‹ OrmondChapitre 28 sur 40 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

M-'N arrivant à Annaly, Ormondy trouva le docteur Camloray et sa famille.

« Vous ne voyez ici que des amis, » lui dit lady Annaly en voyant l'air de plaisir que lui iuspiroit cette rencontre inattendue ; « oui , M. Onnond , que des amis , car j'espère que vous ne me contesterez ])as l'ancien droit que je crois avoir de me compter parmi ce nombre. — Voici mon fils ; il désire, autant que j'espère que vous le souhaitez vous-même , supprimer tout le cérémonial d'une nouvelle connoissance , pour être sur-le-champ avec vous sur le pied de l'intimité. »

Sir Herbert Annaly confirma de la manière la plus cordiale tout ce que sa mère venoit de dire , et ajouta que leur ami commun le docteur Cambray , lui avoit tant parlé de ]M. Ormond, et lui avoit dit sur lui des choses si flatteuses, que, quoiqu'il eût le plaisir de le voir pour la pre-

^■pf^K'

23o ORMOND.

mière fois , il ne pou voit le regarder com-

me un étranger.

Florence A nnaly étoit d'une jolie figure, mais ce n'ëtoit pas une de ces beautés qui frappent au premier coup d'œil. Ellen'attiroit, ni nereclierclioit l'admiration. Elle ne lâchoit pas de donner de l'expression à ses yeux ; un éternel sourire n'étoit pas sur ses lèvres ; ses traits e'toient dans un repos continuel , et son visage n'exprimoit jamais que les sentimens qu'elle éprouvoit. Mais si l'on faisoit devant elle quelque observation ingénieuse ; si elle entendoit un trait d'esprit ou de sentiment ; si l'on rapportoit une action noble et généreuse, tout s'animoit en elle, et son cœur, vivement ému, faisoit briller sur sa figure un rayon du feu divin.

D^s qu'une fois Ormond se fut aperçu de cet effet , il tournoit sans.cesse les yeux SUT elle dans l'espérance de l'apercevoir encore. Il trouvoit un plaisir, un intérêt indéfinissable , à étudier une physionomie qni annonçoit un esprit noble et cultivé, un cœur plein de délicatesse et de sensibilité, mais de cette sensibilité qui n'a rien de commun avec l'affectation. Henry,

ORMOND. 23i

de son côte , avoit travaille sans relâche à perfectionner son éducation , et son jugement sëtoit formé beaucoup plus qu'on ii'auroit pu le croire, d'après le peu d'occasions qu'il avoit eues d'y travailler , et qui ne s'étoient offertes à lui que depuis peu de temps. Cependant quand il conversoit avec des gens dont ilregardoit les talens et les moyens comme d'un ordre infiniment supérieur aux siens, il éprouvoit une certaine timidité qui rerapéchoit de se rendre justice, mais qui n'alloit point jusqu'à la gaucherie, et elle étoit jointe à une fermeté de principes et de caractère, qui le rendoit particulièrement agréable aux dames.

Pendant la première visite qu'il fit à Annaly , il plut beaucoup à tous les membres de cette famille , et il en fut lui-même enchanté. Tout excitoit son admiration pour eux, leurs manières aimables, leur conversation spirituelle et enjouée , l'affection qui les unissoit , leur mode de vivre; enfin il déclara au docteur Cambray, que de toute sa vie, jamais il n'avoit été si heureux. Il est pourtant à remarquer qu'il lui parla beaucoup plus de

î32 O R ?vT O ^^ D.

lad V Aniialy et de sir Herbert que de miss ï'iorence.

Jamais il ne s'étoit senti si peu disposé à changer de résidence ; jamais il n'avoit si ardemment souhaité qu'on l'invitât à renouveler sa visite. Il reçut cette invitation tant désirée , et elle fut faite de manière à ne lui laisser aucun doute qu'il ne put suivre sans indiscrétion rinclinatiou qui le portoit à revenir à Annaly , et à cultiver l'amitié de cette famille, [^'envie qu'il avoit devoir le monde, de voyager sur le continent, se refroidit considérablement , et quand il arriva au château de l'Hermitage, quand il revit sir Uhck , il avoit oublié qu'il l'avoit prié de lui tracer le plan d'un voyage dans les îles Britanniques, en France et en Italie.

Il dit à son tuteur que la saison étoit alors bien avancée , et qu'il croyoit qu'il feroit mieux de passer l'hiver en Irlande.

« lié bien , » dit sir Ulicli, « Dublin au lieu de Londres. J'en suis charme'. Cela est patriotique , et c'est une preuve d'affection que vous me donnez; car j'aime à croire quej'entre pour quelque chose dans ce projet. Ainsi nous ne nous séparerons

point, et croyez-bien , mon clier enfant, que vous ne trouverez personne , — excepte les clames, — à qui votre compagnie puisse causer autant de plaisir qu'à moi. »

Sir Ulick, suivant sa méthode ordinaire, lui parla alors de divers sujets , de différentes personnes, sans suivre aîicun ordre, sans projet apparent, mais toujours dans le dessein de parvenir à bien connoître les senlimens de son pupille. Toute cette finesse etoit en pure perte, le jeune homme ingénu ne demandoil qu'à ouvrir son cœur.

— « Je suis impatient, mon cher monsieur , » hii dit il, « de vous apprendre avec quelle politesse j'ai été reçu par lady Annaly. »

— « Oh ! sans doute , elle est fort polie , » dit sir Ulick, a — maisje présume , qu'en général, vous avez dû être assez bien, reçu partout où vous vous êtes présenté. ^' Je ne veux pas vous donner d'ansour propre en vous parlant de vos qualités personnelles ; je ne vous dirai rien des lettres de recommandation du docteur Carabray , ni des miennes, mais j'ai ob-

234 ORMONB.

serve assez geiiëralernent , que six à sept mille livres sterlings de rente, sont un j3asse-port suffisant clans le monde , un véritable passe partout. »

— « Partout, monsieur! — Non point partout. Il nesuffîroitpasà Annaly. Vous ne pouvez croire »

— « Mon Dieu, je sais ce que je puis et ce que je dois croire. — Mais Annaly est la huitième merveille du monde , sans contredit. Tout ce qui habite ce château, les hommes, les femmes , sont desanges, des anges de perfection. »

— « Ne dites pas ci^la , s'il vous plaît , j'ai entendu dire que la perfection est un défaut , — quoique je ne l'ave jamais remarqué : — il en résulte donc que les Annalys ne sont point parfaits. »

— « Hé bien , hé bien , qu'ils soient donc aussi imparfaits que vous pouvez le désirer , j'y consens , je veux à cet égard tout ce qu'il vous plaira. »

— « Mais, monsieur, je me souviens que vous faisiez grand cas des Annalys.»

— « Il est vrai ; — vous ai-je dit que I j'ai changé d'opinion ? »

— « V os paroles ne me le disent pas pré-

cfsëment , mais votre ton me porteroit à le croire. »

— «Vous vous trompez. Le fait est, — car je vous parlerai toujours avec la plus grande sincérité , — le fait est donc , que j'ai été piqué , blessé , du refus qu'ils ont fait de mon fils. Mais, après tout, » ajouta-t-il en soupirant, « c'est la faute de JMarcus. Il a mené une vie si dissipée ! Miss Annaly a eu raison; sa mère a eu raison aussi : j'en conviens. — Lady Annaly est une des femmes les plus respectables d'Irlande. Miss Florence est une fille charmante: je n'en connois aucune que j'eusse nommée ma bru avec plus de plaisir. Mais les goûts de ]Marcus et l<s miens ne sont pas toujours d'accord , et je suis convaincu qu'il s'en faut de beaucoup que ce refus 1 ait mortifié et contrarié autant que moi. »

— « Vous m'enclianîez , mon cher monsieur 1 car alors je puis me regarder comme bien sûr que si à l'avenir... — Je n'entends pas dire que j'y pense le moins du monde, quant à présent , cela seroit ridicule , absurde , tout-à-fait inconvenable. Vous savez qu'il n'y a que dix jours que... Mais

enfin , clis-je , si , dans l'avenir, je venois

à songer — ii songer sérieusement «

« Fort bien , fort bien ! » dit sir Ulick , souriant de l'embarras d'Ormond , « Je puis bien croire que vous aurez quelque

jour des pensées des pensées sérieuses.

Mais comme vous le dites fort bien , cela seroit tout-à-fait ridicule en ce moment.»

— « Je vous demande pardon , monsieur, mais, dès ce moment, ce seroit pour moi une satisfaction inexjjrimable de savoir que si par la suite cet événement.... quelque chose de cette nature arrivoit, je pourrois compter sur votre approbation. »

« Je vous com prends , mon cher enfan t : ir.ais quant à cela , vous savez que dans quelques jours , vous atteignez votre majorité, et à cette époque , toute mon autorité cesse. »

— « Je le sais , monsieur , mais croyez que ma déférence à vos avis , mon désir d'obtenir en tout votre approbation, ne cesseront jamais. »

— « lié bien , mon cher Henry , je voirs dirai donc sans balbutier, et sans tant de circonlocution , que de toutes les femmes

<ju monde , Florence A nnaly est celle que je préfërerois vous voir épouser. »

— « Vous m'avez toujours parlé avec franchise , mon cher monsieur, et vous m'en donnez une nouvelle preuve, dont je vous remercie. «

— « Mais à propos, Henry, parlez moi donc de ce duel. Vous vous êtes donc battu pour défendre mon caractère , ma réputation , depuis que je ne vous ai vu ? Je vous suis excessivemé"nt obligé , mon cher ami , mais je dois en conscience vous en faire des reproches. Je vous en prie , n'ayez pas la tète assez chaude pour vous battre contre tous ceux que VUljsseana pourra amuser. J'en ai ri moi-même; il ne faut que rire de ces sortes de choses ; c'est le meilleur parti. »

— «J'en suis convaincu, mais il faut le pouvoir, et j'ai reconnu qu'il est plus facile de mépriser les calomnies qui nous attaquent nous-mêmes, que celles qui sont dirigées contre nos amis. »

— « Quand vous aurez vécu dans le grand monde, dans le monde politique , la moitié du temps que j'y ai passé, mon cher Ormohd , vous vous endurcirez à cet

égard , et vous entendrez injurier vos amis , sans la moindre émotion : croyezen mon expérience. J'ai moi-même été jadis attaqué de pareils accès de susceptibilité.— Mais après tout, ce n'est pas un mallieur que ce duel. — C'est auprès des dames une plume ajoutée à votre chapeau, et c'est un avis donné aux impertinens, de ne pas vous marcher sur le pied. — Mais les journaux X)nt dit que vous avez été blessé. Je vous ai demandé trois fois dans mes lettres où vous aviez reçu cette blessure , et vous ne m'avez jamais répondu à ce sujet »

— «Au bras gauche. — Une égratignure.»

'— «Egratignure , soit! mais il faut que vous me contiez toute cette histoire , du commencement à la fin. Qu'est-ce qu'on disoit de moi? — Vous ne répondez pas ? Hé bien , je m'en vais vous le dire. — Que je suis un homme vendu au gouvernement, un dissipateur du trésor public, un suppôt du ministère. N'est ce pas cela ? — Je parie qu'on n'a pas accusé ma vie privée , qu'on n'a pas mis en doute mon honneur. »

— (c On ne vous a pas fait celte injustice, |

ORMOXD. 23^

monsieur, niais je vous prie en grâce de ne plus me faire de questions : franchement , il m'est désagréable d'y répondre, w

— « Hé bien , mon clier ami , n'y pensons plus. Je vous dirai seulement avec la même franchise que je suis parfaitement satisfait de votre conduite. »

— « Ainsi donc , pour en revenir aux Annalys,»dit Ormond, «je n'avois jamais vu sir Herbert : tout me plaît en lui ; ses principes , son attachement à sa famille, son amour pour son pays. »

— «C'est un homme estimable. Je n'en connoispasqui le soit davantage. — Quant à son attachement pour sa famille, faut-il lui en savoir gré? qui pourroit n'en pas avoir pour une famille comme la sienne? — «Quantàsonaraour pour son pays, c'est un sentiment bien naturel ; tout le monde aime son pays. »

— (c Plus ou moins, je suppose. »

— a Je suis entièrement de votre avis relativement à sir Herbert. — Je sais pourtant qu'il a contre moi les plus fortes préventions.?

— «Si cela est, je l'ignore , monsieur ,

car jamais il ne m'en a montre la moindre. »

— ce Vous vous en apercevrez peu à peu.

— J'espère que vous ne vous laisserez pas prévenir contre moi?»

— « Cela seroit difficile , mon cher monsieur. »

— « Vous en avez donné des preuves , mon cher enfant , et je vous en remercie.

— Mais les Annal s agiront avec plus de prudence. — Je ne veux que vous mettre sur vos gardes. — Marcus n'a jamais pu s'accorder en rien avec sir Herbert , et je crains que la froideur qui règne entre les Annalys et nous, nés accroisse encore aux prochaines élections , car Marcus et sir Herbert seront opposés l'un à l'autre, tous deux auront des prétentions pour entrer au parlement, — si sir Herbert vit encore à cette époque. Comment se porte-t-il à présent?»

— « Sa santé paroît fort chancelante.

Son teint me fait craindre qu'il ne soit attaqué de consomption. »

— « Pauvre diable ! — Je cro's que Marcus m'a dit qu'il s'étoit rompu un vais-

seau sanguin pendant qu'il ëtoit en Angleterre. »

— «c Cela n'est que trop vrai. Cet accident lui arriva en travaillant avec trop d'ardeur à éteindre un incendia. »

— « C'est un brave garçon , sans contredit. Mais après tout , dans l'état de sa santé, c'étoit une folie. — iMais, comme votre tuteur, il est de mon devoir de vous ii\ire connoitre la situation de cette famille— dans le cas où vous viendriez à avoir par la suite quelques pensées sérieuses, comme vous le dites. Il est bon que vous sachiez ce qui a consolé ÎNIarcus de n'avoir pas réussi de ce côté. Depuis un an, il est né à lady Annaly un neveu que personne n'attendoit ; et dans le cas où sir Herbert viendroit à mourir, c'est à lui, comme héritier mâle, que passe le beau doma'ne d'Annaly. Ainsi, miss Florence qui, dans le cas de la mort de son frère, devoit être une des plus riches héritières d'Angleterre, n'auroit au contraire qu'une fortune très-médiocre , et sa mère seroit réduite à un douaire fort mince , après toute la magnificence à laquelle elle a toujours été accoutumée jusqu'ici, à moins

242 ' ORiMOND.

que sir Herbert ne prenne en l^iir faveur des mesures avant de mourir. Il le pourroit. Il est du des sommes immenses à sa famille depuis très-long-teraps. S'il s'occupoit à les faire rentrer, il pourroit en disposer pour elles, mais il préfère s'amuser à éteindre des incendies. C'est fort bien : mais cet état de choses me donne de Tinquiëtude, autant pour vous que pour elles, car si vous veniez à songer sérieusement à missAnnaly, cela feroit une grande différence pour vous. »

Ormond lui répondit que cela n'en faisoit aucune , sa propre fortune devant suffire aux besoins et aux désirs d'une femme telle qu'il croyoit miss Annaly.

Le lendemain, Marcus O'Shane arriva d'Angleterre. C'étoit la première fois qu'il le revoyoit depuis l'affaire de Moriarty , depuis son exil du château de l'IIermitage. L'entrevue se passa assez froidement, en dépit do tous les efforts de sir Ulick pour la rendre plus cordiale, Marcus senloit qu'il avoit à se reprocher d'avoir abandonné Henry lors d'un accident dont lui-même étoit la première cause, et il étoit jaloux de la fortune dont il avoit hérité.

Ormond s'avança d'abord vers lui avec les marques d'une amitié sincère ; mais là politesse glaciale de son compagnon d'enfance le refroidit tout à coup. Marcus lui fît force complimens sur sa nouveîle fortune, sur la nouvelle iuiportance qu'elle lui donnoit dans le monde, mêlant à ses félicitations un ton de persifflage dont il croyoit que l'inexpérience d'Ormoud ne lui permettroit pas de s'apercevoir.

Henry s'en aperçut fort bien , et mit plus de réserve dans ses démonstrations. Sa fierté s'offensa, et ne voulant pas risquer d'en venir à une rupture ouverte avec le fils de son tuteur , il se contenta de garder le silence. Il croyoit pouvoir se flatter d'être quelque chose indépendamment de sa fortune. Il n'avoit cessé de travailler à mériter l'estime des autres. Il pouvoit se rendre à lui - même la justice de penser qu'il avoit des principes d'honneur , d'intégrité , de vertu. Falloit - il donc qu'on lui fit entendre que sa richesse seide lui donnoit droit à quelque considération? Que ce fut flatterie, que ce fut persifflage , il n'en étoit pas plus satisfait , et c'étoit un double chagrin d'à-

244 O R Aï O N D.

voir à le supporter de la part de Marcus, /de soQ ancien ami.

Toute la politique de sir Ulick échoua eu cette occasion , et il ne put parvenir à rendre amis ces deux jeunes gens. Marcus étoit depuis long temps jaloux de l'ami lié que son père avoit pour Henr}'. Il savoit que sir Ulick avoit en ce moment de justes sujets de mécontentement contre lui, et supposoit qu'il en avoit informé Ormond , ce qui n'étoit pas, mais ce qui contribuoit à le rendre bourru et de mauvaise humeur. Il connoissoit le monde , il savoit affecter cette politesse de convention qu'il exige , et cependant sa conduite et ses discours en cette circonstance annonçoient un homme sans éducation.

' Son luimeur venoit principalement de ce qu'il s'étoit jeté la tète dans une nasse, pour me servir de ses expressions, pendant l'hiver qu'il avoit passé à Londres, li y avoit lié une intrigue avec une dame mariée , d'un rang distingué. Des propos indiscrets tenus par lui , et dont il s'étoit repenti quand il n'en étoit plus temps, avoicnt amené une découverte. Un pro-

ces , qui s'instruisoit en ce moment , en avoit été la conséquence inévitable , et les dommages à pa}er au mari ne pouvoient monter à moins de 10,000 livres sterling. Calculant , comme le font souvent les enfans, la fortune et le crédit de son père, sans cwinoître rien de ce qu'il pouvoit devoir, il regardolt ses richesses comme inépuisables. La fortune considérable de lady O'Shane avoit balayé toutes les ancipime-^s dettes de sir Ulick , et l'avoit mis en état d'établir une banque qui jouissoit d'un grand crédit. Il avoit des actions dans un canal, et dans une mine d'argent nouvellement découverte en Irlande. Il avoit obtenu du gouvernement deux sinécures très - lucratives ; enfin , il avoit acheté trois domaines dans trois comtés différens. Marcus ignoroit que pour payer deux de ces domaines , sir Ulick avoit eu recours à des emprunts dont il payoit des intérêts très-cousidéra blés , et que la nécessité de payer incessamment ro,ooo livres étoit pour lui un objet d'inquiétude très - sérieuse. Sir Uhck, qui prevoyoit depuis long-temps comment cette affaire se termineroit ,

246 ORMOTSrt).

n'avoit pas perdu de vue la fortune que son pupille alloit recevoir des Indes , et c'éroit un des motifs qui lui avoient fait désirer de le conserver près de lui, jusqu'à l'ëpoque de sa majorité, et d'entretenir par tous les moyens possibles l'affection qu'il lui avoit toujours témoignée. Ce n'é • toit pas qu'il voulût lui faire tort , s'emparer d'une partie de ses biens , abuser de sa générosité. Non. Il l'aimoit véritablement; son amitié avoit même encore augmenté depuis qu'Ormond avoit défendu son honneur les armes à la main. Mais il lui falloit de l'argent pour son crédit , et il s'aveugloit sur les moyens de le rendre. Sir Ulickjdès la première entrevue qui eut lieu entre Marcus etOrmond , s'aperçut que son fils ne prenoit pas le chemin qui devoit conduire à la réussite de son projet. Il lui fit sentir que son intérêt exigeoit qu'il se conciliât l'amitié d'Ormond, et qu'il obtînt son estime. Marcus reconnut cette vérité, et en convint , mais 8on orgueil et son caractère ne purent supporter la contrainte qu'il auroit dii s'imposer. Il pouvoit bien pendant quelques iiistans déployer seslaleus naturels ,

et les grâces qu'il avoit acquises dans la société; mais le moment d'après sa mauvaise humeur s'exerçoit sur ses inférieurs , et sur tout ce qui dépendoit de son père , de manière à révolter l'esprit généreux et libéral d'Ormond. Avant son départ poui? l'Angleterre , dès son enfance même , Marcus avoit toujours témoigné du mépris et de la dureté pour les vassaux de son père, et Ormond doué d'un naturel tout différent avoit eu avec lui de fréquentes querelles à ce sujet. Il espéroit que le séjour de Marcus dans un pays plus policé que l'Irlande, auroit produit en lui quelque changement à cet égard ; mais il n'avoit fait que s'y couvrir d'un vernis extérieur , sous lequel son ame étoit toujours restée la même. Il avoit appris dans labonne sociétéàêlrepoli avec ses égaux, mais il n'en étoit que pins disposé à être insolent avec ses inférieurs , surtout quand ils étoient Irlandois. Il affectoit de se regarder comme un peu plus d'à demi Anglois, (1) et revenant de

(i) Les Anglois affectent en général de mépriser les Irlandois.

Note du traducteur.

Londres, couvert de la honte qu'il avoit encourue en voulant imiter les travers et les vices des jeunes gens à la mode qu'il avoit vus dans ce qu'il appeloil la bonne société, il déchargeoit sa mauvaise humeur sur ses concitoyens , les pauvres Irlandois , les naturels ., comme il les nommoit par dérision. Il leur parloit toujours comme à des esclaves, et les traitoiten sauvages et en barbares. Il avoit été homme de parti dès sa jeunesse, avant même d'être en état de distinguer un parti d'un autre, sans en counoîlre autre chose que le nom. Il se disoit ministériel , mais c'étoit un de ces partisans du ministère qu'une bonne et sage administration méprise toujours et n'emploie jamais. En un mot il étoit de ces gens dont la conscience cherche dans la politique une excuse pour se livrer à la violence de leurs passions.

Ormond fut indigné de la haine invétérée que conservoit Marcus contre un pauvre homme qui ne l'avoit jamais offensé, et à qui il avoit fait courir le risque de la vie , Moriarty Carol. Dès qu'il le revit et qu'il entendit prononcer son nom : « Ce misérable est ici ! » s'écria- t-il ;

« c'est un mauvais coquin. Je le connois depuis long-temps. Tous les Carol sont des scélérats et des rebelles, n

Passant un jour devant la chaumière qu'Ormoiid lui avoit fait construire, et y jetant un regard de mépris : «x\insi donc, Ormond , dit-il , vous tenez encore à ce drôle ! vous êtes en vérité bien dupe 1 au surplus ce ne sont pas mes affaires, mais ce qui me surprend, c'est que vous ayez réussi à engeolrr mon père pour en obtenir le terrain de ce jardin. »

«Je ne l'ai point engeolé , » répondit Ormond : « il l'a donné librement, sans quoi je ne l'aurois pas accepté. »

« Vous avez eu bien de la bonté de l'accepter , » dit Marcus d'un ton ironique : « quant à moi je n'ai pas eu le même embarras. J'ai demandé une fois à mon père un jardin pour la chaumière d'un paysan, et j'ai été refusé. »

SirUlick arriva en ce moment. Alarmé par le ton dont il parloit , il employa toute son adresse pour remettre son fils en bonne humeur, et ilauroit réussi probablement, si Peggy Shéndan ne se fut montrée par hasard-

25o OR M ON D.

« Qui est cette jeune fille? » s'e'cria Marcus. « Sur mon anie , c'est PeggyShéridan ! n'est-ce pas elle? »

« Non, M. Marcus, » dit-elle en lui faisant une révérence accompagne'e d'un sourire, et en rougissant. « J'étois Peggy Shéridan , mais à présent je suis Peggy Carol. »

— « Ainsi donc vous avez épousé ce Moriarty ? )»

— « Oui, M. INIarcus, — un bien honnête garçon. — Et je suis bien heur'" se , ne vous déplaise. »

— fc Et qui a persuadé votre père de consentir à ce mariage? Il savoit que ce n'étoit pas mon avis. »

« Personne , M. Marcus. » dit Peggy d'un air craintif.

« Pourquoi parler ainsi, Peggy? » dit Ormond : « vous savez que c'est moi qui ai obtenu le consentement de votre père. »

«Vous, M, Ormond! « dit Marcus d'un ton goguenard : cf Ah ! je comprends. — Vous aviez sans doute d'excellentes raisons. »

Le visage de la pauvre Peggy devint

ORMOND. iSi

cramoisi quand elle entendit Marcus s'exprimer ainsi.

« J'entends , Henry, m répéta Marcus : « oh ! j'entends maintenant parfaitement.»

Un mouvement d'indignation s'empara d'Henry; et jetant sur lui un regard de mépris : « vous m'entendez monsieur ? » lui dit-il. « Non. Vous ne m'entendez pas , vous ne m'entendrez jamais. Nos araes ne sont pas faites pour s'entendre. » Et se détournant brusquement, il s'éloigna d'un autre côté.

« Peggy, » dit sir Ulick , « quelle est cette vache qui gagne son pain à mes dépens.— Là-bas , dans ce fossé. Elle a déjà fait dans ma haie un trou à y passer. »

« Ah ! mon Dieu ! » dit Peggy ; « c'est une vache rouge ; et cependant je lui avoislié les pieds. »

— « Hé bien , mon enfant, allez les lui lier de nouveau , et veillez à ce qu'elle ne dévaste pas ma haie. »

Peggy courut à sa vache , et Marcus se mit à déclamer contre la vache à laquelle on auroit dû couper les jarrets, et contre Peggy qu'on devroit chasser des domaines de sir L'iick.

« Ne vous occupez ni de Peggy , ni de la vache, Marcus, » dit sir Ulick: » songez plutôt à rejoiudre Ormond, et faites lui entendre qu'il vous a mal compris. »

— « Moi , monsieur ! jamais je ne m'humilierai devant lui. »

— « Et vous comptez qu'il vous prêtera tes 10,000 livres dont vous allez avoir besoin ?»

— « Il ne sera pas difficile de les trouver sur vos biens. »

— « Je vous dis , monsieur , que cela est impossible. »

— « Ile bien , monsieur , je ne puis m'abaisser devant Ormond. Je puis m'exposer à tout, me résoudre à tout, plutôt qu'à cette humiliation. »

Les remontrances de sir Ulick ne produisirent aucun effet. La politique du père échoua contre l'obstination du fils. Le plan qu'il avoit tracé et suivi avec tant, de soin et d'adresse alloit donc être ren-} versé par l'eniètement d'un étourdi , au moment même où il en pouvoit croire le succès assuré. Mais jamais sir Ulick ne J)erdoit le temps à de vains regrets sur passé. Même dans le moment du désa^:

pointement, il portoit ses vues sur l'avenir. Il reconnut le danger de réunir sous le même toit deux jeunes geus impétueux et d'un caractère si opposé, et il réfléchissoit aux moyens d'éloigner l'un ou l'autre, quand Ormond vint lui annoncer qu'il comptoit partir le lendemain pour aller faire une seconde visite à Annaly.

Sir Ulick ne chercha point à l'en détourner.

« Je sais, mon cher enfant, que le château de l'Hermitage ne peut pas être pour vous en ce moment aussi agréable que je le souhaiterois. Nous n'y avons personne en ce moment, et Marcus... Marcus n'est pas ce je voudrois qu'il fût. — Il a toujours e'té jaloux de mon affection pour vous , Henry : et comment y remédier? — Nous ne choisissons pas nos enfans; il faut que nous les supportions tels qu'ils sont. — .Vous devez vous être aperçu que les choses ne vont pas entre mon fils et moi comme elles devroient aller. »

« J'en suis desespéré , monsieur ; d'autant plus que je suis convaincu que je n'y puis apporter de remède , et que je ne dois pas m'en mêler. »

2^4 ORMONB.

— «Vous avez raison. — C'est avec bien du regret que je vous vois partir, mon cher Henry. »

— «Je ne serai pas bien loin , mon cher monsieur , et si ma présence vous devenoit utile ou agréable , au premier mot je me rendrois à vos ordres. »

— « Je vous remercie. — Mais à propos, vous allez être majeur, Henry ; il faudra songer à régler nos comptes. Ne le pensez vous pas ? »

— « Quand il vous plaira. Rien ne vous presse de mon côté. Mais vous m'avez avancé beaucoup d'argent depuis quelque temps, et il me tarde de pouvoir m'acquitter. »

— « Que cela ne vous inquiète pas î c'est une bagatelle. — Si vous n'êtes pas pressé, je ne le suis pas davantage.— D'aiileurs, j'ai à m'occiiper de bien des choses avant que lady Morton remplisse le château de monde , ce qui ne tardera pas. — Oui j'ai réellement beaucoup d'affaires en ce moment. »

— « né bien, mon cher monsieur, ne songez donc pasàla mienne. Nousserons toujours à temps de la régler. Il n'y a que

le compte des obligations qire je vons ai , qui ne pourra jamais l'être. Mais je n'ai pas besoin de vous en dire davantage ; j'ose espérer, mon cher tuteur, vous qui m'avez servi de père quand je suis resté orphelin , que vous ne doutez pas de ma reconuoissance. »

« Non , mon cher enfant, non ! » s'écria sir Ulick vivement ému , >> et je sens qu'il est impossible — , oui mon cher Henry, impossible que je vous aime plus tendrement. »

riN DU SECOND YOLUME.

DE L'IMPRIMEME D'A. CLO, RUE SAINT-JACQUES, u°. 38.

ROMAN; Par Miss EDGEWORTH,

AUTEUR DES SCENES DU GRAND MONDE,h

TBADUIT DE L'AJÎGLAIS,

Par l'Auteur de Quinze jours et de Six mois à Londres,

9» *^»^«g»i#»j«^*^^^^^^^»^^%»»^y^^^- TOME TROISIÈME.

Page 1