CHAPITRE XXIV
Wrmond , d'après le message qu'il venoit de recevoir de mistress Mac-Crule , renonça à son projet de promenade. En.
arrivant au château , il se rendit au salon où il trouva la compagnie , qui venoit d'arriver. Il salua , et s'avança vers mistress Mac-Crule , dont il reconnut surle-champ les traits de mauvaise augure , et la figure d'un pied et demi de long, d'une maigreur hors de toute proportion et plus sinistre qu'on ne pourroit se l'imaginer. Les coins de sa bouche abaisses , les yeux levés au ciel et n'en laissant voir que le blanc , ou pour mieux dire que le jaune ; ses bras décharnés étendus, elle déploroit d'un ton lamentable, à ce que crut Ormond , quelque grande calamité publique , car elle prononçoit ces paroles comme il entroit.
« Le danger est imminent , ma chère lady Annaly. — Il est pressant, ma chère
raiss. Nous sommes tous perclus , et Tlr-
Jande Ah ! que ne suis je encore en
Angleterre ! — OuiTIrlande est positivement ruinée ! »
Ormond regarda lad^; i\nnaly et sa filie , pour lire sur leur visage ce qu'il devoit penser de ces paroles effrayantes. Mais il se rassura en voyant l'air de tranquillité de la mère , et en apercevant un îc'grr sourire sur les lèvres de miss Florence.
(c M. Ormoud , » dit lady Annaly , «j'apprends avec peine que l'Irlande court à sa ruine , et que vous en êtes la cause. »
« Que j'en suis la cause ! » rëjjëta Orinond d'un air surpris. «Je vous demande pardon , n)ilady , de répéter vos paroles ; mais il m'est impossible de les corn* prendre. »
« Je ne les comprends guère mieux , » dit lady Annaly en souriant ; « mais quand vous aurez vécu dans le monde aussi long-tem])s que moi , vous ne vous étonnerez plus d'entendre des choses que vous ne puissiez comprendre. On m'assure que la ruine de l'Irlande sera occasionnée par un de vos protégés qui se nomme Tommy Dun.... Dun »
ORMOND. nS
« Tommy Dunglin , peut - être ? » dit Ormond en riant. « Et quel mal cet enfant peut-il causer à l'Irlande ou à qui que ce soit ? »
Sans daigner jeter les yeux sur Or*
mond dont le penchant à rire lui avoit
- toujours souverainement déplu , mistress
Mac - Crule continua à s'adresser à lady
Anualy.
— « Je ne parle pas , milady , de cet enfant insignifiant individuellement : mais vous qui avez vécu si long-temps dans le monde , vous devez savoir qu'il n'existe ni chose , ni personne , quelque insignifiante qu'elle soit en elle-même , qui ne puisse devenir un instrument dangereux, entre les mains de certaines gens. »
« C'est une vérité constante , » dit làdj Annaly.
* — « Et l'on ne peut ni dire , ni s'imaginer jusqu'où , dans les mains d'un certain parti , la chose la plus indifférente ,
l'enfant le plus innocent Ce n'est pas
que je prenne sur moi de dire que celui dont il s'agit soit entièrement innocent, quelque jeune qu'il soit. — ^Mais innocent ou non , milady , il n'existe absolument
34 ORATOND.
rien dont un certain parti , dont de certaines gens , des mal - intentionnés , ne puissent se servir pour leurs projets. »
« C'est encore une vérité , » dit ladj Annaly. « Je voudrois pouvoir le nier. »
— « Je vois , milady , que ni vous , ni miss Annaly , ne considérez cette affaire aussi sérieusement que je le désirerois. C'est une infatuation ! » ajouta-t-elle , en poussant un soupir qui étoit presque un gémissement. «Mais si vous saviez la moitié de ce que j'ai appris depuis que j'ai épousé M. Mac-Crule , sur la véritable situation de Tlrlaude ; si vous aviez le quart des movens que je possède pour obtenir des renseignemens certains , M.
Mac-Crule étant un des juges de paix les plus actifs de ce pays , parcourant sans cesse le comté dans tous les sens , et ayant dans tous les rangs des espions qui l'informent de tout ce qui se passe ; si vous en appreniez seulement la centième partie, ma chère lady Annaly, vous trembleriez— oui vous trembleriez du matin jusqu'au soir. »
— « Je remercie donc le ciel de mon ignorance , je n'aimerois guère à trem-
bler ainsi , et je ne vois pas quel bien il pourroit en résulter pour l'Irlande. »
— « Mais vous pouvez en faire beaucoup en cette occasion , milady : cela convient à votre rang et à votre caractère. Vous pouvez rendre un service signale à des millions d'êtres qui sout encore à naître. »
— «Permettez- moi, mistressMac-Crule, de ne pas porter si loin mes inquiétudes. Notre bienveillance nous offre autour de nous assez d'objets qui la réclament. Pourquoi par exemple ne l'exercerions nous pas d'abord sur ce petit Tommy ? »
« Je vois que mes efforts sont inutiles ! » dit mistress MacCrule, en se levant avec l'indignation d'un zèle mal récompensé.
« Jenny , sonnez pour avoir la voiture, macbère. — Mistress Mac Grégor , je suis à vos ordres. — Je vois qu'il est iiuilile que j'en dise davantage. Mais j'ai cru de mon devoir, milady , de vous parler ainsi. J'ai cru qu'il étoit convenable , que je vous devois , milady, ainsi qu'à miss Annaly, de vous faire connoître nos senlimens , avant le moment de les expliquer en public. J'ai recueilli les opinions d'un grand
nombre de dames protectrices , et le re'sultat n'en est pas douteux. Yous le verrez samedi prochain , car nous aurons un scrutin , bien certainement. — Hë bien , Jenny , voyez -vous la voiture ? — Oui ? — Adieu, milady '• Bonjour, miss Annaly. »
Elle fit un pas pour se retirer.
« Je suis venu ici par votre ordre, niistress Mac Crule , » lui dit Ormond , » et vous ne m'avez pas dit quelle est l'affaire importante dont vous désiriez me parler. »
— « Il est vrai , monsieur. Je m'étois bien enveloppée ce matin, et j'étois venue malgré le froid , et m.algré mon rhume, comme raislress Mac-Grégorpeut en rendre témoignage, dans l'espoir de faire un j)eu de bien , de donner un avis amical afin fie prévenir une explosion publique; mais je vois que je m'épuise en vain , on ne veut pas attacher à cette affaire le dégré d'importaîice qu'elle mérite , je ne puis donc que vous laisser dans votre aveuglement ; vous reconnoîtrez la Vérité de ce que je vous dis , quand Tinstant de la crise sera arrivé. »
« C'est une véritable cruauté, » dit Ormond , « de me laisser dans de profondes
OKMOND. Zy
ttnèbres, et de m'accuserd'aveiiglemeht.
Je lie comprends rien au danger dont je vous ai entendu parler, et je ne conçois pas quel rapport peut y avoir le petit Tommy. »
Mistress Mac-Grëgor la tira par la robe, en lui faisant un signedel'c^il , et niislress Mac-Crule daigna se rasseoir , et répéta à Ormond tout ce qu'elle avoit dit avant son arrivée. Il eut grand peine à ne pas éclater de rire en apprenant que ce danger, que cette crise dont on étoit menacé , que ce péril si pressant qu'il s'agissoit de prévenir , dévoient éclater si le petit Tommj obtenoit dans une école de charité la place à laquelle on alloit avoir à nommer.
Il se trouva hors d'état de répondre avec le sérieux convenable , et miss Annaly prenant pitié de son embarras , vint à son secours en invitant mistress Mac- Crnle et sa compagnie à partager un déjeuner qu'elle fit servir. La proposition fut acceptée, on se mit à table, et les partis opposés se réunirent pour faire l'éloge d'une galantine, et d'autres mets délicats qui leur furent servis. La discus-
38 ORMONB.
sion cependant , interrompue par momens , étoit souvent reprise par mistress Mac-Crule. Miss Florence hasarda quelques mots de plaisanterie, mais mistress Mac-Crule remit sur la table un verre de vin de Barsac qu'elle portoit à ses lèvres, pour dire que la matière ètoit trop sérieuse j)our se permettre de plaisanter.
Miss Annaly continua pourtant. Elle se flatta que si elle pouvoit faire sourire mistress Mac-Gregor et deux jeunes demoiselles qui Faccompagnoieut , mistress Mac-Crule verroit les choses sous un point de vue moins sombre , et sentiroit peutêtre le ridicule auquel elle s'exposoit, en sonnant Talarme avec si peu de raison.
« Mais est-il donc possible, » dit Florence , « qu'il y ait un si grand danger à permettre que de jeunes enfans , catholiques ou protestans, fréquentent la même école , s'asseyent sur le même banc , apprennent à lire dans le même li-^re, et trempent leur plume dans la même écritoi rf^ ? »
ccOh ! ma chère miss Annaly, » s'écria • mistress Mac-Crule , « combien je suis ' surprise -de vous entendre parler si légé
ORMONDi. 3
rement en cette occasion , vous de qui j'attendois , je l'avoue, des principes plus sévères ! Tout cela est fort aisé à dire , mais vous ne faites pas attention que les erreurs du papisme — je puis parler ainsi , je ne crois pas qu'il y ait de catholiques parmi nous, — que les erreurs du papisme, dis-je , sont contagieuses au dernier point. »
« Je me souviens, » dit lady Annaly, « que lorsque j'étois enfant, je vis venir* chez un de mes oncles un homme fort en colère. C'étoit un honnête homme ^ c'est-à-dire, un protestant, car dans ce temps heureux , ce titre ne s'accordoit qu'aux protestans. Il se plaignoit amèrement du curé de la paroisse. « Que croyez- < vous qu'il va faire, mylord? w dit-il à mon oncle. « Il va enterrer le corps d'un » catholique, non -seulement dans le ci- ) metière , mais à côté de mon père qui
I) est mort bien ferme dans les principes ) du protestantisme ! » — « Mon cher j monsieur, » lui répondit mon oncle, j'ai une plainte bien plus sérieuse à faire contre le ministre : il a eu l'audace d'enterrer hier un homme qui
» vient de mourir de la petite vérole, » côte à côte avec ma grand'mère qui ne » l'a eue de sa vie. ».
Mistress Mac-Crule fit une grimace en entendant la fin de cette histoire. Elle pensa que la morale de lady Annaly et de son oncle etoit fort relâchée, mais elle ne se permit aucune observation à cet égard, leur réputation bien établie les mettant à l'abri de sa méchanceté.
Elle se contenta de lever les yeux au ciel en poussant un soupir que lui arracha l'idée des péchés de toute la génération^ Un coup d'oeil de mistress Mac-Grégor la fit revenir à son sujet.
« Non -seulement , » dit-elle, « il peut résulter du mal d'admettre des enfans catholiques dans nos écoles, mais on n'en peut espérer aucun bien ; car quoi que vous puissiez faire , vous n'en ferez jamais de bons protestans. »
« Hé bien , » dit lady Annaly , « comme ' mon digne ami l'évéque de L*** l'a dit en parlement , si vous ne pouvez en faire de bons protestans , faites- en de bons catholiques. Songez d'abord à les rendre vertueux. » '>-
OR^NIOND. 4t
Mistress Mac-Crule perdant tout espoir de convertir lady Annaly, s'adressa alors à Ormond pour avoir son ultima^ tum. Elle lui demanda s'il avoit bien pris son parti sur l'affaire en question ; le pria de réfléchir que l'enfant, pour se servir des termes les plus doux, ayant eu le malheur de naître catholique, ce seroit un acte de sagesse et de déférence au vœu général , de ne pas en faire un instrument de discorde; et ajouta qu'ayant nécessairement de l'influence sur les j^arens de ce pauvre enfant, il feroit bien de les déterminer à retirer son nom de la liste des candidats , au moins jusqu'à ce que ce que les dames protectrices eussent décidé la question générale de l'admission des catholiques.
Ormond répondit qu'il avoit ignoré jusqu'à ce moment que son petit protégé fût au nombre des candidats, mais que venant de l'apprendre , grâce aux soins de mistress Mac-Crule , il se croyoit obligé en honneur et en conscience de ne pas abandonner un enfant dont il avoit pris soin jusqu'à ce jour , mais de soutenir au coDlraii e ses intérêts de tous les 3. 4 •
moyens que son peu de crédit pouvoit lui fournir; que dans quelque religujn que cet enfant eût eu le malheur à^ naître, il n'ajouteroit pas à son infortune en le privant d'une chance favorable qui s'offroit à lui pour recevoir de l'éducation , et s'assurer un sort à l'avenir, surtout quand c'était une récompense méritée par son travail et son application.
Mistress Mac-Crule soupira.
« Au surplus , » ajouta Orniond, « l'enfant attendra son destin de la volonté des dames protectrices. C'est à elles qu'il appartiendra d'en décider. Il aura sans doute quelques certificats à leur présenter en sa faveur. »
« Oh ! des certificats ! » s'écria mistress Mac-Crule , que signifient des certificats? celui du père INIac-Cormuck n'est absolument rien , et quant à celui du docteur Carabray — , sans doute c'est un homme très-respectable — qui a peut-être des principes un peu trop libéraux — mais je n'entends pas dire la moindre chose à son désavantage. — Cependant personne n'ignore le train ordinaire des choses, et la grande amitié du docteur pour mon-
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«leur Ormond peut influencer le docteur en fareur du petit protégé d« M. ()rmoud, n'importe ce qu'il soit à M. Ormond. — Je n'entends rien donner à penser. Certainement je n'ai aucuns soupçons, si j'en avois , je me garderois bien de les montrer. » '^ "'
Florence etoit fort ôceùpée à servir mistress Mac-Grég^c/r et ses deux filles.
« La réputation du docteur Camhray , » dit Crmond d'un air de hauteur, « suffira pour repondre de son impartialité'.
Quant à ce qui me concerne , je laisse à mistress Mac-Crule pleine liberté de penser,'de dire et de faire entendre thut ce qu'elle jugera à propos. Je l'engage cependan-t ,pour l'amaur d'elle-ménie , à se bien assurer dés faits, car la calomnie t^tojwhe souveht «iir s6¥uiaàfpui'.'i
Alarmée par le ton de confiance et de fermeté que l'innocence d'Ormond lui inspiroit, mistress Mac-Cr^uîe , qui étoit lâche, comme le sont lous les méchans, baissa la voix et assura qu'elle n'avoit voulu rien donner à entendre; qu'elle étoit bien loin de vouloir offenser monsieur Ormond, et que quant à la calom-
nie, c'ëtoit ce qu'elle détestoit le plus au monde. Au surplus elle étoit charmée de l'avoir entendu s'expliquer ainsi. — Il y avoit bien des gens qui se permettoient de parler. Elle avoit déjà cherché à leuF imposer silence. Elle sauroit maintenant que leur répondre.
Ormond la regardoit d'un air qui semblqit dire : » Vous tairez -vous enfin? » Mais elle n'avoit pas tout dit. Il fallut qu'elle ajoutât qu'elle étoit désespérée de voir qu'il persistât à vouloir que Tommy fût présenté comme candidat, parce qu'il lui seroit infiniment douloureux d'agir en opposition avec lui ; que cependant c'étoit pour elle un devoir de le faire ; qu'elle savoit que beaucoup\ d'autres dames étoient dans la même intention ; qu'enfin il s'exposoit à une mortification aussi inutile que certaine.
« Hé bien, » dit Ormond , « quand j'aurai fait tout ce que je dois, tout ce qui m'est possible , je tâcherai de supporter ce désappointement. »
Un sourire d'approbation de Florence fit battre son cœur, et mistress Mac-Crule lui parla quelques inslaos, sans qu'il en-
tendît une syllabe de ce qu'elle disoit.
Elle avoit vu sourire Florence , et s'étoit aussi aperçue de l'effet que ce sourire avoit produit sur Ormond. Lorsqu'elle se leva pour partir elle se tourna vers miss Annaly, et lui dit en baissant la voix , mais de manière à ce que tout le monde put l'entendre :
« Miss Annaly m'excusera j'espère^ mais je crois devoir Tavertir que si elle prend samedi prochain le parti auquel elle paroît déterminée , je sais que bien des gens en tireront des conséquences. »
Florence rougit, mais répondit avec un calme et une dignité que mistress Mac-Crule n'attendoil pas d'une jeune fdle douce et timide, que , (quelques conséquences que l'on voulût tirer de sa conduite , elle n'en agiroit pas moins de la manière qui lui sembleroit conforme à la justice et à la raison.
Ainsi finit la visite. Le lendemain lady et miss Annaly, accompagnées par sir Herbert et Ormond , se rendirent à Yicars- Vale , et allèrent ensuite avec le bon docteur à l'école qu'il dirigeoit, afin de voir le petit Tommy , et de s'en former
une opinoin Impartiale. Une fois par semaine, les parens et les amis des enfans étoient admis dans l'école afin qu'ils pussent être témoins de leurs progrès. Le hasard voulut que non-seulement lady Annaly eut pris pour sa viste ce jour d'admission publique , mais qu'il y eût aussi une distribution de prix. Shélah et Moriarty se trouYoient du nombre des spectateurs. Leur présence, et surtout celle de M. Ormond , firent un tel effet sur l'enfant, qu'il se troubla entièrement : la voix lui manqua, ses petites mains tremblèrent , et il ne put répondre un mot à ce qu'on lui demanda.
« Oh î oh \ n s'écria , d'un air de triomphe , une voix qu'on reconnut pour celle de raistress Mac-Cru le. »
«f Ah ! mon Dieu ! « dit Shélah à voix basse à JMoriarty : « Si cette méchante femme jette sur lui un mauvais œil , et que les yeux de Tommy rencontrent les siens , c'est fait de lui pour la vie. »
« Paix , femme, paix ! ■>■> dit Moriarty. « Il n'y a rien à craindre. Elle ne peut lui faire de mal. Ne vovez-vous pas le bon docivuT entre lui cl elle? - Tenez, le voili
qui revient à lui. Ecoutez. Il commence à parler. »
Encouragé par le docteur , Tommy avoit en effet heureusement surmonté le trouble qu'il avoit éprouvé. Il répondit parfaitement à toutes les questions qui lui furent faites, lut et récita par cœur , sans faire une seule faute, et mérita, d'après l'opinion générale, le prix qui lui fut accordé. Les applaudissemens de ses compagnons prouvèrent même qu'ils reconnoissoient sa supériorité, et furent un hommage rendu à la justice du docteur par ceux qui y étoient les plus intéressés. On vit aussi que, malgré tout ce qu'on avoit dit et fait directement et indirectement pour jeter du blâme sur sa conduite , il avoit réussi à empêcher l'envie et l'esprit de parti de s'introduire dans le cœur des enfans confiés à ses soins.
Mistress Mac-Crule se retira incognito , sans que personne s'en aperçût.
« Il est clair, » dit lady Annaly , « que cet enfant n'est pas un favori , car il a des amis. »
« Ou que si c'est un favori ^ » dit sir Herbert , «il faut qu'il ait quelque mérite,
pour trouver des amis dans ses rivaux. » « Il vient à nous, » dit Florence qui avoit éprouvé pour lui le plus grand intérêt , et qui avoit toujours eu les yeux fixéssurlui. « Mon frère , faites-lui place, il veut parler à jM. Ormond. »
Tommy venoit montrer à Ormond le prix qu'il venoit d'obtenir , ainsi que celui qui lui avoit déjà été accordé quelque temps auparavant, et que Shélah avoit apporté dans un petit panier. 11 les lui remit d'un air de satisfaction aussi naturel que légitime.
« Shélah, » dit l'enfant, « m'a dit que vous seriez charmé de les voir. — Voilà aussi mes certificats, M. Henry, celui que le docteur a signé lui-même , et celui que le père Mac-Cormudk m'a donné avec sa bénédiction. »
Ormond regarda avec grand plaisir le petit trésor de Tommy, et miss Annaly parut le partager vivement.
« Hé bien , mon cher enfant, avez-v^ous quelque autre chose à me dire? » lui demanda Ormond , qui voyoit dans ses yeux qu'il se passoit dans son esprit quelque nouvelle idée.
— « Oui , M. Henry : je voudi ois vous dire un mot. »
— «Parlez, mon enfant, parlez. Ces clames ne doivent pas vous effra3^er. »
— Oh non ! non ! « dit l'enfant en souriant d'un air expressif, et en prenant la main que lui olfroit miss Annaly.
Comme l'enfant paroissoit désirer lui parler en particulier , Ormond recula quelques pas avec lui , et Tommy , tenant toujours la main de miss Annaly, l'obligea en quelque sorte à les suivre.
« J'ai peur de vous causer des dësagrémens , M. Henry , m dit l'enfant.
« A moi , » dit Ormond. « Pas le moin- (dre. — Expliquez -vous, Tommy, que voulez-vous dire ? »
— « Hé bien , M. Henry, c'est qu'hier soir , pendant que j'étois couche , Moriarty et Shëlah ëtoient à causer. Hs me croyoient endormi , mais je ne dormois pas, et j'ai tout entendu. Hs parloient de mistress Mac-Crule , de vous, de la nomination à la grande école. Hs disoient que si je m'y présentois , cette méchante femme pourroit bien vous faire de la peine. Ainsi donc , M. Henry , pour évi-
5o OEMOND.
ter tout cela , je vous prie de me renvoyer demain aux Iles Noires. »
Le pauvre enfant avoit le cœur gros de chagrin. A peine put-il finir sa phrase , et il se détourna pour pleurer.
Ormond et Florence, charmés de son bon cœur , et éprouvant tous deux le même sentiment, se baissèrent au même instant pour l'embrasser, et dans ce mouvement spontané , leurs joues se rencon- Irèrent avant d'avoir atteint celles de l'eniant. Florence se releva en rougissant : pour Ormond , ce fut le plus heureux moment de sa vie.
Lady Annaly et sir Herbert vinrent alors les rejoindre , et ils reprirent le chemin du château.
Moriarty, en retournant chez lui avec Shélah, lui dit : « je parie , Shélah , que vous n'avez pas vu tout ce qui s'est passé aujourd'hui. »
— « Je vous dis que j'ai tout vu. — Si vous en voulez une preuve, je vous dirai que Tommy a manqué d'être embrassé* — Heim ? »
— «c Hé bien , Shélah , vous avez encore de bons yeux, »
OR MONO. 5f
— « Ah ! je ne suis pas aveugle. — Il ne faut que la moitié d'unœil pour voir ces choses-là. — Oui , oui , j'ai vu avant vous, Moriarty , comment les choses alloient. Dès l'instant qu'ils sont entrés dans la salle , je me suis dit voilà deux anges bien appareillés , si jamais il y en a eu sur la terre. — Tout cela est réglé làhaut , dès avant que nous soyons nés. Il y est écrit qui nous devons épouser. Tout y est fixé invariablement. »
— « Non , Shélah , pas fixé invariablement. Ce n'est pas cela. »
— « El qu'en savez vous , Moriarty ? »
— « Pourquoi ne le saurois - je pas aussi-bien que vous, Shélah? »
— # Hé bien, à !m bonne heure ; comme vous voudrez. — Mais qu'en pensez-vous , enfin ? »
•— «Que, quoique tout soit décidé làhaut , nous n'en avons pas moins la liberté du choix. »
— a Je veux mourir si j'entends un mot à cela !»
-^ « Vous aVez donc l'entendement bien dur, ce malin , Shélah? — Tenez, voyez M. Henry et Peggy Shéridan. Ké bien ,
5a ORMOND.
mon opinion est qu'il etoit écrit là-haut, que , dans le cas où il renouceroit , comme il l'a fait , à ses mauvais desseins sur elle , le ciel lui accorderoit , par manière de recompense, cette jeune dame, cet ange qu'il gardoit en reservepour lui. Ne croyezvous pas que cela soit ainsi , Shélah? — Allons, parlez, soyez raisonnable. »
Shélah ne voyoit qu'obscurité dans tous ces raisonnemens, et elle garda le silence. Elle , et Moriarty venoient de s'enfoncer, sans s'en douter, dans les profondeurs de la métaphysique, et il e^t étonnant qu'ils ne se soient pas querellés , comme l'ont fait, en pareils cas, tant de gens plus savans qu'eux.
Il ne fut pas malheureux pour l'amour d'Ormond, que l'esprit et le cœur de Florence fussent maintenant entièrement occupés d'un objet qui lui rappeloit sou souvenir. Mistress Mac-Crule avoit piqué son amour propre , donné un nouvel essor à sa sensibilité, et vaincu sa timidité. Bien certainement elle éprouvoit un vif intérêt pour cet enfant, mais riei) ne lui défendoit de l'avouçr. Ne s'agi^soit il pas de protéger un innocent qu'on youloit
ORMO^iD. 53
persécuter? — Elle ne cherchoit pas à connoître si quelqu'autre motif ne plîii- (loit pas secrètement dans son cœur en faveur du petit Tommy.
L'animositë de mistress ]Mac-Crule lui faisant multiplier chaque jour les courses et les visites pour préparer les dames protectrices à la grande bataille qui de- Toit avoir lieu le samedi suivant, lady et miss Annaly dévoient aussi faire quelques démarches auprès de leurs amies pour leur faire connoître la vérité. Quelquesunes d'entre elles allèrent même à l'école du docteur Cambray, et voulurent voir le petit candidat, afin de le juger sans partialité.
Le fameux samedi arriva enfin , et Florence montroit une inquiétude, une impatience qui la rendoient doublement aimable, dou})lement intéressante aux veux d'Ormond. lMali?ré tous les efforts de l;i méchanceté, l'élection se fit conformément aux principes de justice et dliumanité qui animoient la plupart des dames, et Florence fut cliari?ée d'aller annoncer
la décision de l'assemblée au petit candidat, qui attendoit son sort dans uue
chambre avec ses compagnons. L'air rayonnant de plaisir, elle s'empressa de porter cette bonne nouvelle.
« Voyez si ce n'est pas un ange ! » s écria Shélah , en levant les mains au ciel.
Ormond, pour ne rien dire , n'en sentoit que plus vivement , et ses regards passionnés peignoient si bien ses sentimens, que Florence , confuse , eut à peine la force de s'acquitter de sa commission.
Si mislress Mac-Crule eût été présente , elle aiiroit encore crié : «Ou 1 oh! » mais désespérée du peu de succès qu'avoient obtenu ses intrigues et sa malignité, elle s'étoit retirée dès qu'elle avoit vu les suffrages 2£ déclarer presque unanimement pour Tommy. Le désir d'embarrasser les deux amans, lespoir de leur nuire, n'avoient même pu la retenir.
Oui, les deux amans. L'amour avbit fait, en peu de temps, bien des progrès dans le cœur de miss Annaly. Embrassant la cause de la justice et de Thuniiinité, se joignant à toutes les vertus, il en avoit pris possession , d'abord à son insçu , et s'y étoit étabU de manière à ne pouvoir en être chassé.
DRMOrs^D. 55
Où ëtoit le colonel Alberaarle pendant tout ce temps? Ormond l'ignoroit. Il n'y pensoit guère, à peine pensoit-il à luimême en ce moment. L'idée du colonel ne tarda pourtant pas à se représenter à son esprit. Il vit que lady Annaly et sir Herbert sembloient vouloir lire dans ses yeux les sentimens qu'il pouvoit avoir pour Florence, et il craignoit quils n'eussent déjà irrévocablement fixé leur opinion sur le choix de son époux. Miss Annaly, elle-même, paroissoit éviter, avec soin, toute occasion de se trouver seule avec lui, quoiqu'il eut, plusieurs fois, cherché à en faire naître. On attendoit son rival de jour en jour; il résolut donc de ne s'expliquer qu'après son arrivée , persuadé qu'il lui seroit alors bien facile de voir à quel point en étoient les choses ,
Ainsi raisonnoit Ormond ; mais ces raisonnemens, bons ou mauvais , ne lui servirent à rien, par suite d'événemens imprévus.