‹ OrmondChapitre 32 sur 40 · CHAPITRE XXVr · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVr

OiRtJlickO'Shanerioitsouvent dans bien des occasions où d'autres auroient pleuré. Une sensibilité excessive n'étoit pas son défaut. Il ne put cependant se défendre de quelque émotion quand il apprit la mort de sir Herbert- Il savoit qu'il étoit mortel , dit-il à Ormond ; que nous le sommes tous, mais la manière dont il étoit mort , lui avoit fait plus d'impression que sa mort même. H ne pouvoit se dissimuler à lui-même qu'en fermant les yeux sur la conduite coupable des habv- .tans de ses domaines, il les avoit encouragés au mal , et que sir Herbert avoit péri victime de la généreuse indignation qu'avoient fait naître en lui leurs brigandages, et de ses efforts pour les réprimer.

Ce ne furent pas quelques voix solitaires qui se firent entendre en celte occasion. Un cri général s'éleva dans tout le pays

contre sir Ulick, et il vit qu'il étoit pru-J dent d'abandonner les coupables à leur sort , et de prouver qu'il désiro t véritablement leur punition. Il sacrifia doncses honnêtes vassaux , ses bons paysans , aussi aisément qu'aucun prince sacrifia jamais un ministre ou un chancelier pour conserver sa popularité ; qu'un sultan fit sauter la tête d'un visir, ou d'un hacha, pour apaiser le peuple. Il mit à l'œuvre, pour cette fois , son digne magistrat , M. Mac-Crule , conformément aux principes de la justice et de l'équité. Force mandats d'arrêts furent lancés , et des constables furent chargés d'arrêter les coupables : le plus grand nombre prirent la fuite, quelques uns furent saisis, livrés de bonne foi à la justice , et conduits avec grand appareil dans la prison du comté, où ils attendirent vainement les secours de la faveur et de la protection de leur digne maître.

La partie du domaine de sir Ulick , située sur la côte , se trouva presque déserte, par suite de cet événement ; un grand nombre de cabanes se trouvèrent abandonnées. 11 étoit donc indispensable de

choisir un homme de confiance pour l'étabhr sur les heux, et veiller à ses intérêts. Il jeta les yeux sur Moriarty , le logea dans la meilleure des chaumières désertes, et lui fit de si belles promesses , qu'on le félicita généralement d'avoir eu le bonheur d'obtenir la préférence sur un concurrent que Marcusavoit appuyé de tout son pouvoir.

Marcus, qui étoit jaloux de son crédit au dernier degré, et pour qui la moindre bagatelle étoit une affaire de parti , se trouva très • piqué de la préférence que son père avoit accordée à un catholique, à un drôle qu'il avoit toujours détesté, à un protégé de M. Ormond,surun protestant, un honnête homme , par conséquent , auquel il s'intéressoit. Quant à Ormond, quoique charmé de ce que sir Ulick avoit fait pour Moriarty , il étoit trop occupé d'une autre affaire , pour songer beaucoup à celle-là. Quand pourroit-il revoir miss Annaly ? Voilà la seule question qui eût de l'importance à ses yeux , qui lui parût mériter quelque attention.

On a observé avec raison que l'absence guérit une passion foible , mais qu'elle

rend encore plus vif un amour véritable. Ormond reçut, à cette époque, des lettres de Paris , de M. et de M*"'' de Connal. Elles étoient fort obligeantes , et contenoient uneinv^itation pressante de les venir voir. M. de Connal lui mandoit que les 5oo livres sterling que le roi Corny lui avoit léguées, étoient à sa disposition, mais qu'il espéroit avoir le plaisir de les remettre lui-même à M. Ormond , à Paris, dans son hôtel, où il avoit un appartement à lui offrir. On nepouvoit pas voir, d'après leurs lettres, s'ils étoient informés qu'Ormond venoit de recueillir une succession. La lettre de Dora, n'étoit pas de Dora , mais de madame de ConnaL Elle étoit e'crite sur du papier ambré, doré sur tranches, et entouréd'uneguirlandede roses. La tournure de chaque phrase, autant qu'Ormond put en juger, étoit toutà-fait française, et il étoit évident qu'elle avoit fait des efforts pour donner à son style une couleur parisienne. Cependant sa lettre étoit assez flatteuse pour qu'Ormond excusât la vanité féminine qui y perçoit. « D'ailleurs , » comme le fit observer bir Ulick, «en faisant toutes déduc-

tioiis convenables pour ce qui n'est que du jargon français, il y reste encore de quoi satisfaire le cœur d'un bon Anglois. Il est évident , Orraond , que la jeune femme désire réellement de vous voir, et qu'au milieu de tous les plaisirs de Paris , elle n'a pas perdu l'amitié qu'elle avoit pour le fils adoplif de soii père , pour i'ami et le comj)agnon de son enfance. Enfin , je crois que vous ne pouvez mieux faire que d'accepter cette invitation.»

Ormond fut surpris de ce langage, et il lui rappela que,quelques mois auparavant, il lui avoit parlé de Connal comme d'un fat , pour ne rien dire de plus.

« Cela est vrai , » répliqua sir Ulick , « mais, à cette époque, j'avois de l'humeur relativement à votre legs , qu'il me sembloit qu'on vouloit vous contester, et qui alors étoit fort imj^ortant pour vous , quoique les circonstances l'aient rendu aujourd'hui très-insignifiant. Je soupçonnoisà M. de Connal l'envie de se l'appro" prier; maisilest clair que je me tronq)ois. Jesuis prêt à reconnoître que j'avois tort , que j'étois injuste envers lui. Vous voyez. -«Votre argent est à votre disposition. » Il

ne me reste rien à dire, si ce n'est à demander à M. de Connal dix millions de pardons^ comme disent les Français. — B.emarquez bien pourtant que je ne lui demande point ])ardon de lui avoir donné l'épithète de fat , car c'en est un , bien certainement. «

«Un fat insupportable ! » dit Ormond.

— « Oui ; mais un fat à la mode : et un fat à la mode est une connoissance utile. 11 ne faut pas traiter de fables tout ce qu'il nous a dit sur ses liaisons. J'ai obtenu sur lui des renseignemens certains de notre ambassadeur en France, pendant le voyage qu'il vient de faire en ce pays. Il m'a dit que Conrial va souvent à la cour; qu'il est en bonne odeur à Versailles; qu'on le rencontre, ainsi que sa femme, dans les premières sociétés. — Je ne sais comment ils s'y sont introduits. «

— « J'en suis enchanté pour Dora.»

— « Je l'ai toujours regardée comme une bonne et gentille petite créature : elle s'est sans doute policée à Paris. Et puis, la mode, la parure apportent tant de différence dans une femme ! je suis convaincu qu'elle vaut dix fois mieux —

c est-à-dire , qu'elle est plus jolie , plus aimable. — Elle vous introduira dans la société de Paris; et votre nriérite , voire figure , vDtre fortune vous feront accueillir partout. — Mais à propos , on ne vous dit pas un mot de la pauvre Mademoi' selle. — Ah! si vraiment. J'aperçois une ligne le long de la marge. » Mille tendres souvenirs de la part de mademoiselle O'Faley. »

— « Quoi! vous pensez encore à cette:

machine moitié houe , moitié clinquant, moitié irlandoise y rnoitié française , cette poupée à ressorts ? »

— « Eh ! c'est , je crois, une épigramme, Henry. Vous avez une excellente me' moire. Mais dans la moitié que l'Irlande réclame dans son individu , je crois qu'il se trouve un cœur , et nous devons lui pardonner le clinquant , par reconnoissance de ce qu'elle vous a appris à si bien parler français. Ce sera un grand avantage pour vous à Paris, w

«Si j'y vais jamais , monsieur,» dit froidement Ormond.

Sir Ulick , qui avoit alors ses raisons pour désirer le départ d'Ormond, comme

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il en avoit eu, quelque temps auparavant, pour souhaiter qu'il restât , fut très -contrarié de voir qu'il n'avoit aucune envie de faire un voyage à Paris. Laissant tomber ce sujet, il fit venir la conversation sur les Annaly , éleva Florence jusqu'au <iiel , espéra qu'Ormond sexoit plus heureux que Marcus ne l'avoit été ; dit qu'il ne seroit satisfait que lorsqu'il la verroit épouse de son pupille : ilregretloit pourtant que sir Herbert eût été enlevé avant d'avoir pris les mesures nécessaires pour faire rentrer les sommes qu'il auroit pu lui laisser; miss Florence n'étoit plus la riche héritière qu'il avoit cru trouver en elle ; elle n'avoit plus qu'une fortune trèsordinaire, fort au-dessous de celle à laquelle Henry pouvoit prétendre. Mais il savoit que cette circonstance n'apporteroit aucun refroidissement dans les sentiniens de son pupille ; qu'il n'en auroit que plus d'impatience de lui propossr sa main. Il étoit impossible qu'Ormond en éprouvât une plus grande. Sir Ulick n'en témoigna aucune surprise ; mais il pensa que miss Annaly ne pouvoit, ni ne voudroit écouter en ce moment des proposi-

lions de mariage. 11 falloit attendre le secours du grand consolateur, du temps; c'étoit lui seul qui pouvoit décemment plaider la cause de l'amour.

« C'est pour ce motif , » ajouta sir Ulick , revenant à son but par un autre chemin, « que je vous conseillois un voyage à Paris. Mais vous réfléchirez sur ce que vous devez faire. »

« Je ne puis supporter celte incertitude , « s'écria Henry. « Il faut que je connoisse mon destin, et je vais écrire sur-le champ à Annaly. »

« Ecrivez. Moi , je vais vous dire d'avance quelle réponse vous recevrez , et quel sera votre destin. Florence vous assurera de toute son estime, peut-être même de son amitié, mais elle ajouter^ qu'elle ne peut songer en ce moment ni à l'amour, ni au mariage. Lady Annaly, la prudente lady Annaly, vous répondra qu'elle espère que M. Ormond ne songera à s'établir qu'après avoir vu le monde un peu plus long-temps. — Vous ne me croyez pas?» dit sir Ulick, en s'interrompant au moment où il aperçut que ce qu'il disoit paroissoit faire quelque impression sur

Ormond. «Hë bien , consultez votre oracle ^ le docteur Cambray : il a été à Aniialy, il vous fera connoître le terrain. »

Le docteur Cambray pensa , comme sir Ulick , que lady Annaly, inquiète pour le lx)nheur de sa fille , voudroit , avant de l'accorder à Ormond, pouvoir juger de l'effet que le monde pourroit produire sur lui. Mais il ne fut pas d'avis qu'il partît pour Paris sans avoir vu ces dames, ou sans leur avoir écrit. Ce seroit s'exposer à faire croire, non qu'il respectoit leur chagrin , mais qu'il y étoit indifférent. Elles en conclueroient qu'il se hâtoit de quitter des amis dans la douleur, pour en aller joindre d'autres qui vivoient dans le plaisir et la dissipation. H lui conseilla donc de rester quanta présent au château de l'Hermitage , où ilavoit repris son domicile , Marcus étant retourné à Londres ; d'y attendre patiemment encore quelques jours,etd'écrireensuiteàlady Annaly pour lui demander la permission de la voir.

Ormond reconnut la sagesse de cet avis , et se proposa de le suivre. Mais dès qu'il eut quitté le docteur Cambray , son caractère impatient l'emporta. « A quoi bon

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attendre ? » se demanda -t-il : *< n'y a t-il pas déjà trois semaines que j'ai quitté Annaly , que le malheur qui m'en a fait sortir est arrivé? Pourquoi ne pas faire aujourd'hui ce que je pourrois faire dans quelques jours? »

Il en tira la conclusion qu'en affaire d'amour , on ne doit prendre conseil que de soi-même. En conséquence il prit la plume , et se mit à écrire à lady Annaly. Son intention étoit de se borner à lui exprimer la part qu'il prenoit à ses chagrins , et à ceux de sa fille, le désir qu'il éprouvoit d'avoir des nouvelles de leur santé , et l'espérance qu'il osoit concevoir qu'il lui seroitbientôt permis de se présenter à Annaly. Mais la lettre une fois commencée, son impétuosité l'emporta plus loin qu'il n'en avoit d'abord eu le projet. Il fit à lady Annaly l'aveu des sentimens que lui avoit inspirés sa fille , et lui dit que tout le bonheur de sa vie dépendoit d'elle et de miss Florence. Il écrivit ensuite à celle-ci dans les termes les plus passionnés , mit cette lettre, sans la cacheter, sous la même enveloppe que la première , et adressa le tout à lady Annaly.

aa O RM O N D.

Il chargea un rlomeslique de sir Ulick de porter son épitre , d'en attendre la réponse , et sur toutes choses de faire grande dihgence. Son messager ne revint pourtant que bien tard dans la soirée. Le désir de se hâter l'avoit retardé. Il avoit pris un chemin de traverse , mais un pont sur lequel il falloit qu'il passât étoit brisé. Il avoit été obligé de remonter la rivière beaucoup plus haut pour en trouver ua autre. Enfin la seule répon&e qu'il apportoit étoit « Bien des romplimens de la part de lady Annaly. »

Ormond eutpeineà se résoudre à croire que ses lettres n'eussent pas obtenu une autre réponse. Mais le domestique prit à témoins tous les saints du calendrier et du paradis , que c'etoit la seule qu'il eût reçue et que pour rien au monde il ne voudroit faire un mensonge à qui que ce fut , et surtout à jNI. Ormond. Il avoit même vu ces deux dames , elles étoient dans telle chambre, vêtues d'une robe noire. Il étoit sûr qu'elles avoent lu ses lettres , car l'une d'elles étoit datée, par erreur, du lundi , au lieudu mercredi , et lady Annaly l'avoit fait venir pour savoir s'il avoit été trois

jours en route pour faire quelques milles.

Tout cela ne satisfit point Ormond , et, dans son impatience, il se détermina le lendemain matin à aller lui-même à Annaly.

Un domestique qu'il ne connoissoit pas , lui ouvrit la porte du château, et lui dit que ces dames n'étoient pas visibles.

Ormond demanda à voir O'Reilly , le valet de chambre de sir Herbert.

« Il n'est pas au château , monsieur ; il est sorti pour affaires. »

Ormond se Irouvoit de plus en plus contrarié. Use flatta que l'ordre donné au domestique étoil général, et qu'il seroit levé quand on sauroit que c'étoit lui qui se présentoit. Il le pria donc de faire savoir à lady Annaly que M. Ormond désiroit lui présenter ses respects.

Le domestique ne parut pas très-disposé à se charger de ce message , et dit qu'il savoit que ces dames ne vouloient voir personne.

— « LadyAnnaly est-elle donc malade ?»

— « Elle l'a été , monsieur, mais elle est beaucoup mieux depuis deux jours. »

— « Et comment se trouve miss Annaly ? »

— « Fort bien , monsieur : elle coraitience à se résigner. »

— «J'apprends cette nouvelle avec bien du plaisir. — Savez-vous si ces dames ont reçu hier une lettre de moi ? »

— « Oui , monsieur. »

— « Allons ! je vous prie de les informer que je suis ici. »

— « En vérité , monsieur, je ne sais que faire. Je sais que mylady —que ces deux dames sont occupées , particulièrement occupées. Cependant , si vous le désirez positivement, monsieur, »

Ormond le désiroit très positivement.

Le domestique le quitta donc pour faire sa commission.

Le cheval d'Ormond serabloit aussi impatient que son maître. Il battoit des pieds , ruoit , et ne restoit pas un instant en repos. Un jockey qui se trouvoit dans la cour , s'en approcha , vit que c'étoit un taon qui le tourmentoit , chassa l'insecte, et parvint à tranquilhser l'animal.

Ormond le remercia , lui donna une pièce de monnoie, et sa figure lui paroissaut inconnue , lui dit qu'il ne croyoit pas l'avoir vu à Annaly.

O B. M O N D. as

« Je le crois bien , monsieur , »clit l'enfant-: « je n'y étois jamais Venu de ma vie. !Nous n'y sommes arrivés que d'hier. »

— u Nous ! n

— « Moi et mon maître. C'est à dire, mon maître et moi. »

Ormond pâlit, mais le jockey ne s'en aperçut pas. Le cheval attiroit toute son attention.

— « Une bien jolie bête , monsieur.

Mais c'est justement tout comme le cheval de mon maître, il n'aime pas à rester en place. »

a Et qui est votre maître? » demanda Ormond en lâchant de cacher son agitation.

— « Le colonel Albemarle, monsieur.

— Le fils du général Albemarle qui a perdu un bras à la guerre, il y a déjà bien du temps , comme vous avez pu l'entendre dire.

En ce moment le rideau d'une croisée devant laquelle se trouvoit Ormond, et qui étoit ouverte, fut agité par le vent, et Ormond aperçut Florence assise sur un sopha, et un jeune homme en uniforme à genoux devant elle.

« Hé bien , monsieur , » s'ëorialp jockej' , « pourquoi lâchez vous la bride? Songez donc que votre cheval est vif. »

Le domestique reparut en ce moment.

« C'est comme je vous le disois, monsieur. Je n'ai pas pu parler à ces dames. Mistress Spencer, la femme de chambre de mylady, m'a dit qu'elles étoient occupées, et qu'elles ne ponvoient voir personne. »

— « Cela suffît. Dites leur que M. Orlïiond est venu pour les voir , et qu'il leur présente ses hommages. »

Donnant un coup d'éperon à son cheval, il partit au grand galop; mais soa imagination marchoit encore plus vite.

Ce rival qu'il craignoit, étoit donc arrivé. Déjà il étoit accueilli, déjà on fermoit la porte pour lui à un ancien ami. Toivt étoit sans doute arrêté , convenu , conclu. Que de sermens ne fit-il pas de ne plus songer à Florence ; de la bannir de son cœur; de lui prouver qu'il n'étoit pas un amant langoureux et plaintif, un homme à devenir le jouet et la dupe d'une coquette.

« D'une coquette ! -- Florence Annaly ! | — Cela est-il bien possible? »

Quelques tendres souvenirs se présentèrent à son esprit , nriais il les repoussa pour ne pas laisser refroidir sa colère. S'abandonnant à toute sa jalousie , il invectiva contre le sexe en gênerai, et contre Florence en particulier : enfin le souvenir du passe , la perspective de l'avenir le livrèrent à toute la fougue de son caractère , et le rendirent incapable d'écouter la voix de la raison.

Ainsi quand un cheval naturellement impétueux , et qui n'est encore qu'à demi • dressé, prend de l'ombrage et de l'épou' vante, il s'emporte , n'écoute ni le mords, ni la bride, se cabre , renverse son cavalier, et n€ s'arrête que lorsque les forces lui manquent, ou qu'un obstacle insurmontable le force à terminer sa course.

« Bon Dieu , mon cher enfant, qu'avezvous donc? que vous est-il arrivé? » dit sir Ulick , en le voyant , car il découvrit sur-le champ dans son air , dans sa physionomie , dans ses gestes , et surtout dans ses discours , tout le désordre qui régnoit dans son esprit.

Quand Ormo^nd essaya de lui rendre compte de ce qui venait de lui arriver ,

il le fit d'une manière si décousue , si entrecoupée , si incohérente , qu'il est difficile d'expliquer comment sir Ulick put y découvrir la vérité. Mais il connoissoit le langage tachygraphique des passions , et remplit aisément toutes les lacunes qui se trouvoient dans son récit. Il l'écouta avec tant d'intérêt , entra si bien dans tous ses sentimens , montra tant d'étonnement , tant d'indignation , qu'Henry, ne croyant pas avoir un meilleur ami dans le monde, sentit redoubler encore l'attachement qu'il lui avoit voué depuis son enfance.

Sir Ulick s'aperçut de l'avantage qu'il obtenoit , et résolut d'en profiter. Il désespéroit presque d'accomplir ses projets. Le moment d'y réussir lui parut arrivé.

« Mon cher Henry , » lui dit-il , « voulezvous piquer au vif Florence Annaly ?

Voulez vous qu'elle se repente ; qu'elle se couvre d'un sac et de cendres ; qu'elle vous regrette ; qu'elle sente tout ce qu'elle a perdu ? »

a Si je le veux ! » s'écria Ormond : « si je le veux ! — Montrqak m'en seulement les moyens. »

ORMOND. ' tcf

— « Hë bien , Henry , pour obtenir et pour conserver le cœur d'une femme.., — "V^ous pouvez vous fier à moi , j'en ai obtenu et conserve plus d'un. — Il faut d'abord lui faire sentir que vous êtes capable de renoncer à elle , si vous le voulez. — Fuyez loin d'elle, partez dès demain pour Paris. Je gagerois ma vie que , dès qu'elle apprendra voire départ , elle désirera votre retour. »

« Je partirai ce soir même , » dit Ormond ; et il sonna pour donner à son domestique l'ordre de faire sur-le-champ les préparatifs de son voyage.

Ce fut ainsi que sir Ulick , saisissant l'instant où l'esprit d'Ormond étoit favorablement disposé à ses vues, parvint à le déterminer adroitement à un départ qu'ils désiroient également tous deu;x.

Pendant qu'on préparoit fout pour le départ d'Ormond , sir l^lick lui dit qu'il lui restoit quelque chose à faire avant de quitter le château de l'Hermitage. — C'étoit d'examiner son compte de tutelle, et de l'arrêter.

Ormond, dont la tête étoit bien loin de songer à ses affaires en ce moment , 3. 8

t)ô ORMOND.

et qui savoit que ce compte de tutelle ii'étoit relatif qu'au modique revenu de trois cents livres que produisoit annuellement le petit bien qui avoit appartenu à son père en Irlande , rejeta cette proposition , et lui dit que ce compte pouvoit bien attendre son retour de France.

Sir Ulick insista. Il lui représenta que si l'un ou l'autre venoit à mourir avant que ce compte lût réglé , il en pouvoit résulter des difficultés pour le survivant avec les Léritiers du prédécédé.

« Hé bien , » dit Ormond , « vous me l'enverrez en France , et j'aurai là tout le temps de l'examiner et de le signer. »

«; Non » , répondit sir Ulick , « il est nécessaire qu'il soit signé par des témoins nés dans le pays. » Il le pressa de nouveau , et mit en avant son honneur , sa réputation , de manière quOrmond ne put s'y refuser davantage. Il prit donc une plume , et se disposa à signer.

Sir Ulick lui retira la plume des mains. « Je ne souffrirai pas, » lui dit-il, » que vous signiez rien avant d'avoir lu. Le compte est fort simple , et vous auriez

eu le temps de l'examiner depuis que nous en parlons. »

Ormond s'assit , examina les calculs, les pièces à l'appui , se convainquit que tout y ëtoit aussi juste qu'exact , et signa la décharge de son tuteur , qu'il n'en estima que davc^itage pour avoir exigé de lui un examen préalable.

Il avoit reçu depuis peu de temps les remises qui dévoient lui être envoyées des Indes, et il avoit placé le montant dans les fonds publics. Sir Ulick lui offrit de se charger de ses affaires pendant son absence. Il étoit en relation avec le premier banquier , le meilleur agent de change de Londres. D'après les places qu'il tenoit du gouvernement , personne ne pouvoit avoir des occasions plus sûres pour faire d'excellentes spéculations , et il en avoit fait pour lui-même plusieurs qui lui avoient toujours réussi. Il connoissoit les instans où il pouvoit être avantageux de vendre ou d'acheter , mais pour cela une procuration d'Ormond étoit indispensable.

Ormond étoit très -disposé à lui en laisser une; mais les momens pressoient ,

et sir Ulick croyoit ne pas avoir l'espèce de papier nécessaire pour la validité du pouvoir. Enfin il s'en trouva par hasard une feuille au château , et Henry n'eut que le temps de signer la déclaration avant de monter en voiture. Il embrassa son tuteur , le remercia des soins qu'il avoit toujours donnés à ses intérêts , de ceux qu'il vouloit bien en prendre encore , et surtout de la sensibilité qui lui avoit fait prendre une part si vive à la perfidie de miss Annaly. Sir Ulick parut fort ému en se séparant de son pupille, et Henry voyant qu'il s'efforçoit de cacher son émotion , n'en fut lui-même que plus touclîé.

Il s'arrêta à Vicars-Vale , pour prendre congé du docteur Cambray et de sa famille , et les remercier de toutes les marques damitié qu'il en avoit reçues.

«t Avez- vous quelques ordres à me donner pour Londres , ou pour Paris , mes bons amis? » leur dit-il en entrant, « je suis en chemin pour m'y rendre : ma voilure est à la porte. »

L'étonnement de ses amis en l'entendant parler ainsi ne peut se décrire. Ils

crurent d'abord qu'il plaisantoit ; mais l'agitation qu'ils remarquoient en lui , la chaleur avec laquelle il leur parla de sa visite à Annaly , le desordre même de ses expressions , les convainquirent bientôt que la chose êtoit très-sërieuse , sans diminuer la surprise que leur causoit une détermination si subite. Ils crurent , et cherchèrent à le persuader qu'il y avoit dans cela quelque mal-entendu , et qu'il n'avoit pas en ce moment assez de sang froid pour juger sainement des choses. Ils l'engagèrent à différer son départ jusqu'à ce que les faits fussent bien éclaircis. Le docteur Cambray alla même jusqu'à lui dire que miss Ânnaly " pouvoit être très-innocente, et qu'il ne dëpendoit pas d'une femme d'empêcher un homme de se jeter à ses genoux.

Ormond répondit froidement qu'il ignoroit ce qu'elle pouvoit empêcher , mais qu'il savoit ce qu'elle avoit fait. On n'avoit pas daigné répondre à ses lettres , on avoit refusé de le recevoir: ces preuves suffîsoieut pour lui démontrer que l'homme qu'il avoit vu à ses pieds avoit obtenu la préférence ; qu'elle

poiivoit l'accepter ou le refuser, comme bon lui sembleroit , mais que pour lui, il partoit pour Paris.

Il demanda au docteur la permission de lui* écrire , et de s'adresser à lui pour avoir les nouvelles d'Irlande qu'il pourroit d«%irer. Mais , à son grand regret , le docteur lui répondit qu'il alloit lui-même incessarruuent partir avec sa famille pour lenordde l'Angleterre , où une affaire l'appeloit, et où il comptoit passer quelques mois ; et que les Annaly alloient se rendre dans le Devonsliire pous y jouir d'un climat plus doux , et y prendre les bains de mer qu'on avoit ordonnés à la mère et à la fille,

Ormond n'avoit donc plus de ressource qu'en son tuteur ; mais les affaires de sir XJlick dévoient l'obliger à se rendre à Londres dans très -peu de temps. Il n'avoit donc plus aucun moyen de conserver une correspondance en Irlande. '

En arrivant à Dublin, il ne voulut point attendre un paquebot , et loua une chaloupe pour travt^rser le canal. Il courut en poste la nuit comme le jour jusqu'à Londres, et de Londres à Douvres, sanss'ar-

rêter ; traversa la Manche pendant une tempête , et se rendit à Paris avec la même diligence , quoiqu'il n'eût pas un seul motif pour se hâter ainsi , et qu'il perdît par là tout le plaisir et toute l'utilité que ce voyage auroit pu lui procurer. Enfin il arriva à Paris, sans avoir rien vu ni entendu , pendant toute sa route.

On a dit qu'un voyageur dépourvu de sensibilité peut aller d'un bout du monde à l'autre, sans rien apercevoir qui lui paroisse digne d'attention. On peut en dire autant de celui qui en a une trop vive. Cette vérité sera reconnue par tous ceuy qui ont voyagé l'ame remplie d'un sentiment pénible, ou le cœur entièrement occupé d'une passion violente.

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