CHAPITRE XIX
Jl PRÈS avoir vécu si long- temps dans la retraite , notre jeune héros , sur le point de rentrer dans la société, craignoit de paroitre gauche et embarrassé. Cette crainte étoit occasionnée , en bonne partie , par une dose assez forte de fierté qui tendoit à augmenter sa timidité naturelle, plutôt qu'à la diminuer. Il craignoit qu'où ne l'estimât plutôt en proportion de la fortune qu'il venoit d'acquérir , qu'à cause de ses qualités personnelles. Il craignoit d'être flatté, et surtout de trop aimer la flatterie. Au milieu de toutes ces appréhensions contradictoires , il auroil été tout ce qu'il craignoit d'être , s'il avoit été introduit dans la société par un homme moins expérimenté, moins versé dans la connoissance du monde.et du cœur humain que sir Ulick O'Shane. Son tuteur, affectoit de le traiter en toute occasion,
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comme s'il avoit toujours vécu dans la grande compagnie ; il ne semhloit pas croire qu'il ignorât rien , qu'il dût éprouver sur rien le moindre embanas, et cependant il avoit toujours soin de l'informer des usages et des étiquettes qu'il pensoit qu'il ne connoissoit point, de manière à ce que personne ne put s'apercevoir de ces avis que celui qui les reccvoit. 11 ëvitoit avec grand soin de blesser la fierté d'Ormond , en paroissant le guider ou le produire dans le monde , et en même temps il étoit toujours prêt à venir au secours de sa timidité et à l'encourager; jamais il ne parloit de la fortune d'Ormond , de ma. ière à nuire au désir qu'il avoit d'être estimé pour lui-même ; mais aussi il saisissoit toutes les occasions de lui faire sentir que la richesse n'étoit pas une qualité tout-à-fait à dédaigner. Grâce à cette conduite adroite et soutenue , Ormond se trouva heureux et à son aise; il reprit sa gaieté et jouit des plaisirs qui lui étoi eut offerts, a.vec toute l'ardeur de la jeunesse, et l'enthousiasme qui lui étoit naturel.
Le soir du jour où les portes « du para-
dis terrestre » du château de î'îîermitage se rouvrirent pour lui , il fut présente par lady Norton à toutes les belles qui s'y trouvoient. Les brunes et 1<'S blondes lui plurent également , et ^rent sur lui la même impression. Son tuteur, retiré près d'une fenetrt', causoit à voix basse avc^c un secrétaire du gouvernement du château de Dubhn , sans doute d'affaires d'état , et n'en observoit pas avec moins d'attention tout ce qui se pas^oit.
Contre l'attente de sir Ulick, Ormond fut 6dele le lendemain matin à la résolution qu'il avoit formée. Il ne parut point au déjeuner parmi les anges qui entouroient la table du paradis, il se rendit à Yicars-Yale, et commença des études que les soins et l'expérience du bon docteur lui aplanirent considérablement.
«Cela ne durera pas toute la semaine,»
pensa sir Ulick. Mais à son grand élonnement , la semaine se passa sans qu'il survînt tfucun changement dans la conduite d'Ormond, et il en fut de même des suivantes. Il est vrai pourtant que l'image des miss D..rr(ll , Dartford , Lardner , ▼enoil quelquefois interrompre ses élu-
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des. Il fredonnoit des fragineiis , des airs qu'il leur avoit entendu chanter; il répétoit leurs bons mots,, et amusoit ses amis en leur faisant part de tout ce qui frappoit ses yeux et ses oreilles au château de niermitage , et en leur rendant compte, d'une manière franche et naturelle, de l'impression que produisoient sur lui des objets auxquels il éloit encore peu habitué. Ce n'est pas qu'il cherchât à les divertir par des traits satiriques. La simplicité, le bon sens, la gaieté faisoienl les frais de toutes ses remarques. Le bon sens lui entrouvroit quelquefois les yeux , et la gaieté lui prétoit ses couleurs pour p<=indre ce qu'il vo. oit avec des yeux à demi ouverts , à demi fermés.
«Dites- moi donc, M. Ormond , » lui demandoit un jour misiress Cambray :
« que pensez-vous des Darrell? »
— « Oh ! famille charmante ! les demoiselles surtout. Elles chantent comme des anges. )5
— « Ah î je sais que toutes les femmes sont des anges à vos yeux maintenant.
Vous nous l'avez dit bien des fois. »
— « Cela est exactement vrai. — Au
moins autant que j'en puis juger. Vous savez que je n'ai encore eu le ten:ips d'exa. miner les choses qu'à l'extérieur. «
— « Vos observations sur les messieurs ont peut-être été plus loin?»
— «Sans doute. — La chose est plus facile. Darlfort , par exemple »
— « N'est-ce pas lui à qui sir Ulick accorde tant d'esprit?»
— « Oui. Il en a sans doute. — Beaucoup. — Je dois le supposer, quoique je ne me souvienne pas de lui avoir jamais entendu dire rien de remarquable. Mais son esprit se lient sans doute en réserve; .tout ce que j'ai vu'percer , c'est une très-bonne opinion de lui-même, une trop bonne peut-être. Mais on Tadmire beaucoup. »
— « Et M. Darrell, comment le trouvez-vous ? ))
— « C'est un homme à la mode. Quant à moi, tout ce que j'en sais c'est que sa mise est toujours très-soignée, et qu'il parle de tout ce qui concerne la cuisine , avec une érudition que je n'aurois jamais soupçonnée dans un homme de son âge. Mais on m'assure que c'est la mode. — Oh ! c'est un homme du meilleur ton.»
— « ]V'a-t il pas un peu de vanité?»
— K Mais ... Je ne sais que trop vous en dire. Ses manières sembleroient l'annoncer. Mais au fond , il doit avoir beaucoup d'humilité', car il paroit avoir pour ses chevaux beaucoup plus d'estime que pour lui-même, et il lui suffit pour être content, d'entendre admirer le vernis de ses bottes. Il a une recette unique, inappréciable pour le faire ; il doit me la donner , si je pense à lui rappeler cette promesse , et cela fera de moi un tout autre homme. »
— « Et M. Lardner ? »
— « C'est un jeune homme forf agréable. Il sait des chansons et des liistoires à faire mourir de rire : et il les répète avec tant.de complaisance. — J'espère pourtant qu'on ne les lui fera pas répéter trop souvent , car je conçois que cela pourroit finir par ennuyer. »
Pendant les trois premières semaines qu'Ormond passa au château de l'Hermitage , il courut trois fois le danger imminent de devenir amoureux; première, ment de la belle et élégante miss Darrell quidansoit,chanloit ,pinçoitde la harpe,
iTiontoit à cheval , en un mot faisoit tout d'une manière charmanle . et ëtoit l'objet de l'admiration universelle. Elle étoit d'une gaieté remarquable , surtout lorsque quelqu'une de ses compagnes avoit de l'humeur. Miss Darrell fut trois jours et trois nuits la reine du bal , et sans rivale aux yeux de notre héros. Mais le quatrième soir , comme il faisoit l'éloge de la belle taille d'une demoiselle qu'il vovoit danser. «Il est vrai,» lui dit -elle à voix basse , « mais elle doit cette belle taille à un corset artistement travaillé. J'en suis certaine, car c'est mon amie intime.» Ce peu de mots suffirent pour guérir Ormond du désir de jamais contracter une Maison d'intime amitié avec ce modèle de perfections.
La seconde demoiselle dont il fit un éloge Ijrillant au docteur Cambray, tout en lisant le Cicéron de Middleton , étoit miss Eliza Darrell, sœur cadette de celle dont nous venons de parler. Elle n'avoit pas encore fait son entrée dans le monde, et en arrivant au château de rHermilage , c'étoit la première fois qu'il lui avoit été permis de se montrer en société. Elle étoit
si naïve , si timide, si honteuse! elle n'osoit pas entrer dans le salon , et sir Ulick e'toit toujours obligé d'aller lui donner la main pour l'y faire paroître. Si quelqu'un, la regardoit , elle ëtoit si embarrassée ! elle éprouvoit tant de confusion! elle se détournoit avec tant de grâces! elle faisoit tous les jours une manœuvre si adroite pour prendre à table la place où elle seroit le iHoins en vue ; et sir Ulick étoit tous les jours si déterminé à la placer ailleurs!— Tout cela étoit joué très-naturellenient , et par une jeune actrice pleine de talent. Ormond étoit habitué aux airs affectés de Dora, qui seremarquoient facilement , mais il étoit bien loin d'en soupçonner autant, et beaucoup davantage dans miss Eliza. Il prenoit compassion de l'embarras. qu'elle éprouvoit , cherchoit à le dissiper , étoit âans cesse aux petits soins près d'elle. La jeune personne se crut sûre d'avoir touché son cœur, et dans celte sécurité, elle oublia un moment cette timidité factice qui avoit préparé le triomphe sur lequel elle comptoit. H arriva un soir qu'en se présentant avec Ormond pour une contredanse , il y 2. i5
eut quelque difficulté pour les placer.
Miss Eliza étoit V honorable miss Eliza Darrell. Une jeune demoiselle qui n'avoit pas le titre ^honorable ^ avoit pris, par mépris , par ignorance , ou par erreur , la place que miss Eliza regardoit comme lui étant due. La rougeur lui monta au visage, elle lui cria d'un ton aigre , qu'elle s'oublioit d'une manière bien étrange, et travaillant de ses honorables coudes pour fendre la foule qui entouroit la contredanse , elle s'empara de vive force de la place qu'elle ambitionnoit. Ormond fut obligé de la suivre. Le partenaire de la demoiselle débusquée, ne paroissoit pas disposé à ce que les choses se terminassent ainsi , et il alloit en résulter une querelle, ^quandsir Ulick ,qui avoit toujours l'œil à tout, parut tout à coup au milieu des danseurs , sans avoir l'air de s'être aperçu de ce qui s'étoit passé , et s'écria qu'il ne falloit plus danser , attendu que le souper étoit servi. Il renvoya les musiciens, et quoiqu'il se passa encore plus dune demiheure avant qu'onsemît à table , il ne fut plus question de préséance pour danser.
Mais Henry, voyant combien Ja timidité
de la douce Eliza disparoissoit à la moin*; *dre conlrarjétë qu'éprouvoit son amour propre , résolut de ne pas s'exposer une seconde fois pour ses beaux yeux , au désagrément d'un duel.
La troisième qui lui inspira une fantaisie , étoit tout l'opposé de celles dont nous venons de parler. C'étoit la plus jeune , et elle passoit pour la plus aimable, sinon pour la plus jolie des quatre missLardner. Elle n'avoit pas d'abord inléressé le cœur dOrmond , mais elle l'amusoit beaucoup , elle occupoit son esprit , et il pensoit souvent en la vaytint qu'une beauté parfaite n'étoit pas indispensable pour pouvoir plaire. Sa sœur aînée lui avoit dit un jour : « Vous ne serez jamais jolie , Anne , vous feriez bieii de viser à l'originalité. • » Miss Anne profita de l'avis , voulut devenir originale , et y réussit. Elle àvoit quelque esprit, elle le tourna vers la satire, et devint célèbre par ses reparties mordantes. Elle ne l'étoit pas moins par le talent qu'elle acquit de contrefaire toutes les personnes de sa connoissance , de manière à ce que chacun les nommoit, dès qu'on la
^'oyoit. Tant que ses critiques furent dirigées contre des personnes auxqnelies Henry ne prenoit nul intérêt, il s'en amusa beaucoup.- Il ne regardoit pas ce genre d'esprit comme très-aimable , trèsconvenable à une femme , mais il ne pouvoit s'empêcher d'y trouver de l'agrément ; il étoit d'ailleurs intérieurement flatté de voir qu'elle fît une exception en sa faveur; il étoit le seul de toute la société qui n'eût pas essuyé de sa part quelque trait de satire , car elle n'avoit iiii pitié , ni ménagement pour personne. 1 On ne sauroit dire jusqu'où auroit pu l'entraîner l'cisprit caustique et plaisant en même temps de cette jeune personne, s'il ne s'étoit exercé un soir aux dépens de lady Anrtaly. INIiss Anne Laidner ignoroit qu'Ormond la connût ; elle savoit encore moins combien il lui avoit voué d'estime et de reconnoissance. Elle s'occupoit à la contrefaire , un soir , pour l'amusement d'un groupe de jeunes dames assises en cerxL-le autour du feu , quand Ormond entra dans le salon ^ et l'on va voir que ledivertissemeiit ne fut pas tout-à-fait de son goût.
« La copie ne pourra vous amuser , M. Ormond, » dit miss Anne , « puisque vous n'en connoissez pas l'original. Au surplus , je vous en félicite : la vieille lady Annaly est bien la femme la plus roide , la plus maussade qu'on ait jamais vue ou entendue, une femme originale, et malheureusement sans aucune originalité. »
« Lady Annaly ! » s'écria Ormond d'un air surpris. « à coup sûr, vous ne pouvez parler de celle que je connois. »
— « Je n'en connois qu'une de ce nom. A Dieu ne plaise qu'il y en ait deux ! — Mais si elle est votre amie , M. Ormond , je vous fais mes excuses , je vous demande pardon bien humblement, je ne savois pas que vous eussiez si bon goût. — Certainement lady Annaly est mne charmante vieille femme , énormément respectable. — Je conviens avec M. Ormond que celte famille offre deux parangons , la mère et la fille, et la mère est bien certainement celle que je préfère., Des parangons qui n'ont pas vingt ans sont insupportables. Tous ces modèles de perfections ne sont bons à rien dans la
société, si ce n'est à procurer aux autres
le plaisir de s'en inoquer. »
Miàs Aune continua à se donner ce plaisir, et se flatta qu'elle réussiroit avec OrnVoud comme elle réussissoit avec bien des gens , quand elle railloit une personne absente ; mais, en cette occasion , Henry trouva qu'elle avoit plus de dépit que d'esprit, moins de ^^aietë que de méchanceté. Il fut choqué du ton d'irrévérence et de légèreté avec lequel une'jeune personne, qui entroit à peine dans le monde, se peririettoit de parler d'une dame dont l'âge et les qualités commandoient le respect. Miss Anne , après avoir épuisé les sarcasmes, passa, suivant sa coutume, à la médisance ; car dans la chaleur qui, l'animoit, elle vouloit absolument qu'Henry partageât son opinion sur lesAnnalys.
Elle rapporta avec exagération tous les bruits vrais ou faux qui avoient jamais frappé ses oreilles au désavantage de cette famille, et moins elle avoit de preu^^s A donner à l'appui de ses calomnies , plus elle insistoit vivement pour les faire croire. « Malgré la réputation qu'elle a usurpée, » dit -elle , « lady Annaly a mon-
trë à l'égard de quelques personnes de sa famille la dureté de cœur la plus impardonnable. — Cette bonne lady jMillicent ! Avec quelle barbarie ne l'a-t-elle pas traitée? et sa fille ? — C'est une coquette de sang froid. S'il faut en croire le bruit public, elle a fait mourir de chagrin un jeune homme de qualité , qui avoit été assez fou pour être épris de sa figure de poupée. Qui.nt au fils, le fameux sir Herbert , c'est un avare fieffé ; on m'a donné les preuves les plus incontestables , les plus honteuses de sa lésinerie. »
Ormond lui demanda quelles étoieDt ces prétendues preuves : elle en cita sans se déconcerter ; mais Ormond n'en crut pas un seul mot. Il commença même à douter de la bonne foi de la personne qui les rapportoit , et la soupçonna de connoître parfaitement la fausseté des calomnies qu'elle débitoit.
Jugeant que la politesse lai défendoit de lui dire ce qu'il pensoit à cet égard , il se contenta de se taire. Miss Anne voyant Ormond réduit au .silence, les yeux baissés, n'osant plus, comme elle le pensoit , dire un mot pour la défeiise
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des Annalys, se flatta d'avoir complètement triorTi})hë. Changeant alors de sujet de conversation , elle voulut reprendre avec lui le ton enjoué qui lui étoit ordinaire , mais elle avoit perdu toute chance de s'emparer jamais du cœur d'Henry, et même de son esprit. Ils'éloigna d'elle presque au même instant , et ne lui parla plus que de l'air de la plus froide indifférence Ainsi se termina la troisième amourette de ces trois semaines. Des fantaisies si passagères n'auroient pas mérité qu'on en parlât , sans l'effet qu'elles produisirent sur l'esprit de notre héros. Elles ne laissèrent dans son cœur aucune trace des objets qui les avôient fait naître, mais elles firent sur lui une impression générale qui lui fut de la plus grande utilité. Il conçut notamment une horreur qu'il conserva toujours de la mé disance et de la calomnie , vice ordinaire d'une société désoeuvrée. Bien loin de s'en permettre , il ne voulut jamais les écouter, et quand il entendoit une femme se livrer à ce misérable penchant;, quels que fussent ses talens , sa naissance, ses perfections, il la regardoit comme une
personne que la bassesse de ses sentimens rendoit complètement indigne d'inspirer à qui que ce fût l'amour ou l'amitié. Les Lardner, les Darrell , les Dartford partirent enfin , et de nouveaux personnages alloient paroître dans la lanterne magique du château de l'Hermitage. .Sir Ulick pensa devoir fatre à son pupille quelques observations avant leur arrivée. L'opinion qu'il avoit conçue de son caractère, avoit considérablement change, et ce changement étoil occasionné par la versatilité de goûts et d'opinions qu'il avoit remarquée en lui pendant trois semaines. Sir Ulick , avec toute sa perspicacité, confondoit le manque d'usage avec le défaut de jugement. Il n'apprécioit Ormond que d'après l'extérieur , et ne pénétroit pas les motifs qui le faisoient agir. Il le jugeoit d'après un faux principe, par comparaison avec les jeunes gens de son âge , familiarisés avec un monde qu'il comniençoit à peine à connoître. Il savoit qu'aucun d'eux , de quelque peu d'intelligence qiCH eût été doué , n'auroit été sur le point de se prendre trois fois en trois semaines d'une belle passion pour des ob-
jets qui ne pouvoient la justifier, et que surtout , si quelqu'un s'ëtoit laissé surprendre ainsi , il se seroit bien gardé de montrer d'une manière si franche et si évidente, qu'il avoit reconnu son erreur. C'ëtoit cette candeur imprudente qui le rabaissoit principalement dans sont estime. Henry a^nt peu yécu dans lar société, ne savoit pas ce qui est au» yeux du monde signe de sagesse ou da folie. L'opinion des spectateurs n'avoit sur lui aucun pouvoir habituel. Les . jeunes gens instruits dans la science du inonde , avoient pour conseiller leur amour f)ropre , qui leur inspiroit une circonspection dont l'effet étoit de It-s préserver de toute démarche qui auroit pu les rendre singidiers ou ridicules ; Henry, tel encore qu'il étoit sorti des mains de la nature , n'avoit aucune sauvegarde de ce genre , et suivoit l'impulsion du sentiment qui T^nimoit , sans songer un instant à l'opinion des autres : ceuxlà vivoient à bon marché sur une sagesse d'emprunt; celui-ci payoi#cher les leçons qu'il recevoit de sa propre expérience, mais en profitoit plus sûrement.
« Mon cher enfant, )j lui dit sirUliek, « savez-vous que son excellence le lordlieutenant d'Irlande vient demain au châ * teau? »
« Oui, monsieur, » répondit Henry, « je vous l'ai entendu dire. — Quelle espèce d'homme est-ce? »
« Qtielle espèce d'homme? » répéta sir Ulick en souriant. « D'abord c'est un homme important, et qui peut vous être très-utile. »
— « Comment cela , monsieur ? je n'attends rien de lui. N'ai-je pas maintenant une fortune indépendante ? Qu'ai-je à attendre d'aucun homme ? — D'aucun homme important , si vous le voulez? »
— « Mon cher Henry , on a beau avoir une fortune indépendante , il est toujours bon de chercher à l'améliorer. »
— « Et cela n'est -il pas quelquefois dangereux, Hnonsieur. Ne vous ai-je pas entendu parler hier soir de je ne safs quel lord qui avoit travaillé toute sa vie à augmenter sa fortune , et qui est mort sans laisser un sou? »
— « Cela est vrai , mais c'est parce qu'il s'y est mal pris. S'il avoit suivi la bonne
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route , il aiiroit pu fiure une fortune brillante", et se placer dans une belle situation. »
— « Mais , grâce au ciel , je puis me placer clans une belle situation sans avoir de grands efforts à faire. »
— « Et quels sont vos moyens , mon cher Henry ? »
— « Mes moyens? Ils sont tout simples : de' l'argent. »
— « Chut I Henry, chut! Croyez-vous
que tout soit à vendre dans ce pays
ouvertement? Ce sont des choses dont il
ne faut pas parler tout haut. — Mais
enfin, quelles seroient vos vues à cet égard ? »
— « D'acheter une maison agréable , bieu située , fin beau domaine , et d'y vivre dans l'indépendance avec une femme aimable. » i-
« Ah ! je comprends , je comprends , » dit sir Ulick en riant d'un air de sarcasme. « Nous ne nous entendions pas. — Et quelle est cette femme aimable? Est - ce miss Darrell , miss Dartford., miss Lardner ? »
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— « Oh ! je suis bien guéri de ces folles fantaisies. »
— « Fort bien. Je suis charme' que ce danger soit passé. Mais il va s'en présenter un plus dangereux, et je crois que vous ne prendrez pas mal un mot d'avis que je veux vous donner. »
— « Moi , monsieur ! je vous en serai au contraire fort obligé. Ne devez-vous pas croire que je regarderai toujours vos avis comme des preuves d'amitié? »
— « Alors , mon cher enfant , je vous dirai en confidence que la première fois que vous vous trouverez dans la compagnie du lord-lieutenant , vous vous apercevrez que son excellence boit sec ; et il faut prendre garde que »
— « Oh! ne craignez rien! » s'écria Henry. « Je vous remercie de l'avis, mori cher monsieur ; mais je suis sûr de moi sur ce point , parce que j'ai été mis à l'épreuve. Si j'ai pu refuser de boire pour plaire à mon cher et bon roi Corny , il n'y a *pas de danger que je le fasse pour l'amour d'un lord-lieutenant qui , après tout, n'est absolument rien pour moi. »
« Après tout î rt réjèéta sir Ulick , « vous
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n'en êtes pas encore à Vaprès tout. Vous ne connoissez encore rien de son excelr lence. )>
— rt Rien que ce que vous m'en avez dit , qu'il boit sec ; et il me semble que ce n'est pas un excellent exemple à donner pour un lord- lieutenant d'Irlande. »
ce C'est peut-être ce qu'on a pensé plus d'une fois , » dit sir Ulick , « mais ce qu'on n'a jamais exprimé si crûment. »
Sir Ulick se trouva fopt surpris quand jl vit son élève dans, la s.ociété des per- .sonnes du. premier rang , de la plus haute considération , résister à la force combinée de l'exemple, des sollicitations et du ridicule. Le docteur Cambray en fut .cbarmé sans en être étonné. Il avoit déjà vu son jeune ami donner des preuves qu il savoit persister avec fermeté dans toute résolution de la justice de laquelle il étoit convaincu. La fermeté de caractère est une qualité tout-à fait indépendante de la connoissance du monde :
l'habitude de se maîtriser soi-même est à la portée de chacun , dans quelque situation qu'il se trouvg. Orrtiond i'avoit ac-
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qifise, et s'y étoit fortifie , même pendant sa retraite dans les lies Noires.
D'autres ë[)reuves, et bien plus dangereuses, lui éloient réservées. Mais avant d'en parler, on s'attend sans doute quenous dirons quelques mots de la visite du lord lieutenant. Cependant qu'en pourrons-nous dire? Qu'Ormond trouva que ce pouvoit élre nn grand honneur, mais que ce n'étoit pas nn grand plaisir. Des cinq jours que dura cette visite, deux furent marqués par une pluie continuelle, et parurent excessivement longs malgré la ressource du billard et des cartes. Les trois autres matinées furent employées à d^ps courses de chevaux , à des parties sur l'eau et à la chasse. Cette dernière manière de tuer le temps étoit la seule qui plût à Ormond , et ily trouva beaucoup de plaisir, jusqu'à ce qu'il s'aperçut que les hommes importans prenoient de l'humeur quand ils ne tnoient pas autant de gibier que li:i. Venoit ensuite le dîner : c'étoit l'instant du repos et de la réunion ; mais c'étoient de grands dîners , qui ne finissoient point, qui se servoient fort tard; où l'on trouvoit force mets recherchés ,
multitude de plats , abondance de vin» et disette de conversation. L'étiquette glaçoit tous les convives ; une moitié se laisoient par prudence , et l'autre par respect. Sir Ulick cherchoit à égayer ses hôtes , mais sa gaieté n'étoit ni si franche, ni si brillante que de coutume: son esprit étoit comme enchaîné par la qualité des personnes qu'il avoit l'honneur de recevoir. Enfin ce n'étoit que lorsqu'on avoit hu un peu largement, que le vin commençoit à délier les. langues ; encore ne se disoit-il rien qui puisse mériter d'être répété.
Lorsque cette grande réprésentation fut terminée , 1 1 qu'on eut reconduit les gens iraportans jusqu'à leurs équipages avec force révérences , on sembla respirer plus librement , se réveiller d'un profond sommeil , sans éprouver la moindre envie de bâiller. L'état de l'atmosphère paroissoit changé tout à coup. On sortoit des glaces de l'hiver pour sentir la douce influence du printemps. Les fragmens dp conversations insipides qu'on avoit entendues avec tant d'ennui, se répétoient maintenant avec plaisir , et excitoient la
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gaieté. L'esprit se vengeoit du silence auquel il avoit été condamne , aux dépens des grands hommes qui venoient de partir ; et les plaisanteries, frappées d'un interdit qui les avoit rendues , pendant cinq jours, des marchandises de contrebande, trouvant leur écoulement depuis que la prohibition étoit levée, entroient dans la circulation générale, et répandoient partout une nouvelle vie. Les conversations devinrent animées, intéressantes, et Ormond y puisa non-seulement de l'amusement, mais de l'instruction. Il savoit rendre justice à tout ce qui étoit véritablement au-dessus de lui. Son ame étoit susceptible d'émulation, mais inaccessible à l'envie. Il sentoit qu'il existoit bien des perfectifjns auxquelles il ne pouvoit atteindre; mais il n'en existoit point qu'il ne pût admirer, auxquelles il ne désirât pouvoir s'élever par la suite. L'effet qu'avoit prévu sir Ulick se développa dans le cœur d'Ormond, en entendant converser des gens qui s'étoient distingués dans leur carrière politique.
Il se pénétra de leur esprit ; leur ambition l'anima ; il ne souhaita j)lus seulement de 2. 16
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voir le monde , mais de s'y distinguer. Son tuteur vit ce noble désir germer dans son ame. Comment put -il songer en ce moment à l'avilir par la servilité ; à vouloir rendre le vil instrument d'un parti un esprit dont il cherchoit à hâter le développement.