‹ OrmondChapitre 4 sur 40 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

iVlAis étoit-il donc naturel, etoil-il possible que sirUlick O'Shane se fût si aisément décide k se séparer d'Henry Or^ mond , et à le lancer sur locéan du monde , jouet des vents et de la forUuie? Si quelqu'un avoit montré pour Henry une amitié constante et désintéressée , c'étoit bien sir Ulick. Dès son plus bas âge , lorsqu'il eut perdu sa mère , et que son père , remarié en Amérique, l'avoit entièrement oublié, illavoit retiré à sa nourrice, dont la pauvreté ne lui auroit pas permis de le garder; il l'avoit élevé dans son château avec son propre fils. Il en avoit fait son favori , littéralement son enfant gâté. Celle tendresse ne s'éloit point passée avec les grâces enjouées de l'enfance, elle n'avoit fait que croître avec le temps. Après avoir été \e joujou de sir Ulick , pendant ses premières années , Henry , dans sa jeunesse , ctoit devenu sou compagnon de chasse ,

l'associé de tous ses plaisirs. Quelque violent, quelque difficile à gouverner qu'il fût pour les autres, jamais il n'avoit opposé l'ombre d'une résistance aux moindres désirs de son bienfaiteur, jamais il n'avoit encouru son déplaisir. Et tout d'un coup, sans aucun motif apparent , si ce n'est le mécontentement de sa femme, dont le mécontentement ne l'avoit jamais beaucoup inquiété, comment se pouvoitil faire que sir Ulick abandonnât son protégé, qu'il souffrît qu'il s'immolât pour conserver la paix conjugale? Pouvoit-il croire que ce sacrifice pourroit y réussir ? n'avoit-il pas l'expérience du contraire ? Etoit-il donc possible qu'il agît ainsi ? Cela étoit-il dans la nature humaine?

Oui , cela étoit dans la nature de sir Ulick O'Shane. Une longue habitude lui en avoit donné la force. Peut-être éloit-il naturellement chaud dans ses affections; mais plus d'une fois dans sa vie il ks avoit sacrifiées aux plans que traçoit son imagination. La nécessité , c'est-à-dire , la nécessité de ses affaires , les suites de ses extravagances,avoient ainsi trempé son caractère. Les premiers sacrifices lui avoient

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d'abord coûté de pénibles efforts; mais peu à peu, l'habitude avoit endurci son cœur, et en avoit refroidi la chaleur naturelle. Quand il disoit ou qiiilj'uroii de la manière la plus cordiale , qu'il feroit tout au monde pour servir un ami , il y avoit toujours une restriction mentale qui disoit : « Tout ce qui ne pourra ni nuire à mes intérêts , ni contrarier mes projets. » Mais comment Henrv pouvoit-il donc nuire à ses intérêts ou contrarier ses projets? Ou comment sir Uliclv avoit- il fait cette découverte si soudaiu< nuuit? La première cause du changcinent de ses dispositions pour son jeune Au'ori fut la pâleur de miss Annaly. l! l'avoit observée avec attention pendant toute la scène qui suivit l'apparition dOrmond dans le salon ; il avoit parfaitement remarqué que ce n'étoit pas Marcus qui causoit ses inquiétudes, et il croyoit avoir découvert en elle le commencement d'un atlacheiTient qu'elle ne soupçonnoit peut-être pas elle-même, mais qui , s'il venoit à se fortifier, ponrroit renverser tous ses plans. Il se détermina donc«urle-champ , avec le sang froid d'un expérimenté fai-

seiir de projets , à se débarrasser d'Ormond sans délai. Il ne songeoit nullement à s'en séparer pour toujours , mais son but ^toit de .l'éloigner du château de l'Hermitage tant que les Annaly y resteroient , et de le laisser dans les lies Noires jusqu'à ce qu'il eut amené ses desseins à maturité ; ne doutant pas qu'il ne fût toujours le maître de* le rappeler d'exil , et de forcer lady O'Shane à se réconcilier avec lui.

Maisétoit-il probable que miss x^nnaly, remplie de talens et d'amabilité , éprouvât quelque attachement , quelque prédilection pour un jeune homme comnne Ormond, dont l'éducation avoit été si négligée , emporté , violent , et dont la fougue venoit de le jeter dans la situation terrible où il se trouvoit en ce moment ? Dans l'instant où, couvert du sang d'un innocent, il ne devoit offrir à ses yeux qu'un objet de dégoût et d'horreur , étoitil possible qu'un sentiment qui ressemblât à de l'amour, se fît jour dans un cœur entièrement rempli par des principes de délicatesse et de vertu ?

Non certainement. Les liaisons que sir

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Ulick avoit eues avec des femmes d'un caractère tout différent, l'avoient induit en erreur en celte occasion , et l'avoient privé de son discernement ordinaire.

Henry Ormondëtoit sans doute un charmant garçon , parfaitement bien fait ; d'une jolie figure, sans être efféminé; rempli de grâces , et doué des manières les plus attrayantes, surtout quand il étoit dans la compagnie des dames. Ces qualités extérieures étoient bien suffisantes , suivant sir Ulick, pour gagner le cœur de quelque femme que ce fût. Mais celui de Florence Annaîy étoit à l'épreuve de pareilles armes. Jamais il n'avoit éprouvé pour M. Ormond le moindre sentiment d'amour ; jamais l'idée ne s'en étoit même présentée à son imagination; et la circonstance dans laquelle elle venoit de le voir , n'étoit pas propre à en faire naître la pensée dans un esprit , siège de l'innocence et de la candeur. Une terreur subite , une crainte confuse de qtielque malheur , l'avoient fait pâlir en le voyant paroître tout sanglant à la porte du salon. S'il falloit une autre excuse pour le trouble qu'elle montra , nous y ajoute-

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rions l'état de foibîesse où elle se trouvoit alors , sortant à peine d'une assez longue maladie. Lorsqu'elle fut instruite de ce qui ëtoit arrivé , ce que sir Ulick prit pour une tendre inquiétude qu'elle concevoit pour la sûreté personnelle d'Henry, n'étoit que l'effet de l'horreur que lui inspiroit le crime de ce jeune honinîe , £t de la pitié qu'elle éprouvoit en voyant' ses remords. Sa mère, qui la connoissoit pnieux , ne soupçonna pas uninstant qu'un autre sentiment que ceux qu'elle avouoit, eût produit en elle cette vive émotion. Elle la partagea même avec sa fille. Toutes deux regrettèrent sincèrement qu'unjeune homme, doué par la nature d'heureuses dispositions , d'un caractère noble et généreux , doué des plus aimables qualités , qui auroit pu devenir un membre iitde et estimable de la société , se trouvât de si boruie heure victime de passions qu'il ne pouvoit gouverner. Elles l'avoient vu quelquefois à Dublin , l'hiver précédent , et au nnlieu de la vie dissipée qu'il y menoit , elles avoient remarqué en deux ou trois occasions, que nous ne nous arrêterons pas à détailler ici , qu'il étoit

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susceptible de devenir un homme tout différent de ce qu'avoient fait de lui une mauvaise éducation , un pernicieux exemple , une indulgence excessive , et une négligence honteuse de la part de celui qui l'a voit pris sous sa protection.

Sir Ulick venoit à peine de quitter Orraond , quand le chirurgien arriva , et il ^ ne songea plus qu'à Moriarty, dont il avoit cesse de s'occuper pendant quelques instans. Il n'eut pas le temps de réfléchir sur la conduite de son tuteur. Son esprit étoit entraîné par un torrent d'idées qui se succédoient avec la rapidité d'un rêve.

Il accompagna le chirurgien dans la chambre du blessé. Moriarly venoit de s'éveiller , et quelques heures de sommeil l'avoient considérablement soulagé.

Le chirurgien convint qu'il le Irouvoit beaucoup mieux qu'il ne l'avoit espéré, et dit sur-le-champ qu'il n'y avoit aucun inconvénient à le faire transporter ailleurs , en prenant les précautions convenables, et que sa position n'en pouvoit êtreempirée. Moriarly cherchoit évidemment à parohre mieux qu'il n'étoit en-

core , afin de calmer rinquiëtude d'Orlïiond , dont les regards fixés sur le chirurgien , annonçoient la foi qu'il avoit dans l'oracle qu'il alloit prononcer, et auquel Henry attaclioit le bonheur ou le malheur de toute sa vie. Ne rions pas j de cette confiance. Henry n'avoit que vingt ans, et il n'avoit pas assez d'expérience pour vsavoir combien sont incertaines toutes les prédictions de la médecine.

Le disciple dEsculape , après avoir longuement questionné le malade , se recueiUit quelque temps pour réfléchir , et, prenant un air grave, dit qu'il lui étoit impossible deprononcer encore définitivement , mais que si le patient ne se trouvpit pas plus mal le lendemain matin , il concevroit alors quelques espérances , et se hasarderoit peut-être même à le déclarer hors de danger : quelque réservée que fut cette décision, Ormond e^^ fut enchanté. Son cœur se sentit soulagé d'une partie du fardeau dorit il étoit accablé; et une .pièce d'or sortit de la bourse que sir Ulick avoit donnée- à Henry , pour passer dans la main du chirurgien , qui lui dit

alors qu'au total il voyoit plus de raisons pour espérer que pour craindre.

Le prenriier soin d'Ormond fut d'écrire à son ami , le roi des Iles Noires , une lettre qui contenoit le récit de tout ce qui s'étoit passé , et où il lui demandoit un asile dans ses domaines, tant pour lui que pour son malade. Il étoit huit heures du matin quand il remit sa lettre à l'exprès qui devoit la porter , et il craignit d'en recevoir la réponse trop lard pour pouvoir s'y rendre dans la journée. Il accepta donc l'offre obligeante que lui fit la maîtresse d'école du village , de le loger ainsi que le blessé jusqu'au lendemain. Il n'existoit , au surplus , personne dans le village qui n^en eût fait autant pour M. Henry. Chacun fut aussi surpris qu'affligé d'apprendre qu'il alloil quitter le château , et l'indignation contre lady O'Shane n'auroit pas connu de bornes, si l'on avoit si> qu'elle en étoit la cause. Mais il eut la générosité de le cacher , et défendit au pt^it nombre de ceux qui âvoient été témoins de la scène de la vedle , d'en parler à "qui que ce lût. ' Marcus ne se levîi que très tard dans la

matinée : la nuit n'avoit pas été assez longue pour dissiper les fumées du vin qu'il avoit bu chez le roi des lies Noires. Son étonnement fut extrême quand il apprit qu'Ormond partoit véritablement.

Il répéta plusieurs fois qu'il falloit qu'il fût fou , ou qu'il eût une bien mauvaise tête. Comment pouvoit-il avoir passé la nuit à veiller un misérable tel que Moriarty ? n'étoit-il pas absurde de prendre tant d'inquiétude à ce sujet) ? quelques guinées n'auroient- elles pas facilement arrangé cette affaire , sans faire tant de bruit? Qu'auroit-il fait de plus, s'il àVOit blessé un homme comme il faut, un de ses meilleurs amis ? N'étoit-ce pas porter les choses à l'extrême, suivant sa coutume ?

Sans avoir un souvenir bien distinct de cfe qui s'éloit passé la nuit; précédente , jVîarcus ne pouvoit pourtant se dissimuler qu'Ormond l'avoit considérablement ménagé dans le récit qu'il en avoit fait. 11 se rappeloit qu'il s'étoit rais dans une violente colère , et qu'il avoit excité Ormond à châtier l'insolence de Moriarty . Ce u'étoit pas la première fois que son ami I. 6

(i6 ORMOND,

lui ëpargiloit le blâme , en se chargeant de tous It^s torts. H en étoit reconnolssantjusqu a un certain point : ilsecroyoit fort attaché à Henry , mais son amitié i ii'étoit capable ni de soutenir l'épreuve ! de l'adversité , ni de résister à une différence d'opinion. Quoique Marcus fût en apparence doux et indolent , sa violence ne connoissoit nulles bornes quand il s'agissoit de ses préjugés. Au lieu de se gou- : verner par des principes de justice dans *a conduite envers ses inférieurs , il se i prévenoit contre eux sur le premier faux ' rapport, et sans se donner la peine d'exaininer les faits. La bassesse et la flatterie gagnoient aisément ses bonnes grâces ; tandis que la plus légère contradiction , le moindre esprit d'indépendance , l'offensoit irrévocablement. Il étoit en ce moment piqué contre Ormond à cause de l'intérêt que celui-ci prenoit à Moriarly , parce qu'il détestoit les Carols , et surtout Moriarty ; ce dont il eût été bien embarrassé de donner une bonne raison.

Il alla voir Henry , voulut lui prouver qu'il avoit tort , et celui-ci n'ayant pas Toulu en convenir, il s'en trouva forma-

lise , et ils se séparèrent peu satisfaits l'un, de l'autre. Marcus exprima pourtant à son ami beaucoup de regret de le voir quitter le château de spn père , mais à la fin de leur entretien , il est fort douteux que ses regrets fussent bien sincères , quoiqu'ils eussent pu l'être au commencement. Il avoit l'esprit étroit , et peut-être ne fut-il pas très fachë d'être débarrasse d'un compagnon qui avoit été plus d'une fois son rival dans l'affection de son père , et dont il pouvoit avoir à craindre d'un autre côté une rivalité encore plus redoutable. La froideur avec laquelle il reçut les adieux d'Henry , le peu de sensibilité qu'il témoigna lors de cette séparation , causèrent beaucoup de chagrin au pauvre Ormond qui , quoique déterminé à s'éloigner, auroit désiré de se voir regretter, et surtout par le compagnon , par lam.i de son enfance II se laissa heureusement tromper à la chaleur que son tuteur mit dans ses adieux , et ce souvenir le soutint et le consola dans un moment où son cœur saignoit , et où 11 étoit presque épuisé par les sensations pénibles et douloureuses qu'il avoit successi-

(>S ORZvîOISrD. .

vement éprouvées depuis vingt - quatre heures.

L'exprès qu'il avoit envoyé au roi des Iles Noires ne revint pas dans la journée. Contre-temps sur contre- temps. Moriarty qui s'étoit beaucoup fatigué pendant le jour , en voulant paroîlre mieux portant qu'il ne l'étoit encore , en paya la peine pendant la nuit suivante. Sa fièvre fut accompngnée de délire , et Ormond qui n avoit jamais vu de pareils symptômes , sentit redoubler toutes ses alarmes. Il seroit impossible de décrire tout ce qu'il souffrit. Ce fut pourtant un bonheur pour lui. Il ne falloit rien de moins pour produire sur son esprit une impression suffisante , et cet exetnple étoit nécessaire pour lui prouver combien il est dangereux de s'abandonner à la violence de ses passions.

La fièvre diminua vers le matin , et à huit heures le malade tomba dans un profond sommeil. Ormond, aussi ardent dans la dévotion que dans tous ses sentimens , s'agenouilla près de son lit , demanda au ciel la ?uérison de Moriarty , trt fit le vœu le plus solennel que s'il lui

pardonnoit cette faute , que s'il lui sauvoit l'horreur d'être un meurtrier , aucune provocation , aucun mouvement de colère , ne pourroient , dans tout le cours de sa vie, le déterminer à lever la main contre un de ses semblables.

En se relevant après avoir fait ce vœu et cette prière , il fut surpris de voir près de lui lady Aiinaly , et sentit un mouvement de confusion. Elle avoit fait signe à Moriarty , qui venoit de s'ëveiller , de ne pas avertir Ormond de son arrivée. Elle vit l'embarras d'Henry, n Ma présence ne doit pas vous troubler , jeune homme , » lui dit-elle ; « ne rougissez pas que j'aye été témoin d'un sentiment qui vous fait honneur , et qui m'inspire un vif intérêtpour vous ».

— « Lady Annaly prendre intérêt à mol ! » s'écria-t-il : « Est-il possible qu^une dame qui étoit pour moi l'objet d'un respect religieux ; que je croyois trop parfaite pour accorder une seule pensée à un être telque jesuis , tel que j'étois même avant cet événement fatal.... » L'émolion l'empêcha de continuer,

« ri ne le sera pas, je l'espère, » dit

lady Annaly : « je lis dans les traits de ce pauvre homme l'espoir assuré de sa guéri son. »

« Vous avez raison , milady , » dit Moriarty : «je guérirai ; je veux guérir pour l'amour de lui , sans parler de ma mère ,

et de ma sœur, et de Après toutes

les peines qu'il a prises pour moi depuis deux jours , il seroit trop malheureux que je meure , et que mon esprit fût peutêtre obligé , bon gré mal gré, de venir le tourmenter ; car pour être poursuivi , il n'a rien à craindre , quand je mourrois vingt fois. Je l'ai fait dire à ma mère , à ma sœur : je leur ai dit que je ne leur pardonnerois jamais si elles le faispient. Si elles n'étoient pas à la foire , elles seseroient déjà venues ici , et dès que je les verrai , je les ferai jurer de ne pas faire de poursuites , et de ne pas chercher à se venger d'un homme qui n'a voit pas de mauvaises intentions contre moi , qui n'a pas plus de malice qu'un enfant. Si on ne l'avoit pas excité. . . . Dailleiirs il ne vouloit que me faire peur dans un moment de colère; le coup est parti malgré lui. — Voilà toute l'histoire , milady. »

Lady Annaly fut charmée du ton simple avec lequel ce brave homme venoit de lui faire ce récit , et de la générosité qu'il montroit. Elle lui demanda s'il n'avoit pas besoin de quelque chose.

— « Besoin , mylady ? Non , je vous remercie. M. Henry ne me laisse manquer de rien. »

— « Et jamais vous n'en manquerez , tant que je posséderai une obole , » s'écria Ormond.

« J'espère pourtant » dit lady Annaly, en souriant, «que lorsque Moriarty sera guéri , ce qui , j'espère , ne tardera pas , votre dessein, M. Ormond, n'est pas de le rendre malheureux en l'entretenant dans l'oisiveté. »

— « îfon , non , mylady , je ne voudrois pas qu'il dépensât pour moi son petit avoir. — Savez-vous bien qu'il va quitter le château, mylady ? Je n'ai jamais été si surpris de ma vie. C'a été pour moi un second coup de jjistolet. Le premier u'étoit rien en comparaison. »

Il fallut user d'autorité pour forcer Moriarty à garder le silence et à se tranquilliser. ?f 'ayant pas devant les yeux la

crainte du chirurgien , et ayant surmonté le premier mouvement de timidité que lui avoit inspiré la vue d'une lady , il se trouvoit trop disposé à déployer toute son éloquence.

Lady Annaly engagea Ormond à sortir un moment de la cbambr.^ du malade.

Elle désiroit Tentretenir de ce qui le concernoit lui-même.

— « J'espère , M. Ormond , que vou»

n'attribuerez pas à un motif de curiosité déplacée , mais au désir de vous être utile , si je vous demande ce que vous comptez faire, et quels sont vos projets?»

JamaisOrmond n'en avoitformé aucun.

Il n'étoit propre à aucune profession , si ce n'est peut-être au service militaire , car il étoit déjà trop âgé pour entrer dans la marine. 11 lui répondit qu'il alloit se rendre en ce moment chez un parent de sir Ulick -, M. Cornélius OShane , dans les lies Noire».

— « Mon jfils , sir Herbert Annaly , possède dans ces environs le domaine dont nous portons le nom. Il n'y a pas encore été, mais nous devons nous y rendre quand nous quitterons le château de

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l'Hermitage. J'espère que je vous y verrai , et quand vous aurez arrêté vos plans pour l'avenir , je me croirai heureuse si je puis vous aider à les exécuter. »

« Est-il possible, mylady ,» s'écria Orniond , avec une surprise qui n'étoit pas affectée, « que vous ayez tant de bonté , tant de condescendance , pour un homme qui le mérite si peu? — Mais je le mériterai, si je sors du malheur où ma violence m'a plongé. — Lady Annaly daigner s'intéresser à moi ! »

— « J'ai connu votre père il y a bien des années, et cette circonstance suffiroit pour motiver cet intérêt ; mais je vous dirai sincèrement , M. Ormond , que vous m'en avez inspiré un personnel par quelques traits que j'ai remarqués pendant votre dernier séjour à Dublin , et qui prouvent la bonté de votre cœur. Ne soyez donc pas surpris que je m'intéresse à votre destinée. — Mais ce m.ot destinée est vuide de sens. Il est pire que vuide de sens, il feroit croire qu'une destinée préside à ce qui peut nous arriver d'heureux ou de malheureux dansla vie. J'ai quelque expérience , et mes observations m'ont

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appris à penser que le bonheur ou le malheur que nous éprouvons , dépend en grande partie de notre propre conduite.»

Ormond l'écoutoit avec l'attention d'un homme qui sent vivement , et qui saisit avec promptitude une idée nouvelle pour lui , et dont il ne connoissoit encore ni la vérité , ni la valeur. Il étoit accoutumé au langage de la bienveillance , mais il avoit rarement entendu prononcer des paroles dictées par le jugement et le bon sens. Il désiroit qu'elle continuât de parler, et il restoit les yeux fixés sur elle , sans oser prononcer un mot, de crainte d interrompre la chaîne de ses idées.

Mais en ce moment un laquais de lady O'Shane cherchoit lady Annaly pour l'avertir que le déjeûner étoit prêt. Elle réitéra son invitation à Ormond , lui dit adieu , et le quitta sans attendre des remercîmens que son émotion et sa reconnoissance lui ôtoient la possibilité d'exprimer.

« Puisqu'il existe un être , un être «i parfait, qui s'intéresse à moi ,» pensa Henry , « je ne suis donc pas tout-à-fait indigne de bienveillance ; mais je veux

m'en rendre plus digne encore. Je veux travailler à vaincre mes défauts ; dès ce moment j'y suis résolu. Je n'aspire pas à la grandeur , mais qui sait si avec des efforts je n'arriverai pas enfin à la vertu ? »

On verra par la suite s'il adhéra toujours bien fermement à cette résolution , si les circonstances ne la lui firent pas quelquefois perdre de vue ; mais il est certain qu'il ne l'oublia jamais entièrement.

C'est à conipter de cette époque de sa vie , c'est par suite de la pénible , mais utile impression que firent sur son esprit les evénemens dont nous venons de rendre compte , que nous pouvons dater le commencement de la réforme de notre héros. Héros y disons-nous? mais jamais homme n'eut à se corriger de plus de défauts quOrmond , et tous les héros naissent parfaits. Au moins c'est ce que voudroient nous faire croire leurs biographes ou plutôt leurs panégyristes. Le nôtre est bien loin d'être si heureux. Les lecteurs de son histoire ne courent pas le danger d'être fatigués dès les premières

pages par la longue énumération de toutes ses perfections : ils ne seront pas éblouis par l'ëclat d'une vertu qu'il est impossibleà l'humanité d'imiter ou d'atteindre. Au contraire il s'en trouvera plus d'un qui sera porté à se féliciter de n'avoir jamais eu autant de défauts qu'Henry Ormond.

Pour l'avantage de ceux qui veulent établir cette comparaison , nous nous ferons un point d'honneur et un devoir dç conscience , en écrivant la vie d'Ormond , de ne chercher à pallier aucune de ses fautes, et tout en traçant ses progrès vers le bien , nous ne cacherons aucun de ses mouvemens rétrogrades.

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