quoi ? »

— « Ormond. — Tout couvert de sangr. »

— « Que me dites-vous là? »

« Il est arrivé un malheur bien certainement , dit miss Black , une que-

relie sans doute -- peut-être avec M. Marcus. »

« Vous êtes folles ! » s'écria sir Ulick : K cela est impossible. »

Dans sa jjrëcipitation il renversa un plateau couvert de glaces que porto! t un laquais , et tandis que ceux qui l'entouroient étoient occupes à essuyer leurs vêteniens , il continua à s'avancer vers l'orangerie , soutenant d'un bras miss Annaly , traînant de l'autre lady 0"Sbane, et suivi par miss Black qui rêpétoit à chaque pas : « il est arrivé un malheur ! rien n'est plus certaip, vous le verrez! »

« Ouvrez la porte , miss Black, «dit sir Ulick, « et rendez-moi le service de vous taire. »

Dès qu'elle fut ouverte, il entra dans l'orangerie avec ses deux compagnes , et repoussa miss Black qui s'apprétoit à les suivre:iTiaisréfléchissant à l'instant qu'elle alloit répandre dans tout le salon le bruit de cette aventure , il la tira brusquement, la fit entrer et ferma la porte à clef.

Il avoit quitté le bras de sa femme pour faire ce mouvement , et il s'avança avec miss Annaly vers le jardin.

« Des sels, miss Black, de l'eau, quelque chose. — Suivez-nous, lady O'Shane. »

— « Quand je puis à peine. . . votre femme ! — En vérité , sir Uiick , vous pourriez, ... il me semble que vous devriez »

— (f Allons! allons! c'est bien le moment ! . . . . Asseyez vous sur les marches de l'escalier, miss Annaly. — Tenez , je crois qu'elle se trouve déjà mieux. — ]Mainlenant expliquez moi donc tout ceci. »

« Vous m'avez dit de me taire, » dit miss Black d'un ton d'humeur.

Lady O'Sliane commençoit à lui conter la manière dont Ormond , couvert de sang, étoit venu prendre les clefs.

«Comment les clefs? «mais il n'eut pas le temps de s'appesantir sur cette réflexion.

— «t Quel chemin a-t-il pris? »

— « Je l'ignore. Il a pris les clefs des deux portes. » ^

Les deux entrées du château étoient à un mille de distance l'une de l'autre. Sir Ulick chercha s'il pourroit trouver sur le sable ou sur le gazon quelques traces de pas; mais, quoiqu'il fit un beau clair de lune, il n'en aperçut aucune , et résolut

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d'aller d'abord vers la porte la plus voisine.

« Attendez-moi ici : je vous apporterai des nouvelles le plutôt possible » et il partit précipitamment.

« Par ici , sir Ulick , par ici î » s'écria miss Annaîy qui avoit recouvré sa présence d'esprit : «j'entends du bruit de ce côté. »

Sir Ulick s'arrêta , et vit du côté opposé au chemin qu'il alloit prendre , plusieurs personnes qui portoient quelqu'un sur une espèce de civière , et un homme à clieval , suivi d'un domestique monté comme lui. Il s'avança vers eux , et le cavalier piqua son cheval pour le joindre plus vite.

« C'est-vous , Marcus ! — Dieu soit loué! — MaisOrmond. . . où est-il? Qu'estil donc arrivé ? » ^

Le son de la voix de son fils , quand il essaya de lui répondre , suffit pour lui prouver que le vin du roi des Iles Noires î'avoit mis hors d'état de pouvoir donner une explication. Son domestique n'avoit pas la tête plus hbre. Enfin les gens qui

portoient la civière arrivèrent : Ormond étoit au milieu d'eux.

« Conduisez-le chez le jardinier, » cria Orraond en leur montrant le chemin , et il s'avança vers sir Ulick,

« S'il meurt , y> s'ècria-t-il en arrivant , «je suis un assassin. »

« Qui est cet homme ? » demanda sir Ulick, en montrant la litière.

« Moriarty Carol ; » répondirent plusieurs voix.

— « Et comment cela est-il arrive? »

« C'est l'affaire de deux mots ! » dit Marcus en bégayant, «ce misérable a fait l'insolent. — Nous l'avons châtié. — J'en ferois encore autant , si c'étoit à recommencer. »

« Non , Marcus , non ! s'écria Ormond, vous ne parlerez pas ainsi quand vous serez de sang froid. — Oh! comme il est affreux de retrouver ses sens tout à coup , comme je l'ai fait après avoir tiré ce coup fatal ! au moment où j'ai vu ce pauvre malheureux chanceler et tomber î »

« C'est donc vous qui avez tiré sur lui ? » dit sir Ulick.

Ormond , prenant alors tout le blâme

sur lui seul , raconta ce qui s'ëtoit passé

de la manière la plus défavorable pour

lui.

Après avoir bu un peu trop chez M. Cornélius O'Shane, ils revenoient des Iles Noires, et regrettant de se trouver ^n retard , ils avoient mis leurs chevaux au grand galop. Dans un endroit où la route étoit étroite , ils furent arrêtés par plusieurs charrettes. Impatiens de ce délai , ils dirent aux gens qui les conduisoient d'avancer plus vite, et n'épargnèrent pas les menaces. Moriarty répondit qu'il ne pouvoit aller plus vite , et que la route appartenoit à tout le monde.

Marcus lui dit qu'il étoit un insolent , demanda son nom ; et l'ayant appris , ajouta que tous les Carols étoient des misérables et des rebelles. Moriarty le défia de le prouver , et se permit des réflexions qui mirent Ormond en fureur , mais dont il ne rendit pas compte à sir Ulick. Il leva son fouet pour le frapper. Moriarty le saisit , et voulut le lui, arracher. Ormond saisit un pistolet , et lui dit qu'il feroit feu sur lui s'il ne lâchoit ^on fouet ; Moriarty , animé aussi par la

dispute , r.'en persista pas moins à vouloir s'en emparer. Le pistolet étoit armé , il partit dans cette espèce de lutte, et la balle frappa la poitrine de Moriarty. Cet é;rënement arriva à un quart de mille du château de l'Hermitage. Le blessé perdoit beaucoup de sang , et Ormoud en fut tout couvert , en aidant à le placer sur Ta civière.

« Avez -vous envoyé' chercher un chirurgien? » dit froidement sir Ulick.

— Sur-le-champ. J'ai fait monter un homme sur mon cheval. — Mais de grâce , venez chez le jardinier : je voudrois que vous vissiez ce malheureux , afin de savoir ce que vous pensez de son état. — S'il meurt, je suis un assassin , » répéta Ormond.

Cette idée s'étoit tellement emparée de son imagination , qu'il se trouva hors d'état de répondre aux questions dont l'accabloient lady OShane et miss Black qui étoient venues les joindre , et il ne put que les regarder en silence en fixant sur elles des yeux égarés.

En approchant du péristile de l'orangerie , il aperçut miss Annaly qui étoi|

encore assise sur les marches , pâle et la tête appuyée sur ses mains.

a Qu'avez-vous donc ? » lui dit-il d'un ton fort ému , en s'approchant d'elle. Mais réfléchissant à l'état où il se trouvoit, il continua sa marche , sans attendre sa réponse.

« Comme je ne puis être d'atrcune uti.lité — à moins que je ne puisse être de quelque utilité, dit miss Annaly, maintenant que je me sens assez bien , je voudrois rentrer. Ma mère sera inquiète de mon absence , et ne saura ce que je suis devenue ».

« Sir Ulick , » dit miss Black, « donnez moi la clef de l'orangerie , afin que j'en ouvre la porte à miss Annaly ».

— «f Miss Annaly n'a plus dessein de danser ce soir , je pense »,

— « Danser , sir Ulick ! Ah ! certainement non ».

— « En ce cas , pour éviter toutes observations , faites le tour , et rentrez par l'autre porte Miss Annaly pourra monter dans l'appartement de sa mère sans être vue de personne. — Vous, lady O'Shane, faites servir le souper , et ne dites mot à

personne de ce qui est arrivé. ■ — Vous m'entendez , je crois , miss Black ? point de commérage ».

Pour arriver à l'autre porte , il falloit passer devant la maison du jardinier. Le chirurgien venoit d'y arriver.

« Marchez donc, mesdames, » dit sir Ulick , « pourquoi vous arrêtez-vous ? »

« C'est que je veux dire un mot au chirurgien ,» répondit lady O'Shane qui conduisoit la marche. « Si cet homme est dangereusement blessé, il ne faut pas le laisser mourir au château. ÎNI. Ormond prend des libertés bien étranges. Devoit-il se permettre de le faire transporter ici ? Cela rendra l'affaire publique. Les Irlandois sont vindicatifs , et si le blessé vient à mourir , on s'en vengera sur toute notre famille, sur vous tout le premier , sir Ulick. »

— « Pas le moidre danger , ma chère pure imagination ! »

Mais cette idée s'étant emparée de ladv O'.Shane , lui parut suffisante pour désirer que le blessé fût transporte ailleurs à l'instant même. Elle demanda pourquoi ou ne le conduisoit pas chez lui , repé-

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tant qu'fl étoit bien singulier que M. Ormond se permît de disposer du château, de l'Hermitage , comme s'il en étoit le maître. Un des hommes qui avoient.transporté Moriarty , lui répondit qu'il demeuroit à cinq milles de distance. Ormond qui étoit etitré dans l'a maison pour voir le blessé, entendit une partie de ces propos: il étoit naturellement violent , étoit encore un peu échauffé par le vin , il sortit furieux ; et miss Black ayant ajouté quelques remarques pour appuyer encore davantage sur les observations de lady O'Shane , il l'attaqua d'abord et la traita d'hypocrite dépourvue d'à me et de sensibilité : se' tournant alors vers lady O'Shane , oubliant son état de dépendance , et le respect qu'il lui devoit , il prit un ton de menace , et lui dit qu'elle pouvoit renvover un homme mourant si bon luiplaisoit , mais qu'il sortiroit lui-même du château en rnème temps pour n'y jamais rentrer.

« Vous avez trop bu , jeune homme , » dit sir Uhck. « Mon cher Ormond , vous ne faites pas attention à ce que vous dites. »

La voix de sir Ulick , son Ion de bonté', produisirent leur effet ordinaire : Ormond revint à lui sur-le-champ.

« Pardon ! mille fois pardon 1 » lui dit-il, du ton le plus soumis. « Ma tête n'est plus à moi. — Ah ! puissiez-vous ne jamais souffrir ce que je souffre depuis une heure ! — Si cet homme vient à mourir? Re'fléchissez-donc ! »

— « Il ne mourra pas ! il ne mourra pas ! — Je l'espère du moins. Mais quoi qu'il en puisse arriver , ne parlez pas si haut devant tout ce monde. — Ma chère lady O'Shane, ce jeune insensé, cet Henry Ormond , mérite à peine sa grâce , mais vous lui pardonnerez pour l'amour de moi. — Trouvez bon que ce malheureux passe la nuit ici ; on ne peut songer aie faire transporter en ce moment. Nous verrons demain ce qu'il conviendra de faire. — Ormond , vous vous êtes étrangement oublié à l'égard de lady O'Shane. Quant au blessé , ne vous tourmentez pas tant de cette affaire ; j'espère qu'il guérira. Nous verrons ce qu'en dira le chirurgien. J'ai été d'abord horriblement effrayé j je craignois que vous n'eussiez eu

quelque querelle avec Marcus. — Miss Annaly, vous devez être bien fatiguée. — Lady O'Shane , pourquoi tenez vous miss Annaly debout si long-temps? allez donner ordre qu'on serve le souper sur le champ. M

« Le souper! » s'écria Ormond. «Tout marche ici comme à l'ordinaire , et moi... et ma tête.... »

— « Je vais les suivre , et voir comment tout se passe là-bas. Je veux empêcher les bavardages, par amour pour vous, mon enfant. — Vous avez fait une terrible étourderie ! — Je vous plains de tout mon cœur. Je suis vif moi-même. — Envoyez-moi *le chirurgien quand il aura pansé le blessé : je veux le voir. Quoi qu'il puisse arriver , comptez sur moi ; il n'est rien au monde que je ne fisse pour vous servir. Nous vous tirerons d'affaire. Au pis aller , ce n'est qu'un homicide involontaire. »

« C'est un meurtre ! » dit Ormond , en lui serrant la main, « oui c'est un meurtre ! Vous êtes trop indulgent. Ma conscience me condamne ; s'il vient a mourir , TOUS devez me livrer à la iustice. »

«f Vous penserez autrement demain matin, » lui dit sir Ulick en le quittant.

Le chirurgien ne donna pas à Ormond beaucoup de consolation ; après avoir fait l'extraction de la balle , il remua la tête d'un air qui annoncoit qu'il n'avoit pas grande espérance. Ormond l'ayant pris à part , et l'ayant presse de questions , il lui dit qu'il ne croyoit pas que le blesse pût guérir, et qu'il neseroitpas surpris qu'il ne fût ]3as en vie le lendemain matin. Il fut obligé de se retirer pour aller donner des soins à un autre patient. Ormond fit sortir tout le monde de la chambre , et déclara qu'il vouloit veiller lui-même Moriarty.

Ce fut pour lui une nuit d'angoisses.

Ses yeux alarmés et sans expérience , voyoient le danger plus grand encore qu'il n'étoit. Chaque fois que le malade respiroit, il croyoit entendre son dernier soupir, et la foiblesse qu'avoit causée en lui 'la perte du sang, lui paroissoit celle de la mort. Les momens où il étoit occupé à lui donner des soins, étoient les moins pénibles : mais quand il se trouvoit inoccupé , quand il avoit le loisir de

se livrer à ses réflexions, c'ëtoit alors qu'il se trouvoit malheureux, que l'horreur des remords, et l'agonie de l'incertitude déchiroient son cœur. Quelquefois il perdoit jusqu'au sentiment de son existence , et restoit assis sans mouvement, et prive de toutes ses facultés, jusqu'à ce que quelques gémissemens du malheureux souffrant, ou quelques mots qu'il prononçoit dans le délire , le tirassent de cette espèce de léthargie morale. Vers le matin , Moriarty parut plus tranquille, et comme Ormond se penchoit sur son lit pour s'assurer de son état , il ouvrit les J'eux , les fixa sur Ormond, et lui dit d'une voix foible et entrecoupée , mais assez distinctement pour être entendu :

« ISe vous inquiétez pas tant de moi , — j'en reviendrai ; — vous verrez. — Mais , quand même — personne ne vous inquiétera. — Je le défendrai. — Soyez tranquille — vous avez un bon cœur — je sais que vous n'aviez pas mauvaise intention — le pistolet a parti malgré vous — çà doit vous consoler. — Et voir monsieur Henry me veiller toute la nuit ! —

Gouchez-vous donc là-bas sur l'autre

lit. — Je dormirois moi-rnême si je vou9 y voyois — je ne puis fermer les yeux , quand je vois M. Henry me veiller. »

Ormond se jeta sur-le-champ sur le second lit, afin de satisfaire le malade, dont le bon cœur et la générosité augmentoient encore ses remords. Quant au sommeil, il n'y falloit pas penser. Lorsque ses sens commençoient à tomber dans celte espèce de torpeur qui le précède , son imagination lui présentoit des images de sang et d'horreur , et il retomboit dans le désespoir. Moriarty s'étant endormi, et nul bruit ne se faisant entendre , Ormond s'imagina qu'il avoit cessé d'exister. Une sueur froide le couvrit ; il se mit sur son séant, prêta une oreille attentive , et se trouva soulagé d'un grand poids, quand il entendit bien distinctement le bruit de sa respiration. Jamais concert ne lui avoit paru produire des *ons si agréables à son cœur.

Le jour parut enfin. Le chant des coqs , celui des oiseaux, tous les bruits qui accompagnent le retour de la lumière se firent successivement entendre, et Or-

mond trembloit qu'ils n'interrompissent le sommeil du blessé , mais le pauvre homme dormoit paisiblement, et le drap qui le couvroit se levant et se baissant régulièrement , annonçoit qu'il jouissoit d'un repos tranquille. Le jardinier et sa femme entrouvrirent la porte pour savoir comment Moriarty avoit passé la nuit.

Ormond leur montra dudoigtle lit, et ils firent un mouvement de plaisir , en voyant qu'il étoit endormi. Ils l'engagèrent à voix basse à sortir de la chambre , lui disant que l'air du matin lui feroit du bien , et Ormond ne voulant pas élever une discussion à ce sujet , de crainte d'éveiller le malade , consentit à les suivre. Ces bonnes gens connoissoient Henry depuis son enfance ; ils lui éJoient sincèrement attachés , comme tous les pauvres des environs qui le trouvoient toujours prêt à les secourir et à les protégc^r. Ils lui dirent donc tout ce qu'ils crurent propre à le consoler et à lui donner de l'espérance. Cent fois ils lui répétèrent la prophétie qu'avant quinze jours Moriarty se porteroit aussi bien qu'aucun homme d'Irlande. « C'est un bon signe qu'un som-

meil comme celui-là, » dit le mari. La femme voyant qu'Orraond l'écoutoit à peine : «Allons, allons, Jean , dit-elle, marchons à notre ouvrage ; M. Henry aime mieux être seul ; il n'est pas encore en état de nous écouter. C'est au cliirurgien à lui donuer de l'espoir , et j'espère qu'il ne tardera pas à venir. »

Ils partirent , laissant Ormond devant la porte. La matinée étoit superbe. I^e rossignol et la fauvette saluoient le lever du soleil ; les fleurs , couvertes de rosée , 6Tchaloient le plus doux parfum ; mais la beauté de la nature ne faisoit naître en lui que des idées mélancoliques-

« Tout sourit autour de moi, wpensoit-il, cf tout semble animé de plaisir et de bonheur.— Tout, excepté moi. — Chaque chose est aujourd'hui telle qu'elle étoit hier, et pour moi tout a changé de face, en quelques heurtas , par suite de raa violence. » 11 vit deux vaches que Jean conduisoit dans la prairie ; le chien de la maison vint le caresser; une poule conduisoit ses petits dans la basse -cour.

« Tous ces animaux sont tranquilles , » pensa-t-il encore, «parce qu'ils sont inno- 1' 5

f5o ORMOND.

cens. — Et moi , si cet homme meurt , je 'suis un assassin ! »

Cette pensée , qui se reprësentoit sans cesse à son esprit, i'occupoit tellement, qu'il tomba dans une rêverie dont il ne sortit^ qu'en entendant la voix de sir Ulick.

« Hë bien , Henry , comment vous trouvez -vous ? notre ho&me rPest pas mort , j'espère ? »

— « Grâce au ciel, il vit. Il est endormi. » ^ ,

' — «Tant mieux 'vraiment ! il auroit

été fâcheux Ce n'est pas qu'il vous en

fût rien arrivé. — Vous savez que je me mettrois dans le feu pour vous. — Comme si vous étiez mou fds, — Mais lady O'Shane..... » ajouta-t-il en chan^fîïnt de visage et en prenant un air d'humeur , « il faut que je vous parle d'elle. — Puisqu'il faut que je vous en parle , autant à présent que plus tard, »

■ — « Je sais que je lui ai parlé hier soir avec trop de vivacité. Je vous en demandé pardon. »

— ce A moi? — Oh ! ne pensez pas à moi. Vous pouvez agir avec moi comme

ORMOND. oi

vous l'entendez. Vous l'avez toujours pu , depuis iâge de quatre ans ; mais vous savez que plus j'ai d'amitié pour quelqu'un , plus lady O'Shane lui accorde de haiue. Le fait est , » continua sir Ulick , « qu'elle m'a fait passer une nuit terrible , ne cessant de crier et de tempêter, maccusant de vous autoriser à lui manquer de respect, disant en. un mot qu'elle ne peut plus souffrir que vous restiez au château. Je soupçonne que la sournoise ( c'est ainsi que sir Ulick de'signoit toujours miss Black à ses amis intimes) l'excite à agir ainsi. — ]Mais je n'abandonnerai pas mon enfant , je ferai voir que je suis le maître, — Une séparation est ime sotte chose , presque aussi sotte qu'un mariage , mais j'ai raerois mieux me séparer une bonne fois de lady O'Shane, que de laisser croire à mon Henry que je l'abandonne , surtout dans une circonstance fâcheuse. »

— a C'est ce qu'Henry ne pensera jamais de vous , sir Ulick : il seroit l'être le plus ingrat, le plus méprisable î ~ Mais ne parlons pas si haut, » ajouta-t-ilen baissant le ton, « de peur d'éveiller Moriarly. »

5i OR M ON D.

Ils s'éloignèrent de quelques pas. Sir Ulick vit avec plaisir qu'Orniond pouvoit l'écouter avec sang froid.

« Mon cher tuteur, »> continua Henry , «permettez-moi de vous donner encore ce ■nom. Croyez que toutes les preuves d'affection et de bonlé que j'ai reçues de vous , se pressent en ce moment sur mon cœur. Je ne puis vous exprimer tout ce que j'éprouve, mais soyez bien sûr que le doute de votre amitié est la dernière idée qui se présentera jamais à mon espri?. Je me flatte aussi que vous me rendrez la même justice , que jamais vous ne me soupçonnerez d'iugratitude , pas même en ce moment où je dois vous dire que le temps est venu où il faut me séparer de vous. »

Ormond put à peine prononcer ces mots : Tne séparer de vous.

« Tous séparer de moi 1 » s'écria sir Ulick : «^îon , de par tous les saints ! et de par tous les diables sous la forme femelle ! »

« Je suis résolu , » répliqua Ormond, « fermement résolu à ne jamais devenir Une cause de chagrin pour celui à qui je dois tout ce que j'ai éprouvé de bonheur.

Je ne veux pas être un motif de dissention entre vous et lady O'Shnne. — Vous en séparer pour moi ! qu'à Dieu ne plaise î

— Moi , la cause d'une telle séparation ! Jamais, jamais. J'y suis détermine. Peu importe ce que je deviendrai. Le château de l'Hermitage ne me verra paspluslonglemps. »

Des pleurs mouillèrent ses yeux, comme ilachevoit de parler ainsi. Sir Ulick parut vivement touché, et montra un air d'embarras et d'indécision.

« Je ne puis supporter une telle idée. — 11 n'y faut pas penser. — Je me flatte encore que cela n'est pas indispensable.

— On peut trouver quelques palliatifs , quelques caïmans à la colère de lady O'Shane. — Il faudra que Moriarty quitte le château aujourd'hui. On le transportera chez lui. Ce point cédé à lady O'Shane pour l'amour de la paix , j'espère qu'avec des excuses honnêtes et convenables que vous hii adresserez , elle pourra oublier le passé , et que tout rentrera dans l'ordre ordinaire. — Pourvu que la sournoise ne se mette pas à la traverse. »

Il continua quelque temps sur le mêm«

ton , et parla avec tant d'adresse qu'en confirmant le jeune homme dans le dessein de quitter le château , il en fit tomber tout le blâme sur lady O'Shane. Ormond ne douta pas un instant de l'amitié de sir Ulick , et ne soupçonna nullement qu'il eût un secret motif pour désirer son éloignement.

— (f Mais où irez-vous, mon cher eniawt ? Que deviendrez- vous ? Que comptezvous faire? »

— « N'y pensez pas, mon cher monsieur : ne vous en inquiétez point. Je trouverai des ressources. N'ai-je pas une tète et des mains? »

— « j\ïon cousi n Cornélius vous est presque aussi attaché que moi. Il n'a pas le malheur du fléau d'une femme , ef il est assez heureux pour avoir une fille , «ajouta sir Ulick en souriant d'un air d'intention^ « Oui , oui , continua-t-il, jevoisque vous n'êtes pas sans ressoiTrces. Je ne fais plus d'objections. — Je vais écrire au roî Corny» (C'est ainsi qu'on Tappeloit communément par abréviation de son nom Cornélius; )»raais non , vous ferez mieux de lui écrire vous-même, car vous êtes plus

que moi le favori de sa majesté. — Ainsi donc que îé ciel vous bénisse , mon enfant. jX'oubliez pas , quand vous manquerez de fonds , que votre banque est au château del'Hermitage. — Vous savez qîie j'ai une banque dans ma manche (Sir Ulick étoit chef d'une maison de banque) , et voici .votre quartier pour, commencer. >i

Sir Ulick remit dans les mains d'Ormond une bourse assez bien garnie , et se retira.

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