‹ OrmondChapitre 29 sur 40 · CH A PITRE XXIII · texte numérisé non relu

CH A PITRE XXIII

Il y a des gens qui pe.ivent vivre dans Vine paix profonde avec ceux dont ils désapprouvent et dont, îls nieprisent les principes. Ce, sont ceux qui se trouvent heureux pourvu qu'ils s<^'-"nt en compagnie , et qui s'inquiètent oeu comment cette compagnie est .composée. Notre jeiine héros ne faiso.it certain; ment poinfr partie de cette classe mépris., îe; peutêtre rïi,èn:e se portoit il trop vers l'extrême opposé. Il ne pouvoit supporter la présence de ceux dont il méprisoit le caractère et les sentimens , sans montrer , par ses discours ou par ses regards, combien, elle, lui étoit à charge; et il manifestoit des symptômes d'inquiétude ou d'ennui , quand il ^e trouvoit avec des gens qui ne

font que nombre dans une société. Il lui falloit des amis , mais ils ne pouvoient être formés de matériaux ordinaires; il s'attachoit plus aux qualités intérieures qu'au fini et au poli qui brillent à la surface. JMèrae quand il étoit rentré au château de THerniitage, lorsque la vie du grand monde étoit toute nouvelle pour lui , quoique l'éclat d'une société brillante eût d'abord ébloui ses yeux, et l'eût plongé dans Tenehantement , il n'auroit été ni heureux , ni content , sans ses amis de Vicars-Vale, auxquels il trouvoit nécessaire d'ouvrir son cœur au moins une fois par jour.

On peut donc juger combien il se sentit heureux de se retrouver à Annaly, après la contrainte morale qu'il avoit éprouvée dans la société de Marcus, et quel plaisir ce fut pour lui de pouvoir épanciier son cœur devant des personnes capal)l.'S d'en apprécier les effusions. Un observateur de sang froid auroit pu le croire décidément amoureux de lady Annaly. Il est vrai que personne ne savoit mieux qu'elle rendre sa compagnie agréable à la jeunesse. Ne cherchant pas à se

dissimuler son âg^e , elle jjartageoit pourtant avec complaisance les plaisirs des jeunes gens , et Ormond disoit qu'elle jouissoit en même temps des agrémeiTS du jeune âge , et des privilèges dé 1 âge avancé.

L Union de famille , et le bonheur domesticpie qu'il remarquoil à Annaly , le frappèrent encore davantage , lors de cette seconde visite, d'après le contraste de ce qu'il venoit de voir au château de l'Her mitage ; mais l'effet qui résulte des contrastes est passager : il est puissant comme ressource dramatique , mais dans la vie Féelle , il ne produit pas de conséquences durables , parce que le temps ne tarde pas à en détruire l'impression. Il existoit dans cette famille un charme qui opère avec plus de certitude, parce que l'habitude ne fait qu'augmenter sa force , au lieu de la diminuer ; c'étoit celui de celle politesse domeslique qiiï se manifes- ■ toit dans les attentions journalières que la mère, le fils et la fille se témoignoient réciproquement, et prodiguoient à leur hôte. Ce fut pour Ormond un attrait irrésistible. Il y voyoit régner une parfaite

4 GRMOND.

sincérité , une aisance complète, une constance soutenue. C'étoit le résultat heureux des habitudes contractées de bonne heure , et des sentimens d'une affection véritable. Le vernis extérieur qu'Grmondadmiroit alors, étoit bien différent de celui qu'on n'applique que pour couvrir des défauts : il tenoit à la substance même des choses, ne pouvoit s'acquérir qu'à la longue , et une fois acquis , ne pouvoit plus s'effacer; il restoit à jamais aussi brillant qu utile, et préservoit des injures du temps , et des dangers d'une trop grande familiarité.

Nous ne prendrons pas sur nous de déterminer quel degré d'influence les charmes de la sœur pouvoient avoir sur les sentimens qu'Ormond avoit conçus pour le frère , mais il préféroit bien certainement sir Herbert Annaly à tous les jeunes gens qu'il avoit vus jusqu'alors. Sir Herbert étoit plus âgé qu'Ormond de quelques années. Il avoit à celte époque vingtsept ans, mais à cet âge peu avancé, il avoit déjà fait plus de bien que n'en font bien des gens pendant tout le cours d'une longue existence. Les principaux domai

nés de sir Herbert étoient situes dans une autre partie de l'Irlande. Le docteurCambray y avoit fait un voyage. Le compte qu'il avoit rendu à Ormond de tout ce que sir Herbert y avoit fait pour améliorer la situation de ses paysans et pour les rendre heureux; le tableau qu'il lui avoit tracé de l'état prospère dont ils y jouissoient, de leur industrie , de leur indépei'dance; de l'attachement aussi plein de dévouement qu'éloigné de servilité , qu'ils avoient conçu pour sir Herbert et sa mère ; du sentiment de vénération avec lequel le nom d'Annaly étoit prononcé dans cette contrée , avoient fait naître dans"le cœur d'Ormond un enthousiasme auquel il aimoit à se livrer.

l\ s'attachoit de plus en plus à tout ce qui portoit le nom d'Annaly, et l'intérêt qu'il prenoit aux détails de la vie rurale, s'augmentoit tous les jours. H accompa^ gna une fois sir Herbert dans une course qu'il fit pour visiter tout le domaine d'Annaly. Ce n'étoit que depuis peu qu'il en étoit rentré en possession , par la mort d'un homme à qui il avoit été loué pour sa vie, et c'étoit la première fois qu'il y

avoit séjourné. Il trouva qu'il y a voit beaucoup à faire pour en améliorer les terres , et surtout la condition morale des habitans.

Ce domaine s'étendoil le long du rivage de la mer. Les habitans qui vivoient près des côtes étoient des paresseux , des vauriens , des misérables , qui pendant la vie du dernier possesseur d'Annaly , se procuroient, par des voies condamnables, les moyens de lui payer leurs renies. Les meilleurs d'entre eux étoient des pécheurs qui vivoient dans la fainéantise , parce que l'habitude de se fier sur leur bonheur les empêchoient de se livrer à aucun genre d'industrie. Les autres s'occupoient de contrebande, dist.'iloicnt en fraude des eaux de vie de grain.s , et vivoient du pillage des vaisseaux qui échouoient sur la côte. Or le rivage en étoit dangereux et cou verts de rochers; les naufnîges y étoient fréqiiens, et l'on dit que ces mécréaiis , pour en augmenter lenombre , allumoient des feux dans les gros temps pour attirer les bàtimeus vers les endroits les plus périlleux. Indigné de ces infâmes pratiques, sir Herbert, aussitôt qu'il en eût cou-

noissance , ne négligea rien pour y mettre un terme, et résolut de punir sévèrement les délinquans, s'il ne pouvoit lejs réformer. D'abord ils firent valoir contre lui une espèce de drpit de possession , dont ils pensoient qu'un seigneur ne pouvoit priver ses vassaux ; ils protestèrent qu'ils ne pourroient payer leurs rentes, s'il les empéchoit < e s'en procurer les moyens comme bon leur sembleroit; enfin qu'il prrdroit au moi ns la moitié de soikrevenu^ s'il recherchoit trop scrupuleusement comment il éloit ])roduiL A l'appui de leurs assertions et de leurs argutneus , ils lui citèrent l'exemple « d'aussi bons gentilshommes , qu'il en pût exister en Irlande, qui obtcnoient ainsi le payenient de leurs rentes , et qui en étoient payés très exactement. Il y avoit l'honorable M. un tel, M. tel autre, et à coup sûr on' pouvoit parler de sir UlicliO'Sliaue. Vojlà un homme cpa'on étoit heureux d'avoir pour seigneur : il savoit quand il ialloit détourner la tète et fermer les yeux , et c'étoit en les f< rmant que ses mains .se trouvoient bien remplies. Sir Ulick étoit un homme puissant, un excellent maître;

ses vassaux poiivoient toujours compter sur sa protection. Personne n'oseroit les toucher. Il savoit tourner les lois en fa» veur du pauvre, et les faire passer à travers tous les actes du parlement , comme l'eau par les trous d'un crible. S'il avoit seulement assez de mémoire pour se souvenir de la moitié' de ce qu'il promettoit , il n'y auroit personne à lui comparer. »

Sir Ulick avoiî acheté sur cette côte une terfe contiguë à celle désir Herbert. Il avoit fait cet achat par spéculation , parce qu'il savoit qu'il pouvoit en retirer un produit considérable , en paroissant ignorer les moyens employés par les hatitans pour payer leurs rentes. Tous ceux que sir Herbert renvoyoit de son domaine , alloient s'établir sur celui de sir Ulick.

Ce fut en sacrifiant ses propres intérêts, en établissant une justice rigoureuse , en accordant des récompenses généreuses à ceux qui , loin de piller les malheureux naufragés, sauveroient quelque chose de leurs propriétés, que sir Herbert parvint à inspirer au peuple une morale plus pure, et des sentimens plus humains. Il s'occupoit en ce moment à faire construire',

sur une partie de la côte qui n'offroit aucun danger à la navigation , un fanal, pour lequel il avoit obtenu l'autorisation du parlement , et il lâchoit d'établir une manufacture detoile à voiles, pourdonner de l'occupation aux habitans, et les retirer de leur habitude de fainéantise ; mais les progrès qu'il auroit pu faire dans son projet de civiliser les habitans de son domaine, étoient arrêtés à chaque pas par le mauvr.is exemple de leurs voisins, les habitans du domaine de sir Ulick , et par les querelles qui s'élevoient sans cesse entre les gens habitués à une vie oisive et vagabonde, et ceux qui commençorent à sentir le prix du travail et de l'industrie. Quand on apercevoit de la côte un vaisseau en danger , il s'élevoit toujours des rixes violentes entre ceux qui désiroient sa perte , et ceux qui cherchoient à le sauver. Dans cet état de choses, de nouveaux sujets de plaintes se présentoient à chaque instant, et Ormondqui étoit souvent présent quatid les accusateurs et les accusés arri voient devant sir Herbert pour réclamer son intervention , tantôt comme seigneur du lieu , tantôt comme magis-

trat, eut de fréquentes occasions de voir les principes et le caractère de son nouvel ami mis à l'épreuve. Il y prenoit un double intérêt , à cause de la part que son tuteur, ou du moins les liabitans de son domaine avoient dans toutes ces affaires.

11 croyoit d'ailleurs devoir v/lonner d'autant plus d'attention , qu'il pouvoit luimême se trouver un jour propriétaire d'un domaine important, et dans le cas d'avoir à décider de pareilles questions.

Il aimoit à comparer les différentes manières dont le roi Corny , son tuteur, et sir Herbert gouvernoient leurs vassaux.

Le roi Corny ne connoissoit d'autres rè.-" gles que la loi naturelle , son bon cœur , -et sa volonté. Sir Ulick , en se conformant en aoparence à toutes les lois, savoil toujours les faire plier à ses intérêts, et cherchoità régner sur ses vassaux en leur prodiguant les promesses et en leur faisant concevoir l'espoir de sa puissante proiection. Sir Herbert, donnant l'exemple de la soumission aux lois , exigeoit qu'on y obéît rigoureusement , et dans les châtimens comme dans les récompenses ne consulloit ni la politique ni ses inclina-

ORMOND. Ti

lions personnelles. Il ne gouvernoit ni par menaces, ni avec tyrannie, mais il ne prodiguoit ni promesses, ni faveurs. Comme Marcus, il n'avoit pas pour principe, qu'il falloil maintenir le peuple dans Fassujcttissement ; ni comme sir Ulick, qu'il falloit le tromper ; ni comme le roiCorny, qu'il falloit le rendre heureux sans l'instruire. Il ne les traitoit ni comme des esclaves soumis à ses volontés, ni comme des gens avec lesquels il falloit employer la ruse et l'artifice , ni comme des marionnettes qu'il ne s'agissoit que de faire mouvoir le mieux possible. Il les regardoit corn me des êtres raisonnables, comme ses semblables, dont il désir oit anu^liorer la situation , parce qu'il assureroit ainsi leur bonheur et le sien. Il leur parloit raison , en y mêlant cette dose de gaieté qui peut seule la rendre supportable à un Irlandois.

Il existoit beaucoup de ressemblance en Ire le caractère de sir Herbert et celui du roi (lorny , quant à la générosité. Mais Ormond vit avec surprise, et d'abord même avec quelque regret, que la justice l'emportoit toujours en sir Herbert sur la

générosité. Le cœur d'Henry sur ce point penchoit souvent du côté du roi Corny, mais son jugement fut enfin forcé de se déclarer pour sir Herbert , et le cœur et la tète finirent par être du même avis;" l'expérience l'ayant convaincu que la justice est, de toutes les vertus, celle qui est la plus utile, et qui dans tous les temps €t dans toutes les circonstances , contribue le plus efficacement au bonheur des hommes. Henry se disoit souvent à luimême : « sir Herbert n'a que quelques années de plus que moi. Pourquoi lorsque j'aurai atteint son âge, ne pourrois-je pas me rendre aussi utile que lui , contribuer comme lui au bonheur des autres?»

Cependant l'idée de se marier et de se fixer en Irlande flattoit tous les jours davantage l'imagination d'Ormond , et il ne songeoit plus au voyage en France et en Italie, dont il avoit conçu le projet. Sir Herbert et lady Annaly qui avoient appris du docteur Cambray , qu'Ormond comptoit partir incessanîinent pour le continent, et à qui Henry , lors de sa première visite, avoit fait diverses questions qui annonçoient le même dessein, lui avoient

OB.MOND. i3

préparé une collection de cartes et de livres qu'ils avoient tirés de leur bibliothèque, et qui pouvoient lui être utiles dans son voyage. Mais Ormond ne songeoit plus à partir. Dans quel pays pourroit-il trouver quelque chose de comparable à ce qu'il voyoit , à ce qu'il entendoit à Annaly ?

Ce doit être une grande satisfaction pour un jeune homme qui a un grain de bon sens , et qui sent qu'il est sur le point de devenir inévitablement et éperdument amoureux, de voir que l'objet de sa passion et toutes les personnes qui composent sa famille , sont exactement les gens qu'il préféreroit à tous autres pour en faire ses véritables amis. Il trouvoit dans Florence Annaly , convenance d'âge-, de caractère, de goûts, de fortune, tout ce qu'il pouvoit désirer, tout ce qui doit assurer le bonheur dans le mariage , s'il pouvoit gagner son cœur. Mais ce cœur étoit-il encore libre ? Il se détermina à consulter d'abord à cet égard le docteur Cambray qui avuit toute la confiance de cette famille , que Florence ainioit beaucoup, et pour qui, par conséquent, Henry

14 0RM01N"D.

avoit conçu un redoublement d'amitié.

Il se rendit donc un matin à Vicars- Vale pour le voir, et làchier de sortir d'incertitude sur un objet si intéressant pour lui. Il croyoit lui confier un secret tout nouveau en lui parlant des sentimensque lïiissAnnaly lui avoit inspirés ; mais , à sa grande surprise, le docteur lui dit qu'il en étoit instruit depuis longtemps, et que sa femme et ses filles s'en étoient aperçues lorsqu'elles avoient passé quelques jours avec lui à Annaly.

a Esl-il possible ? « s'écria Ormond. « Ile bien , qu'en pensez-vous ? »

— « Que vous seriez très -heureux de pouvoir o])tenir le cœur de miss Florence , et nous soubaitons que vous y réussissiez. — Mais »

— « Mais ! Ah! mon cher docteur, je ne puis vous dire combien ce mallieureux Mais m'inquiète ! »

— « Hé, j)Ourquoi?»

— « Parce que vous l'avez prononcé d'un ton, d'un air — ! Oui je le vois, tout en soubaitant que je réussisse , vous pensez que je n'y parviendrai pas. —Vous croyez qu'elle a déjà disposé de son cœur. Si cela

ORMOTNTD. i5

est, dites-le moi franchement , et je pars demain pour la France. »

— « Vous êtes toujours à prendre d'es partis violens , mon cher Ormond , et vous tirez souvent des conclusions trop précipitées. — Souvenez- vous que je vous ai dit plus d'une fois que votre caractère impétueux pourra vous nuire. Ilfaut vtjus munir de patience. »

— « lié bien , docteur, j'en ferai provis^n dorénavant pour tout« ma vie ; mais dites-moi en ce moment si le cœur de miss Annaly est engage ou non. »

— « C'est à quoi il m'est impossible de vous répondre d'une manière certaine.

Tout ce que je puis vous dire , c'est qu'elle a refusé des offres très-brillantes. »

-' « Cela prouve que parmi ceux qui les ont faites, il ne s'est trouvé personne qu'elle aimât. »

— « Ou qu'elle a déjà trouvé quelqu'un qu'elle aimoit davantage.

— « Cela est possible ! — Très-possible ! — Cruelle possibilité! — Mais croyezvous cela probable , docteur? »

— « Je su s fâché, mon cher Ormond , d'être obligé de vous dire qu'il existe quel-

i6 ORMOND.

que probabilité contre vous. Mais je ne puis que vous énoncer les faits en général, sans vous établir mon opinion , parce que je n'ai pas eu occasion de former un jugement. — Je n'ai jamais vu les deux jeunes gens ensemble. »

— « Les deux jeunes gens ! »

— « Oui , il existe un jeune homme d'un grand mérite, à qui son rang et sa fortune donnent le droit d'aspirer à miss Annaly, qui ^aime éperdument, et qui n'en a pas encore été refusé , car je sais qu'il ne s'est pas encore déclaré. Mais on l'attend incessamment. »

— « Incessamment ! — J'espère qu'il n'est j)as aimable ? »

— « Vous vous trompez. Il est aussi ai-, mable qu'on puisse l'être. »

— « Et quel est son caractère? est-il grave? est -il gai? — Ressemble - 1- il à quelqu'un que je counoisse? »

— « A quelqu'un que vous avez-vu. — A un homme pour qui vous avez , je crois , autant d'estime que de respect, à sou père, le colonel Albemarle, l'ami intime de votre bon roi Corny. »

— « Quel contre temps! Que cela est

malheureux î — J'aimerois mieux avoir tout autre rival que le fils d'un homme à qui j'ai des obligations. — Il doit être dangereux s'il a seulement la moitié du mérite et de l'amabilité de son père. — Ah ! oui elle l'aime. J'en suis sûr. — Cependant si elle l'aimoit véritablement, seroit-eUe si enjouée en son absence? Cela est impossible.— Et lui-même , s'il l'aimoit autant que je l'aime , quel motif pourroit le tenir éloigné d'elle ?»

— « Son devoir sans doute. »

— « Son devoir ? — Quel devoir ? »

— « TN'existe-t-il pas dans le monde des devoirs à remplir , que l'amour même ne doit pas fiire oublier? Le colonel Aibemarle ne peut quitter son régiment sans congé. »

ft J'en suis ravi , » s'écria Ormond, « et je v?is me hâter de profiter de son absence avant qu'il arrive. — Mais, mon cher docteur, croyez-vous que lady Annal), que sir Herbert lui soient favorables? »

— « C'est ce que je ne puis vous dire. — . Je sais qu'il est ami inli me désir Herbert. — J'ai entendu lad} Annal} en pailer comme d'un jeune homme plein d'hon-

i3 ORMOND.

neur , doué des meilleures qualite's , et pour qui elle a beaucoup d'estime. »

Ormond soupira.

« Que le ciel me pardonne ce soupir , » dit-il ! a Je ne cro} ois pas que je puisse jamais soupirer de regret en entendant faire l'ëloge de qui que ce fût. Mais il est bien certain que je voudrois que le colonel Albemarle n'eût jamais existé. — Que Dieu me préserve de me livrer à l'envie ou à la jalousie ! »

Dès le lendemain matin , Ormond eut besoin de répéter cette prière. Pendant le déjeûner , on apporta des lettres pour sir Herbert qui, jen ouvrant la première, s'écria : « Ah ! c'est de mon ami , le colonel Albemarle. »

« Du colonel Albemarle? » s'écria lady Annaly , avec un accent de plaisir. « J'espère que nous le verrons bientôt? »

(( Il me dit, » répondit sir Herbert en continuant sa lecture , « qu'il n'est pas encore sûr d'obtenir un congé , mais qu'il vit dans l'espérance. » Et il passa la lettre à sa mère.

Ormond n'osa pas, ne crut pas devoir faire usage de ses yeux pour interroger la

physionomie de miss Florence , quoiqu'il fût convaincu qu'elle dût en ce moment pouvoir le faire juger de ses senti m eus. Mais il nepouvoit se boucheries oreilles, il s'attendoit que quelque expression sortant de sa bouche lui rendroit le même service ; mais, contre son attente , elle garda le silence. Lady Annaly parla au contraire du colonel avec toute la chaleur de l'amitié, et en fit un éloge complet.

Lorsqu'elle eut fini de lire sa lettre , sir Herbert demanda par trois fois à Ormond s'il connoissoit le colonel Albemarle.

« Je n'en sais rien,» lui répondit-il enfin, d'un air distrait. Et il est certain qu'il ne savoit en ce moment ni ce qu'on lui demandoit, ni ce qu'il répondoit.

Sir Herbert étonné , crut qu'il n'avoit pas bien entendu sa question , et alloit la lui répéter une quatrième fois , quand un regard de sa mère l'arrêta. Une lumière soudaine venoit de la frapper. Rien n'est si clairvoyant qu'une mère en certaines occasions. Il s'ensuivit un silence de quelques minutes qui parurent à Ormond une éternité. Miss Annaly le rompit la première, pour faire à son frère une obser-

-0 ORMOXD.

vaiioii peu importante sur un article d'un journal qu'elle lisoit.

Orinoufî respira. « Il est impossible qu'elle l'aime, » pensa-t-il. « sans quoi elle ne pourroit s'occuper en ce moment d'un article de journal. »

Depuis cet instant , il fut pendant quelques jours dans un état continuel d'agitation , ne sachant ce qu'ddevoit, ni ce qu'il vouloit faire; formant un projet, et y renonçant la minute suivante ; raisonnant , comme les passions font raisonner, c'est à dire , le plus mal possible , sur la moindre circonstance d'où i\ pouvoit tirer un augure fâcheux ou favorable. Enfin il se détermina , — et c'étoit, à s^on avis , le parti le plus prudent — à ne pas déclarer ses sentimeiis , avant de s'être bien assuté de ceux, de miss Annal) pour le colonel Albemarle, afin de ne pas s'exposer inutilement à l'humiliation d'un refus.

Tandis qu'il étoit ainsi en proie à tous les tourmens de l'incertitude , il sortit un matin pour faire une promenade solitaire, et se livrer à ses réflexions. Comme il sortoit de l'avenue du château pour entrer dans un sentier qui conduisoit à un petit

Lois, il rencontra une voiture qui en prenoit le chemin, et qui étoit pleine de monde. Il chercha à l'éviter, mais il fut a2)erçu. Un domestique, à cheval, qui accompngnoit l'équipage, s'en détacha, courut vers lui , lui demanda s'il n'étoit pas M. Ormond , et lui dit qu'une des dames qui étoient dans la voiture, mistress Mac-Crule , lui présentoit ses complimens, et le prioit de vouloir bien se rendre au château , attendu qu'elle avoit à lui parler d'une affaire importante.

« P.Iistress Mac-Crule! » dit Ormond:

« je ne pense pas que j'aye l'honneur de la connoître. »

« Monsieur, » dit ledomestique ,« mivStress Mac-Crule se nommoit autrefois miss Black, et deraeuroit au château de l'Hermitage. »

Il se rappela fort bien son ancienne aniie, ou pour mieux dire , son ancienne ennemie, njiss Black; et il se rendit surle-champ au château pour savoir ce qu'elle pouvoit avoir à lui dire.

En changeant de nom et de situation dans le monde , mi<s Black n'avoil pas changé de caractère. IS'ayant plus à parler

des- querelles de lady O'Shane avec son mari , elle ëtoit devenue la peste de tous les environs du château de l'Hennitage , la véritable lady Bluemantle de ce canton (i). Si elle n'eût pas quitté l'Angleterre, ellcauroit fait partie de cette espèce nombreuse trop connue pour avoir besoin de description ; mais transplantée dans un nouveau sol, et dans une nouvelle condition, elle se montra une variété dans une ancienne espèce avec des qualités nuisibles toutes particulières , qu'il peut être utile de décrire pour qu'on apprenne à s'en garantir. On ne sait pas tout le mal que des femmes semblables à lady Bluemantle peuvent faire en Irlande où les divers partis, en religion comme en politique , sont tellement échauffés les uns contre les autres ; et où il arrive souvent que des individus d'opinion différente se haïssent sans se connoître , s'épient sans jamais se voir , et sont par conséquent , portés à croire respectivement tous les contes, tous les rapports, quelque faux et absurdes qu'ils

(i) Caraclère de médisante dans une coni:5Jie ani^loise.

puissent être , qui tendent à flatter leur antipathie. Dans cet état de choses, il est presque impossible de connoître exactement les opinions , les discours et même les actions de ses plus proches voisins , tant l'esprit de parti dénature et empoisonne tout. C'est le plus beau champ que puisse trouver la médisance.

INiistress Mac-Crule avoit parfaitement joué son rôle dans tout son voisinage.

Elle avoit été du riche au pauvre , dd catholique au protestant , du quaker au méthodiste , rapportant tous les bruits scandaleux, répétant toutes les calomnies ' et les médisances qu'elle avoit entendues : des propos qu'on tenoit souvent avec plus d'indiscrétion que de méchanceté réelle, prenoient toujours dans sa bouche un caractère d'amertume et d'exagération quand elle les répétoit. Il ne seroit pas resté dans la paroisse deux personnes vivant en paix ensemble , au bout de Tannée, s'il ne s'y étoit trouvé fort heureusement un ministre protestant et un curé catholique, hommes d'esprit et de mérite, vivant bien ensemble, et doués tous deux d'un esprit de tolérance et de coa-

ciliation. Travaillant de concert au bien de leurs paroissiens , le docteur -Cambray et M. Mac-Cormuck se faisoient un devoir de suivre pas à pas mistress Mac- Crule , cherchant à guérir les blessures qu'elle avoit faites, et versant dans les cœurs qu'elle avoit déchires, le baume des , consolations chrétiennes. Aussi , étoientils généralement estimés, aimés et respectés. Grâce à leurs soins, le caractère de mistress Marc-Crule fut bientôt connu, et chacun s'empressa de la fuir. Dans la rage dont e]le fut alors saisie , elle attaqua tour à tour le ministre et le curé , épuisa tous les moyens de semer entre eux la division; et n'ayant pu y réussir, elle cria au scandale, et trouva qu'elle étoit beaucoup meilleure prolestante , beaucoup meilleure chrétienne que le docteur Cambray , parce qu'il ne haïssoit pas ses voisins catholiques.

Le docteur Cambray et le père Mac- Cormuck avoient pour but commun de répandre Tinstructiou parmi la classe inférieure du peuple. Ils avoient établi des " écoles où les enfans, proteslans ou catholiques, étoienl reçus indifféremment: le 1

village ëtoit d'une ëtendue Irès-cons dërable , de manière que les parens , sans dislinction de religion, envoyoient leurs enfans dans celle dont ils ëtoient le plus ■voisins. Nj le ministre , ni le cure ne cherchoient à les en détourner , parce qu'ils savoient qu'en leur donnant des principes généraux de religion , en leur inculquant de saines idées de morale , ni l'un ni l'autre ne chercboit à ëbranler leur croyance particulière.

Mistress Mac-Crule fut , ou feignit d'être fort alarmée , fort scandalisée , en voyant des enfans catholiques et protestans avoir ensemble des relations si fréquentes. Elle savoit que quelques familles n'approuvoient pas ce mélange , et elle pensa que c'ëtoit une belle occasion de se ^ donner de l'importance , en faisant de cet objet une affaire de parti. Cette idée brillante s'étoit présentée à son esprit au moment où Or moud, peu de temps avant son départ pour faire le tour de l'Irlande, avoit fait venir des Iles XoiresShélah et le petit Tommy, qui s'ëtoieut établis chez Moriarty. Pendant l'absence d'Ormond , Moriarty et Shëlah , quoique excellens ca- 3. 5

t6 0RMOND.

iholiqiies, avoient envoyé l'enfant à l'école du docteur Cambray, dont ils étoient beaucoup plus voisins que de celle du père Mac-Cormuck. lisl'avoient exhorté àbien étudier , afin de surprendre M. Ormond à son retour , par les progrès qu'il auroit faits : Toramy ne manquoit ni d'intelligence ni de bonne volonté , et l'idée de surprendre M. Ormond lui donnant de l'émulation , le plaça bientôt à la tête de ses camarades. Il avoit constamment la première place , et obtint un prix qu'il apporta en triomphe à Shélah , pour le montrer à M. Ormond à son arrivée. Le docteur Cambray étoit enchanté des progrès de l'enfant , il le citoit pour exemple aux autres, et ce fut pour mistress Mac- Crule un motif de lui accorder son aversion. Elle ne pouvoit concevoir que ce petit Tommy , qu'un enfant catholique , fut toujours mieux placé que les enfans protestans, ni lui pardonner d'avoir obtenu nn prix qui devoit leur appartenir. En prenant des informations, elle apprit qu'Ormond l'avoit fait venir des Iles Noires , qu'il s'intéressoit à lui ; nouveau motif pour le haïr davantage. Le docteur

Cambray ëtoit intimement lié avec Ormond ; excellente raison pour l'accuser d'une partialité honteuse.

Indifférent aux propos envenimés de cette mégère , le docteur n'en continua pas moins ses soins pour le petit Tommy, dont les progrès étoient tous les jours plus marqués.

Il existoit dans ce comté une institution charitable pour l'éducation d'un certain nombre d'enfaus de sept à douze ans. Lorsqu'ils quittoient l'école , on payoit leur apprentissage dans le métier qu'ils vouloient prendre , et ils jouissoient encore d'autres avantages qui faisoient désirer vivement aux parens de la classe inférieure d'y voir adîuettre leurs enfans.

Cet établissement étoit soutenu par les contributions volontaires des dames les plus riches et les plus distinguées du comté , qui s'étoient réservé le droit de faire la nomination , un jour qu'elles fixoient chaque année. Pour y être admis, il étoit nécessaire qu'ils fussent porteurs d'un certificat du ministre protestant ou du curé catholique , constatant qu'ils savoient lire et écrire , et qu'ils

étoient d'une bonne conduite. Les dames protectrices faisoient beaucoup d'attention à ces certificats , et les termes dans lesquels ils etoieut conçus, dëterminoient presque toujours l'admission.

Le jour de la nomination pour cette année approclioit , et le petit Tommy avoit obtenu dVxcellens certificats du docteur Cambray et du père Mac-Corniuck. Shëlali et Moriarty avoient les plus grandes espérances , et étoient dans l'encliantement. Mais Shelaîi , quiaimoitles surprises , avoit recommandé à Moriarty de n'en point parler à M. Orraond , afin de le surprendre agréablement si l'on réussisoit , et afin de causer moins de peine à l'enfant, s'il n'a voit pas le bonheur d'être admis , en le laissant ignorer à son protecteur.

Pendant ce temps , mistress Mac-Crule mettoit en œuvre contre le petit Tommy tous ses moyens de nuire.

Quelques dames protectrices étoient d'avis qu'il seroit plus convenable, à l'avenir, de n'admettre dans cet établissement que des enfans protestans. Mistress Mac - Crule étoit parvenue à s'iosiauer

ORMOND. â9

dans les bonnes grâces de l'une d'entre elles qui ne se trouvoitpas en ce moment dans le comte, et qui avoit envoyé un jjouvoir pour la représenter.

Elle étoit donc fort affairée en ce moment, visitant toutes les dames protectrices , parlant de craintes et d'espërances, briguant, intriguant , sollicitant les voix et les suffrages, comme s'il se fût agi de l'affaire la plus importante. Elle disoit partout qu'il n'y avoit cette année qu'inie seule place vacante à l'école , et qu'on vouloit l'accorder à un enfant catholique ; que si on le souffroit , on ne savoit pas jusqu'où cela j.'ourroit aller ; que , bientôt ou n'y recevroit plus de protestans ; qu'en un mot, c'en étoit fait de l'Irlande et de la religion , si le petit Tommy obtenoit la préférence.

Mistress Mac-Crule trouva très-difficile d'éveiller les passions et les préjuges do, plusieurs daines , que leur éducation et leur caractère auroient dû mettre à, i'abri de leur influence, mais qui étoient assez foibles pour se laisser tromper par des discours astucieux.

Sa visite à Annaly ayoit pour but d'es-

sayer si elle pourroit faire quelque impression sur l'esprit de lady et de miss Annaly, qui toutes deux ëtoientdu nombre des protectrices de l'école. Quant à Orraond qu'elle n'avoit jamais aimé , elle étoit enchantée de trouver l'occasion de le chagriner en nuisant à son petit protégé. Elle espéroit lui prouver par là , qu'elle étoit maintenant d'une plus haut© importance que lorsqu'il l'avoit connue au château de l'Hermitage. Elle ne pensoit guère qu'en suivant ainsi les inspirations de sa haine , elle alloit servir les intérêts de l'amour de celui qu'elle désiroit tourmenter.

ORMOND. Si

Page 1