‹ OrmondChapitre 26 sur 40 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

1 ODT en parcourant l'Irlande , Ormond se trouva souvent dans la société de gens fort au courant des affaires publiques , et de tout ce qui s'étoit passé dans celte île depuis plusieurs années , et qui connoissoient sir Ulick O'Shane comme un hom me vendu , et toujours prêt à se vendre au parti dominant.

Quelques-uns d'entre eux, sachant qu'Ormond étoit son pupille , s'abstinrent d'en parler en sa jDrésence, et quand par hasard Henry pronbnçoit spn nom , ils cherchoient à détourner 1^ co^iyersation , ou faisoient en termes géu^éjTaux, l'éloge de son esprit et de ses talens. Mais quand il fut éloigné de quelques journées du château de THermitage , et qu'il se trouva avec des gens qui ne connoissoient pas ses relations avec sir Ulick, il en entendit parler d'une manière toute différente. Sa surprise ne connut pas de bornes , et il 2. i8

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regarda comme autant de calomnies tout ce qu'on en disoit.

« Le talent excite toujours TenvicTous ceux qui prennent part aux affaires publiques , surtout quand il existe deux partis bien prononcés, doivent s'attendre à être déchirés. Il faut qu'ils le souffrent, et que leurs amis le souffrent avez eux. w Telles étoient les réflexions par lesquelles Orraond cherchoit à se consoler. Elles étoient assez justes en ce qui concerne l'esprit de parti , qui altère les faits en les rapportant , et qui regarde comme des faits , des choses qui n'ont d'existence que dans l'imagination. Persuadé que telétoit le motif qui faisoit débiter des anecdotes et tenir des propos contre son tuteur, il se contenta d'abord d'y opposer le silence du méj)ris et de l'incrédulité.

Lorsque dans d'autres compagnies, il trouvoit des gens qui partageoient lesopinions politiques de sir Ulick , il se flattoit d'en obtenir des preuves de la fausseté des bruits qu'on répandoit, et de se procurer par là les moyens dales réfuter. Mais on se conlentoitde sourire, et on lui disoit que s'il vouloit conserver sa vénération pour

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sir Ulick , il feroit bien de ne pas pousser ses recherches trop loin. Quelques-uns ne faisoient que rire des reproches qu'on lui adressoit , et sans en contester la vérité' ^ disoient qu'ils ne prouvoient que sa connoissance du monde, son adresse, et son éloignement de toute hypocrisie : ceux qui lui étoient le plus favorables ne parloient de lui qu'avec une sorte de mépris facétieux, disoient que les gens en place n'avoient pas d'ami plus fidèle tant qu'ils y étoient conservés; qu'aucune administration ne pouvoit trouver un instrument plus souple ;que personne ne savoit mieux que lui ce qu'il étoit utile de faire.

Cette opinion universelle surprenoit Ormond autant qu'elle le blessoit. 11 ne pouvoit se résoudre à la partager , et cependant c'étoit celle de genfe qui ne pouvoient avoir ni intérêt à le tromper, ni préjugés contre son tuteur, ce qui rendoit sa situation doublement pénible, et le doute entroit malgré lui par degrés dans son esprit.

11 finit par devenir si susceptible, si irritable sur ce point , qu'il étoit tous les jours exposé à avoir des querelles se-

rieuses à ce sujet. Un am i du docteur Cambray cherclia à le calmer et à îe ramener à ia raison , en lui reprtisentant que ceux qui parloient ainsi en sa présence, ne connoissoient pas ses relations avfc sir Ulick, qu'ils n'en parloient que d'après l'opinion générale, et que sir Ulick étant, un homme public se trouvoit nécessairement exposé aux traits de tous les partis. C'étoit alors la mode parmi les deux partis politiques qui divisoient l'Irlande, d'exercer leur esprit l'un contre l'autre par des satires et des diatribes. Plus elles étoient sanglantes , plus elles avoient de succès. Ce genre de talent étoit en vogue à Dublin, et y étoit regardé comme une preuve non équivoque de supériorité. On l'admiroit d'autant plus qu'il étoit indispensable qu'il fût toujours accompagné d'une disposition à donner à celui contre lequel il s'exerçoit, ce genre de satisfaction que Tamour propre offensé d'unlrlandoi's ne manque jamais d'exiger. Depuis quelques années le goût de ccttenation a pris un autre cours, et quand on ouvre quelqu'un despamphlets qui parnrentàcette époque, on est surpris de la licence qu'on se per-

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me,ttoit alors , et qui éloit tolérée même dans la bonne société. Sir Ulick O'Shane n'avoit pas échappé à cet esprit de malignité, et il avoit fourni matière à tant de caleinbourgs , de bons mots, d'épigratïuDes et de chansons, qu'on en fit une collection qu'on imprima sous le titre à'Ulysseana. Lorsqu'il se sépara de sa femme, on en fit une nouvelle édition , à laquelle on ajouta une caricature pour frontis[)ice ; et malheureusement pourOrmond , cet ouvrage venoit précisément d'arriver de Dublin dans l'endroit où il se trouvoit alors.

Il étoit encore inconnu dans la maison où il logeoit, quand un soir qu'une compagnie y étoit rassemblée , une dame en prenant le thé fit tomber la conversation sur ce recueil , et en cita quelques traits qu'elle avoit retenus. Les dames ne font pas toujours attention aux malheurs que peut occasionner une imprudence , ni aux conséquences sérieuses dont peut être suivie une plaisanterie qu'elles se penne tent 'COUT faire sensation. Ormond étoit debout près de la table , causant avec quelques messieurs. Le maître et la mai-

tresse de la maison s'efforcèrent en vain d'interrompre la dame dans le cours de son débit; elle avoit trop de plaisir à se voir écouter pour faire attention aux signes qu'on ne cessoit de lui faire ^ et après qu'elle eût récité divers fragmens, il fallut essuyer Tépigranime suivante.

« Naguère excellent callioliqne , Sir Ulick depuis peu fit abjuration.

Et pourquoi s'il vous plait? Pour que sa politique Pût dans le parlement servir la nation, (i) Dans le parti patriotiqtie , Sir Ulick se rangea d'abord :

\ovant bientôt qu'il avoit tort , L'espoir d'un titre et d'un autre salaire, Sous les drapeaux du ministère Le fît passer sans nul effort.

Mais comment à jamais assurer sa constance?

Par quel serment peut-il être fixé? Sur ce point le ministre étoit embarrassé.

Sur son honneur? quelle apparence?

Sur sa parole? absurdité.

Sur sa foi ? c'est plaisanterie.

Sur tous ses biens? sur eux q;)i jamais a compté? Sur son salut? c'est vouloir qu'il en rie.

(i) Les catholiques ne sont pas admis dans le parlement d'Angleterre.

Note du Traducteur.

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Comment donc compter sur sa foi?

— Vous en rapportez-vous à moi?

Yersez l'or à grands flots dans le gosier du drôle;

Vous ne trouverez aucun rôle , Que ne joue à ce prix homme sans foi ni loi. »

Sir Ulick, s'il eût été présent, aiiroit ri lui-même de cette épigramme de la meilleure grâce du monde , et c'est le parti qu'auroit dû prendre Ormond ; mais il avoit les passions trop vives pour cela , et il n'étoit pas dans l'usage d-* rire quand il se trouvoit contrarié jusqu'à un certain point. Ceux des auditeurs qui connoissoient sa liaison avec sir Ulick, et ceux qui avoient lu dans les yeux du maître et de la maîtresse de la maison , que cette scène leur déplaisoit , s'abstinrent par politesse d'applaudir à cette satire , et ne se permirent pas même d'en sourire.

Mais un cousin de la daine qui venoit de la débiter, et qui avoit fort bien remarqué l'impression désagréable qu'elle avoit produite sur Ormond , résolut de saisir cette occasion pour le tâter. Il éleva donc les vers jusqu'au ciel, et s'adressa à lui pour lui demander ce qu'il en pensoit.

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« Je ne puis les admirer , monsieur , » répondit Ormond.

« Quels défauts y trouvez - vous , s'il vous plaît? »

— « Qu'ils sont fort médiocres, et qu'ils ne contiennent que des calomnies. »

— « Je soutiens qu'ils sont excellens, et quant au fond , je suppose que tout en est vrai. »

— « Vous supposez, monsieur! il seroit fâcheux que la réputation d'un homme tuit à des suppositions. — Mais avant dal- 1er plus loin , monsieur , » ajouta-l-il en cherchant à adoucir son ton , « je crois de voir vous prévenir que sir Ulick O'Shane est mon tuteur. »

« Ah ! mon Dieu 1 » s'écria la dame qui avoit lu les vers «' que je suis fâchée ! je l'ignorois absolument, monsieur, et je vous fais mes excuses. »

Ormond la salua d'un air gracieux , l'assura qu'il n'entendoit lui faire aucun reproche , et la pria de n'y plus songer.

Tout sembloit devoir se terminer -là; mais le cousin de la dame, d'un caractère un peu spadassin , et se trouvant d'ailleurs

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échauffé par le vin , crut devoir prolonger la discussion.

« La circonstance que sir Ulick est votre tuteur, nionsif^ur, » lui dit-il, « peut produire une différence dans votre manière de p.^nser ; mais je ne vois pas pourquoi elle en feroit dans la mienne. »

— « Je crois , monsieur, qu'elle devroit au moins vous empêcher de l'énoncer en ma présence. »

Le maître de la maison intervint en ce moment, chercha à rétablir la paix, entre eux , et les supplia d'oublier entièrement ce c|ui venoit de se passer. Oruiond eut assez de présence d'esprit et assez d'empire sur lui-même pour ne pas ajouter un seul mot. Se mêlant dans la société, il causa de choses indifférentes , avec assez de liberté d'esprit en apparence : mais la couleur de ses joues déinontroit évidemment qu'il se passoit en lui un violent combat.

L'heure de se retirer arriva enfin; ou annonça les voitures, et chacun songea au départ. Onnond reconduisit les dames avec le maître de la maison , et voulant prouver à celle qui avoit débité l'épigramrae , qu'il ne conservoit aucun res-

sentiment, il lui offrit la innin , et la conduisit jusqu'à sa voiture. Elle lui témoigna de nouveau tous ses regrets , lui dit que c'étoit une leçon dont elle se souviendroit toute sa vie , et lui serra la main avec cordialité en le quittant.

Ormond pensoit bien qu'il n'entendroit plus parler de cette affaire ; mais en rentrant dans Fantichambre , il y retrouva le cousin qui ne paroissoit pas très -pressé de partir, et qui, tout en boutonnant sa redingote jusqu'au menton, lui dit avec humeur et en fronçant le sourcil:

« J'espère, M. Ormond, que vous êtes satisfait des excuses de cette dame ? »

— « Sans doute , monsieur; complètement. »

— « Cela est fort heureux. Il est plus facile d'obtenir des excuses d'une femme qued'un homme. Des excuses conviennent mieux à la foi blesse du beau sexe. »

— «Je crois qu'il est aussi convenable à un homme qu'à une femme d'offrir franchement des excuses , quand ils reconnoissent qu'ils ont eu quelque tort , surtout si ce tort a été sans intention. »

— « Oh ! Siy monsieur ! Si est un grand

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mot pour arranger de petites choses. Jamais je ne me suis prévalu d'un Si. »

— a Dois-je conclure de là , monsieur, qtie votre intention ait été de m'offenser? »

— « Concluez-en tout ce qu'il vous plaira , monsieur :• je ne suis dans l'usage ni de donner des explications , ni de faire des excuses ; mais je suis toujours prêt à rendre raison. »

— « En ce cas , monsieur, le plutôt sera le mieux. »

— « De tout mon cœur. »

Un officier avoit été présent à toute cette scène , et avoit laissé voir qu'il désaprouvoit la conduite de l'agresseur. Ormond le pria de lui servir de second. Plus il avoit d'abord opposé de modération an ton grossier de celui qui l'avoit insulté de propos délibéré, plus il mit alors de fermeté à en demander satisfaction. La rencontre eut lieu le lendemain. L'événement de ce mode raisonnable de décider qui a tort ou raison , fut que celui qui auroit mérité une punition sortit du combat sans une égratignure, et qu'Ormond fut blessé à la partie charnue du bras gauche.

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