‹ OrmondChapitre 31 sur 40 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

vJrmond se Irouvoit alors installé au château d'Annaly, comme s'il eût été chez lui. Il y étoit dejjuis plusieurs mois , et à peine lui sembloit-il qu'il y fût resté quelques jours. Le séjour qu'il y faisoit , paroissoit au surplus aussi agréable à ses hôtes qu'il l'étoit à lui-même.

Il alla un soir, avec sir Herbert, visiter les travaux du fanal, que celui-ci faisoit construire sur le bord de la mer. H fut étonné de voir l'ouvrage si avancé en si peu de temps ; et surtout de remarquer dans le peuple un changement si considérable : l'industrie, l'amour du travail et de Tindépendance sembloient avoir déjà succédé au goût de la fainéantise et de l'oisiveté. Orraond ne put s'empêcher d'en féliciter son ami , et lui témoigna vivement combien il désiroit pouvoir faire , dans tout le cours de sa vie , la

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moitié du bien que sir Herbert avoit dëjè fait dans le court espace de la sienne.

— « Vous en ferez davantage, mon cher Ormond; vous aurez plus de temps pour en faire; — il faut que je mette à profit le peu de jours qui nie restent, pour....x

— « Le peu de jours qui vous reste:>t ! — J'espère, je me flatte que vous vivrez encare long -temps pour votre bonheur et celui des autres. — Vos forces semblent parfaitement rétablies. Vous avez maintenant toutes les apparences de la santé. »

Sir Herbert sourit en secouant la tète.

— « Ne vous fiez pas trop aux apparences , mon cher Ormond. Que mes amis ne s'y laissent pas tromper. — Je sais , je sens que ma vie ne peut être longue, et c'est pourquoi je m'empresse, avant de mourir, de faire tout le bien dont je suis capable. »

Le ton dont il parloit , le regard dont ces paroles étoient accompagnées , tout fit entrer dans le cœur d'Ormond la conviction de l'état dangereux de son ami , et lui fit apprécier plus que jamais le courage et la grandeur dame d'un homme qui s'oublioit entièrement pour ne son-

ger qu'à se rendre utile aux autres , et qui ne montroit ni crainte de la mort , ni regret de quitter la vie. Les couleurs brûlantes de ses joues , l'éclat plus qu'ordinaire dont brilloient ses yeux, la vivacité surnaturelle de son imagination , n'étoient que des indices trop certains du mal interne qui le dévoroit. L'énergie de son a me, qui sembloit croître à m*>sure que ses forces diminuoient; l'ardeur toujours croissante avec laquelle il se livroit à ses occupations journalières, et remplissoit tous les devoirs quil s'étoit imposés; la force d'esprit avec laquelle il ] cherchoit à entretenir les espérances de sa famille , étoient des symptômes dans lesquels l'œil clairvoyant d'une mère ne trouvoit que trop de causes d'alarmes.

Florence ayant moins d'expérience , et heureusement douée d'un cœur qui s'ouvroit facilement à l'espoir, se laissa plus aisément tromper. Elle ne pouvoit croire qu'un être qu'elle voyoit plein dévie, pût être en danger prochain de mourir.

Il étoit , en apparence , parfaitement rétabli de l'accident qui leur avoit causé à tant d'inquiétudes pendant leur séjour

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en Angleterre. 11 ne lui en restoit qu'une toux fréquente, mais légère, et qui ne paroissoit pas dangereuse : enfin les piédecins a\ oient déclaré qu'avec des soins et des ménagemens , en évitant le froid , et en s'abstenant de tout exercice violent , il pouvoit vivre et vivre long temps.

Il n'étoit pas facile à sir Herbert d'obéir à ces injonctions ; toutes les fois qu'il s'agîssoit de rendre service à un ami , d'être utile à un de ses semblables , d'exécuter un des devoirs quelquefois laborieux (le la place de juge de paix , il ne craignoit ni la fatigue d'esprit , ni celle du corps, et l'entbousiasme dont il étoit animé lui faisoit oublier sans cesse qu'il ne tenoit à la vie que par un fil prêt à se rompre.

On étoit alors au milieu de l'biver, et par une nuit orageuse, un vaisseau échoua sur la côte près d'Annaly. Le château étoit pourtant assez éloigné du rivage , pour qu'on n'y apprît cet événement que le lendemain matin. L'équipage s'étoit sauvé. C'étoit un petit bâtiment richement chargé. Dès que le bruit de ce naufrage arriva à sir Herbert , connois-

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sant l'infâme usage d'une partie des habitans de la côte , il y courut sur-le-champ afin de protéger ce qu'on pour roi t sauver contre le pillage auquel il ne doutoit pas que ne se livrassent les déprédateurs, qui, en pareille occasion étoient toujours trèsalertes. Ormond l'accompagna, un détachement militaire fut requis , et grâce à leurs soins une partie des marchandises qu'on avoit pu sauver fut placée en lieu de sûreté. Mais avant leur arrivée beaucoup de désordres avoient eu lieu , et les malheureux naufragés avoient perdu par le pillage presque autant que par la fureur des ondes. Des informations furent prises , et l'on s'assura que presque toutes les déprédations avoient été commises par les habitans du domaine de sir Utk>k. L'impunité les avoit enhardis, et ils disoient hautement que persoi/Ae n'oseroit intervenir dans leurs affaires' y à cause de leur maître.

Sir Herbert fut indigné. Sa juridiction , comme juge de paix, s'étendoil dans tout ce canton, et il ordonna des recherches exactes dans toute l'étendue du domaine désir Ulick. Ormond, jaloux de venger

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la réputation de sou tuteur , protesta que jamais il ne protegeroit de tels misérables ; et autant par zèle pour la justice , que pour empêcher sir Herbert de se livrer à une fatigue excessive , il insista pour marcher à sa place avec le détachement de soldats qui dévoient visiter toutes les maisons suspectes. Ce ne fut pas sans peine qu'il y réussit , et sir Herbert n'y consentit que parce qu'il vit qu'il ne seroit pas moins utile en dirigeant les travaux et les efforts de ceux qui cherchoient encore à sauver quelques débris du bâtiment échoué.

Ormond quitta donc son ami , et inquiet de voir son visage couvert d'un rouge pourpre , et son front mouillé de sueur , il le supplia de se ménager davantage , de songer à sa santé , et de ue pas oublier qu'il avoit une mère et une sœur.

« J'y penserai , mon cher Ormond , j'y pense , » répondit sir Herbert, « mais il faut songer avant tout à la justice publique» ; et il continua d'animer les travailleurs , non seulement par sa présence, niais par sa voix et par son exemple.

Les inquiétudes qu'éprouvoit Orraond en quittant son ami , loccupèrenl quelque temps : mais la besogne dont il etoit chargé exigea bientôt toute son attention. Il passa plus de trois heures à visiter de misérables cabanes dont tous les hommes s'étoient enfuis dès qu'ils avoient vu arriver les militaires, laissant aux femmes et aux enfans le soin de se tirer d'affaire à force d'excuses et de mensonges , ce dont ils s'acquittoient avec une merveilleuse facilité. On parvint pourtant à retrouver une partie des objets qui avoient été volés , mais beaucoup moins qu'on ne l'avoit espéré.

L'intérieur d'une chaumière d'Irlande paroît toute différente à ceux qui viennent y réclamer l'hospitalité , et à ceux qui s'y présentent pour découvrir des coupables.

Jamais' Ormond n'étoit entré dans une maison pour y exécuter un rnandat de recherche, et il n'étoit pas à la hauteur de la besogne , comme se l'observèrent tout bas le sergent et le constable qui l'accompagnoient.

Tandis qu'il écoutoit l'histoire lamen-

table d'une femme qui lui contoit que son mari étoit à l'hôpital , sans espoir de vivre , parce qui! s'ëtoit casse les deux jambes en tombant d'une échelle en servant les maçons qui travailloient au canal de sir Herbert , ce mari eraployoit deux excellentes jambes , pour sauter par la fenêtre d'une chambre voisine , et couroit se cacher avec une partie de son butin , dans une cave à pommes de terre dans un champ voisin (i).

Ailleurs, pendant qu'une autre matrone déployoit son éloquence, un enfant s'enfuyoit avec une paire de pistolets montés en argent qui provenoient du bâtiment échoué , et qu'il savoit où il pouvoit cacher. Ces pistolets avoient frappé les yeux d'Ormond , mais il fut impossible de les retrouver , ni l'enfant qui les avoit ' emportés, et que la femme protesta qu'elle ne connoissoit point.

(i) Les pommes d? terre faisant la principale nourriture des paysans <fb"lande , après leur récolte, on creuse de grandes fosses dans lesquelles on les enterre pour les coKserver plus long-temps, Note diL Traducteur,

Dans une autre hutte — car les habitations de ces misérables qui vivoient de pillage, malgré le profit qu'ils retiroient de leurs déprédations , n'étoient que de ■ véritables huttes, — il ne trouva qu'une femme qui étoit au ht, et qui poussoit des gémissemens comme si elle alloit expirer , et deux enfans dont le plus jeune crioit en demandant à manger, et l'autre , près du lit , cherchoit à soulever la tète de sa mère. On les avoit assurés qu'ils dévoient y trouver des effets volés , mais on eut beau chercher partout , jusque dans le chaume qui couvroit la maison , toutes les recherches furent inutiles. Lafemmenesembloit nullement inquiète , et rontinuoit à gémir sans presque répondre aux questions d'Ormond.

Le constable, vieux routier , voulut la faire lever pour visiter son lit , mais Ormond ne voulut pas le permettre ; elle le remercia d'une voix faible , et on sortit sans rien avoir trouvé.

Ayant terminé leur opération , ils reprirent la route du château , et ils étoient déjà rentrés sur le domaine de sir Herbert , quand un homme s approchant du

sergent , lui dit à demi-voix quelque chose qui le fit partir d'un éclat de rire. La gaieté se communiqua à toute sa troupe , 1 1 Ormond s'en étant aperçu , s'arrêta pour en demander la cause. Le sergent lui dit que la prétendue malade les avoit bravement attrapés: qu'elle avoit caché dans la paille de son lit des effets précieuxvolés sur le bâtiment; qu'aussitôt qu'ils avoient été partis , elle s'étoit levée , et que tous ceux qui avoient légitimement droit BU butin, étoient rentrés chez elle pour le partager. On avoit entendu le chef de la bande , une bouteille de whiskey à la main , proposer à ses compagnons le toast ci-après.

« La santé de sir Ulick O'Shane , notre ^ digne maître : puissions-nous le conserver long-temps. Celle de son pupille, Henry Ormond : puisse sa vue n'être jamais ni meilleure ni plus mauvaise. »

Ormond , piqué d'avoir été pris pour dupe, résolut de retourner sur-le-champ dans cette chaumière , et de tâcher de se saisir des pillards. Le sergent et le constable lui conseillèrent de descendre de cheval , afin de pouvoir arriver sans 5. 6

bruit, et de ne pas donner l'e'veil aux coupables. Il chercha quelqu'uu pour lui confier son cheval ; mais il n'aperçut dans les environs que les hommes qui formulent son escorte. Ils ëtoient pourtant à deux pas de l'endroit où l'on travailloijt au fanal, et ils y avoient laissé, quelques heures auparavant , un grand nombre d'ouvriers.

« Que signifie cela?» dit Ormond, «Que sont devenus tous les travailleurs ? Il n'est pas encore l'heure du dîner. Les voitures , les chevaux ont été abandonnés, et personne n'est resté pour y veiller ! »

Il avança quelques pas et aperçut un enfant de dix à douze ans qui paroissoit les garder, et qui avoit l'air triste. Il s'approcha de lui, et l'enfant resta muet.

« De quoi s'agit-il donc ? » lui dit Ormond , « est-il arrivé quelque malheur ? »

— a Ne l'avez-vous pas appris, monsieur ? » répondit l'enfant , « Je ne devrois pas vous le dire, car je sais bien qui vous êtes. »

« Est-il arrivé quelque chose à sir Herbert ? 3> demanda Ormond , respirant à peine.

«A sir Herbert? vraiment oui. — Le pire qui put lui arriver. Comme il couroit pour arrêter un coquin qui emportoit des objets qu'il venoit rie voler, il s'arrêta lout d'un coup et tomba comm.e s'il eût été frappé d'une balle , et quand on vint pour le relever — Hé mon Dieu! M. Ormond , qu'avez-vous donc ? »

Ormond ne l'entendoit plus,il etoit lui-même tombé privé de connoissanee.

« Prenez donc de l'eau dans ce baquet, et donnez-lui en ! » dit le constable. a Voilà mon chapeau. » cria le sergent.

Ormond en recouvrant l'usage de ses sens, entendit un soldat qui disoit : «Ce n'est peut-être qu'une foiblesse que sir Herbert aura éprouvée. »

Ces mots rendirent la vie à Ormond, et lui firent concevoir quelque espérance. Il remonta à cheval, et partit au grand galop. H ne rencontra personne sur la route , mais dans l'avenue qui conduisoit au château , il trouva presque tout le village rassemblé. La foule s'ouvrit pour le laisser passer , et plusieurs voix le prièrent de leur envoyer des nouvelles dés

qu'il seroit arrivé. Rien n'étoit donc encore certain , et son espoir augmenta. Il pressa son cheval et arriva bientôt à la porte du château , qui lui fut ouverte par O'Reilh', valet de chambre de sir Herbert. Dès qu'il eut jeté les yeux sur lui , il perdit toute espérance , il n'osa lui faire aucune question , et O'Reiliy , de son coté, sembloit n'avoir pas le courage de lui annoncer la fatale nouvelle. Le chirurgien, qui soitoit en ce moment, lui dit que la fatigue que sir Herbcrrt s'étoit donnée pendant toute cette matinée , avoit occasionné la rujjture du vaisseau sanguin , qui s'étoit déjà ronqju une fois, et qu'il venoit de mourir des suites d'une hémorragie interne. Sa mère et sa sœur avoient assisté à ses derniers momens , étoient plongées dans la plus vive douleur, et avoient exprimé le désir de ne voir personne.

Ormond priaO'Reilly delui écrire chez le docteur Cambray , pour lui donner de leurs nouvelles, cl se retira.

Deux jours après , il reçut un billet d'Olleilly , écrit a la liâte , et qui lui mandoit qu'il étoit parti xie très grand matin

pour transporter le corps du défunt dans un de ses autres domaines. On n'avoit pas cru devoir lui rendre les honneurs funèbres à Annaly, parce que les habitaûs du voisinage étoient tellement exaspérés contre les brigands, qu'ils regardoient comme la cause immédiate do sa. mort , qu'il eût été à craindre que cette vue ne les eût portés à des exvrémités contre eux. Les dernières parolrs de sir Herbert avoient été pour recommander que ses -funérailles eussent lieu sans aucun éclat , «t de manière à n'occasionner aucun trouble.

Il est très-vrai que la pompe d'un brillant cortège étoil inutile pour honorer la mémoire d'un homme tel que sir Herbert Annaly. Elle peut être nécessaire aux grands, les hommes vertueux n'en ont pas besoin. Si l'appareil du luxe ne les conduit pas jusqu'au lieu de leur sépulture, les regrets de tous les cœurs les y suivent.

Si le chagrin public peut adoucir la douleur privée, et il a ce pouvoir, jusqu'à un certain point , les parens et les amis de sir Herbert eurent cette consola-

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tion , mais ils en avoient encore une autre, et d'un ordre plus relevé.

C'est le privilège de la religion et de ses ministres d'essuyer leslarmes de Thumanité , quand toute autre ressource est insuffisante. Il est vrai que le temps efface à la longue le souvenir des infortunes, que l'âge amortit le sentiment du chagrin; mais le pouvoir des consolations est bien supérieur , bien plus digne d'un être raisonnable, de l'homme dans l'état de société, quand il se fait sentir , non en resserrant nos facultés , en amortissant nos sensations , mais en développant les unes , en ennoblissant les autres , et en nous inspirant, non une indifférence sloïque pour les peines et les plaisirs de ce monde , mais une pieuse soumission à la volonté du ciel , à l'ordre du souverain de l'univers.

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