‹ OrmondChapitre 33 sur 40 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

C ' R MON D avoit écrit à M. et M""*, de Connal pour leur annoncer le dessein qu'il avoit de passer quelque temps à Paris. Il les avoit remerciés de l'invitation qu'ils lui avoient faite d'accepter un appartement chez eux ; mais il les avoit priés de trouver bon qu'il n'en profitât point , et de lui retenir un logement dans quelque hôtel garni le plus voisin possible de leur demeure.

Il avoit voyagé avec une telle rapidité qu'il arriva des le matin du jour où sa lettre avoit été reçue ; mais INI. de Connalj n'avoit pas rais moins de célérité à faire les dispositions nécessaires pour le recevoir, et Ormond trouva à son service tout ce qui pouvoit être convenable pour un mjlord anglais : un bel appartement, un équipage à la mode, des laquais bien poudrés , et un valet de chambre qui at teudoit ses ordres.

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M. de Contial lui fit l'accueil le plus cordial, fut enchanté de le voir, désespère qu'il n'eût pas voulu prendre un logement chez lui , et lui fit , en cinq minutes , plus de démonstrations et de protestations d'amitié qu'on n'en obliendroit d'un Anglois dans tout le cours d'une année.

Madame de Connal , lui dit-il , avoit été absolument transportée de joie en apprenant qu'il venoit à Paris. Elle désiroit infiniment le revoir. Elle avoit beaucoup regretté d'être obligée d'aller à Versailles , triais elFe devpit être de retour dans quelques jours. Elle étoit fort contrariée de le voir logé ailleurs que chez elle. Heureusement il n'en étoit qu'à deux portes. — Il espéroit que M. Ormond étoit satisfait de son appartement. Au surplus il y avoit fait peu d'attention, parce qu'il se flattoit que M. Ormond n'ypasseroit que le temps qu'il donneroit au repos et à la toilette , et qu'il en consacreroit le surplus à l'hôtel de Connal.

Ormond remercia M. de Connal de

toutes les peines qu'il avoit prises , et lui

dit qu'il trouvoit son logement superbe.

A ce mot , M. de Connal reprit la parole

avec toute la vivacité de l'imaginatiou française.

Il ëtoit bien naturel, dit-il, que M. Ormond se montrât dans le meilleur style du goût parisien. Il le félicita sur l'héritage qu'il avoit recueilli. Il en avoit appris la nouvelle tout récemment , et madame de Connal et lui en avoient éprouvé une joie inexprimable. Il en étoit de même de mademoiselle O'Faley. Elle avoit toujours prédit qu'ils le verroient un jour heureux à Paris. Elle étoit véritablement en extase. « En un mot , mon cher Ormond , vous ne j^ouvez vous faire une idée de la vive impression que vous aviez laissée dans notre esprit. Vous ne pouvez vous figurer tout l'intérêt que nous avons toujours pris à vous »]

Cet intérêt avoit sans doute paisiblement sommeillé assez long-temps, mais il se réveilloit tout à coup de la meilleure grâce du monde. — Ormond attachoit peu de valeur à des protestations si soudaines. Son amour propre craignit raê^me d'abord que celui qui les lui prodiguoit ainsi pût croire qu'il y ajoutoit foi. Il reçut donc ses premières avances avec un

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peu de froideur, niais Cennaî ne l'altri'bua qu'à la glace du caractère angiois, qu'il étoit résolu de fondre. Il ne larda effectivement pas à se rendre agréable. Il justifia méine la remarque de sir Llick, qu'un fat peut quelquefois être utile dans la société,

« Mais , mon cher ami , « dit -il à Ormond , « quel sauvage vous a donc coupe les cheveux? C'est un péché de lés confier à des mains barbares. Dans un clin, d'œilvous aurez mon coiffeur. — Je vous enverrai aussi, mon tailleur, mais permettez-moi de choisir le dessin de vos broderies et vos dentelles. — On veut bien m'accorder quelque goût. — Ce sont les dames qui le disent , et où peut-oa trouver de meilleurs juges? Le costume français voi|>s ira à merveilles , j'en suis sûr. — Mais juste ciel ! quelles boucles vous avez ! elles ont été faites avant le déluge. Cela ne prouve rien contre votre goût. Que pouviez - vous trouver de mieux en Irlande ? Il n'y a que Paris pour la bijouterie. — Excepté les ouvrages en acier , Paris surpasse tout ce qu'on peut trouver dans tout l'univers. Vos

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yeux seront éblouis quand vous Terrez le Palais-Royal. — jMais ce chapeau î vous sentez que vous ne pouvez le garder. Il vous déshonore la figure. Mon chapelier sera chez vous dans un instant. Dans cinq minutes vous aurez tout ce qui vous est nécessaire. Vous ne pouvez vous imaginer avec quelle célérité on est servi à Paris. — Que je suis désolé que madame soit à Versailles ! et mallieiireusement il faut que je m'y fende moi-même demain pour y passer le reste de la semaine ; mais j'ai un ami , un petit abbé , qui , pendant notre absence , sera enchanté de commencer à vous faire connoître Paris. »

Du moment de son arrivée en la capitale de la France , Ormond résolut de bannir complètement Florence Annaly de son cœur ," et de noyer dans les plaisirs et dans la dissipation le pénible souvenir du rival qu'il avoit vu , et qu'il ■voyoit toujours à ses pieds.

Ormond dit à M. de Connal qu'il n'étoit pas fâché d'avoir quelques jours pour s'habituer à Paris, et parcourir un peu cette ville , avant de se montrer dans la société. Il ajouta que son dessein étoit

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d'aller chaque soir au spectacle , afin d'accoutuiner ses oreilles à un langage qu'il lie croyoit pas lui être encore assez familier , et de secouer un peu sa rusticité irlandoise , avant d'être présenté à madame de Connal.

Une profusion de complimens lui furent alors débités par Connal. M. Ormond ne se rendoit pas justice. On le prendroit presque pour un Français. Oa convint cependant d'aller ce soir au théâtre français.

L'heure du spectacle étant arrivée , il s'y rendit avec M. de Connal , et ils se placèrent dans une loge grillée, d'où l'on pouvoit tout voir sans être vu. Ils étoient accompagnés du petit abbé, et d'une jeune et jolie actrice française, nommée mademoiselle Adrienne.

Au premier coup d'œil , les dames ne lui parurent pas jolies ; elles lui parurent ressembler à des poupées. On ne voyoit sur leur figure que des yeux très brillans, et. du rouge, encore ce rouge étoit-il ridiculement placé. On auroit dit une espèce d'emplâtre pourpre qui leur couvroit le haut des joues, sans aucune

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prétention à imiter les coaleurs natiîrelles.

(f Fi-(lonc! » lui dit l'abbé: « Paur imiter ce que tous nommez les couleurs naturelles , il faudroit employer le rouge de coquette ^ et c'est ce qu'aucune femme de qualité ne se permet. »

» Non , Dieu merci ! » dit Adrienne : « il faut bien qu'il nous reste quelque arantage. La naissance leur en donne tant sur nous , si ce n'est pas la nature ! »

M. de Connal expliquai Ormond que l'emplâtre rouge qui lui blessoit les yeux, étoit la marque à laquelle on reconnoissoit une femme de qualité. « Il n'y a que les femmes d'un certain rang qui se permettent de porter le rouge de cette manière. Vos yeux s'y accoutumeront peu à peu. — D'ailleurs c'est la mode , parmi les femmes comme il faut. »

L'actrice leva les épaules , dit quelques mots sur la belle nature ^ et ajouta que M. l'Anglois avoit un excellent goût.

Aussitôt que le rideau se leva , elle Un dit le nom de tous les acteurs et de toutes lesactrices qui parurent, en y joignant des remarques sur leur mérite , et le de-

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gre d<?. célébrité dont ils jonissoient. Malheureusement pour Ormond , on jouoit une tragédie , et Le Rain étoit à Versailles. Ormond se flattoit d'entendre assez bien le français , et cependant il ne comprit pas un mot de ce qu'on disoit sur le théâtre. Le ton de déclamation tragique des acteurs français lui paroissoit si peu naturel , qu'il atliroit toute son attention , et l'empéchoit de saisir le sens de ce que disoient les acteurs.

« C'est comme le rouge de qualité ^ » dit M. de Connal. « Il faut que votre goiit se forme d'abord. Vos oreilles et vos yeux finiront par s'habituer à tout cela. Vous en serez enchanté dans un mois. Tous les étrangers commencent par penser comme vous , mais prenez patience ; écoutez toujours , et dans quelque jours , peut - être dans quelques heures , le sens des paroles frappera votre esprit tout d'un coiip. — Dans la société, ne soyez jamais embarrassé. Parlez toujours, bien ou mal, n'importe, parlez. Ne visez pas à la correction.. Personne ne l'exigera de vous.

Chacun vous le dira, nous sommes indulgens , et nous aimons à voir comment

un étranger sait manier notre langue. » Ormond trouvoit une grande différence entre le ton actuel de ?»I. de Coiinal envers lui , et celui qu'il avoit pris autrefois. Il y retrouvott encore ce fonds inépuisable d'amour propre et de fatuité qui l'avoit d'abord frappé , mais il étoit dépouillé de toute arrogance. Ce n'étoit plus le ton d'un supérieur , mais celui d'un ami qui veut se rendre utile et agréable à un étranger qu'il va introduire dans une société nouvelle pour lui. Il ne se donnoit pas des airs de protecteur. Enfin on avoit peine à reconnoître en lui ce petit maître gonflé d'une présomption qu'il devoit à la nature et à l'habitude, et qui fier d'avoir fait lui-même son chemin dans le monde , se regardoit comme le premier homme de l'univers , puisqu'il étoit , dans certains cercles de Paris , le premier homme de la capitale.

Le lendemain matin, le petit abbé vint faire une visite à Ormond , et lui offrir ses services. M. de Connal étant obligé d'aller à Versailles , lui dit-il , il se trouveroil fort heureux de faire voir Paris, en son absence, à M. Ormond ; il se flat-

toit qu'il pouvoit lui indiquer tout ce qui niëritoit d'attirer son attention dans cette ■viHe.

Ils montèrent en voiture, et partirent.

« Gare ! gare I » crioit le cocher , en chassant devant lui une foule de piétons qui , n'ayant pas à Paris la ressource des trottoirs, étoient obliges à chaque instant de se serrer contre les murs.

Ormond tressaillit plus d'une fois en voyant le danger qu'ils couroient , et l'embarras qu'ils éprouvoient pour s'en garantir.

« Le voyage de monsieur lui a sans doute occasionné quelque agitation nerveuse? » dit Tabbë.

— «Non: mais je crains que le cocher ne passesur le corpsde quelqu'un. Je vais lui dire d'aller plus doucement »

— « Du tout ! du tout ! n'en faites rien ! » s'écria Tabbé , qui étoit d'une famille noble, et quienavoit tous les airs. «Laissezle s'arranger comme bon lui semble : il y est accoutumé. C'est aux passans d'ailleurs à prendre garde à eux. Et puis ce Tiesi. que d^a canaille. »

De la canaille ! c'est une expression de

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mépris que la noblesse parisienne a payée bien cher depuis ce temps.

Orraond, qui n'avoit pas le même sang^ froid , ne pouvoit s'empêcher d'avoir quelque inquiétude et quelque compassion pour ceux de ses semblables , quelque nom qu'on leur donnât , qui n'avoient pas l'avantage d'avoir une bonne voilure , et il lui fut impossible d'accorder une attention exclusive aux hôtels et aux églises que l'abbé ne cessoit de lui faire remarquer.

Jl admira pourtant la belle façade du Louvre , la place de Louis XV, "le spectacle brillant qu'offroit le Palais-Royal (i), Notre-Dame , quelques beaux ponts , et les promenades des boulevarts.

Mais au fait , Paris , à cette époque , n'étoit pas une ville aussi belle qu'aujourd'hui , et Ormond préféroit secrètement la baye de Dublin à tout ce que lui offroient les rives de la Seine.

(i) Le Palais-Royal ivétoit pas construit à l'époque à laquelle miss Edgeworth place la scène de son roman. Nous ne nous arrêtasons pas à faireremarquer quelques autres anachronismes.

T^ote du iradi^ear.

Uâhhé n'étoit qu'à demi satisfait. Ormond faisoit , à son gré , trop peu d'exclamations , et il fat plus d'une fois sur le point de l'abandonner , comme un Anglois dont rien, ne pouvoit anuner la froideur. Mais heureusement , Ormond regagnoit le soir dans son esprit ce qu'il avoil perdu le matin. Ils alloient tous les jours au spectacle. Mole d'un côté, M Laruette de l'autre l'enchantèrent. Il jouissoit avec enthousiasme. C'étoit la perfection de l'art , un ensemble parfait , un miracle dont il n'auroit pu se former un idée , et qui rendoit l'illusion complète.

Cet accès d'enthousiasme dramatique duroit depuis trois jours , quand M. de Connal revint de Versailles ; et Ormond éloit si plein de Mole et de M"' Laruette , qil'il fit à peine attention à tout ce que lui raconta M. de Connal de madame la dauphine et du souper du roi.

« Sans doute, cela doit être beau, — je ne serois pas fâché de voir tout cela. — Mais je suis bien décidé à aller voir Mole et M ' Laruette , toutes les fois qu'ils joueront. »

« Yous ferez ce qiùl vous plaira , » dil

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Connal en souriant : « mais c'est aujourd'hui le jour (Vassemblée de M'"^ de Connal qui va arriver dans quelques heures. Il faut absolument que vous vous y trouviez , et que vous fassiez votre début dans la société française. »

Ormond y consentit. M. de Connal vint le chercher de bonne heure dans l'après-midi , « afin « lui dit-il « de jouir de quelques instans de liberté , avant l'arrivée de la compagnie. »

Un peu d'inquiétude , beaucoup de curiosité , et quelques battemens de cœur à l'idée de revoir Dora , telles furent les émotions d'Ormond en ce moment.

M. de Connal prit une bougie des mains du valet de chambre , et examinant Ormond des pieds à la tête : « fort bien , Crépi n , « dit-il , très-bien ! je suis content de vous. Vous n'avez pas traité monsieur moins bien que la nature.

« La nature a fait des merveilles pour inonsiei)r , » répondit Crépin, « et maintenant que monsieur est habillé, il a l'air tout-à-fait français. »

« L'air comme il faut , l'air noble ! » ajouta Connal j et il convint, avec Crépin,

que la toilette faisoit de M. Ormond ua homme tout différent.

a Madame de Conual pensera de même,»

ajouta-t-il : « elle vous verra avec admiration , car elle a réellement bon goût. — Je vous réponds que vous aurez du su6cès. Avec cette taille, cette figure, vous tournerez la tète de toutes les femmes de Paris , pourvu que vous parliez. — Dites tout ce qui vous passera par la tète.

N'allez pas , en franc Anglois , toujours penser au bon sens : plus vous direz de sottises , plus vous produirez d'effet. — Croyez -moi, livrez-vous, abandonnezvous, pas de défiance de vous-même. — < Allons, suivez-moi , » dit-il en descendant l'escalier, enchanté d'Ormond et encore plus de lui-même.

Il prévit qu'il se feroit honneur en in-, troduisant , dans le monde , un pareil jeune homme. Il souhaitoit véritablement qu'Orrnond fût goûté dans la société, et qu'il passât agréablement son temps à Paris. Personne n'auroit pu être, à son égard , dans de meilleures dispositions.

Quand bien même madame auroit pour lui quelque fantaisie, c'étoit un objet de

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peu d'importance dans l'esprit du mari français , pourvu que cette fantaisie ne pût nuire à ses vues , ni les contrecarrer.

Mais quelles ëtoient donc ces vues? — Ce qu'elles ëtoient? — Seulement de gagner au jeu la fortune du charmant jeune homme. A cela près, il étoit l'ami sincère d'Ormond , prêt à faire l'impossible pour l'obliger , pour lui procurer raille agréniens.

Connal jouit de la surprise que témoigna Ormond en entrant dans son hôtel.

Après avoir monte un grand escalier, et traversé deux chambres , ils entrèrent dans un salon magnifique , éclairé en bou-, gies dont l'éclat se réfléchissoit dans une multitude de glaces qui s'élevoient jusqu'au plafond.

a II n'y a encore personne, » dit Connal; « j'en suis ravi. »

« Madame prie monsieur de passer dans le boudoir," dit un domestique.

— « Madame est-elle seule ? »

— « Madame de Clairville est avec madame. »

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« Oh ! c'est l'amie intime , « dit Connal à Ormond , « Tamie du cœur, w

« Quels vont être les sentimens de Dora?» pensa Ormond ; «comment va-t-elle me recevoir? »

Il suivoit M. de Connal pas à pas.

« Entrez donc, entrez! » lui dit celuici, en s'arrêtant à la porte, pour le laisser passer.

Ormond ne put faire un pas. Il fut ve'rilablement comme ébloui en revoyant Dora. Sa taille , ses traits s'ëtoient développes , elle avoit acquis de nouveaux charmes, de nouvelles grâces. Il ponvoit à peine reconnoître la jeune fille qu'il avoit vue si souvent aux Iles Noires.

a Dora ! — Madame ! » balbutia-t-il.

Le meilleur acteur de France n'auroit pu imiter le naturel de cette exclamation.

Dora jeta un regard sur Ormond. Le plaisir et la joie brilloient dans ses yeux. S'appuyant sur la dame qui étoit prés d'elle, et qui, comme elle, s'étoit levée à l'arrivée d Ormond , elle pouvoit à peine se soutenir sur ses jambes , et s'écria , en soupirant : «Mon cher Henry! »

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Le mari ëtoit disparu.

« Ah ciel! » s'écria l'amie du cœur ^ « elle va se trouver mal ! monsieur , » ajouta - 1 - elle en regardant Ormond , a veuillez la soutenir, pour que j'aille prendre de l'eau de Cologne. »

Ormond, saisi d'un tremblement soudain , avoit perdu l'usage des jambes »

« Cher ami de mon enfance ! » s'écria Dora en retombant sur un sopha.

« Oui , » dit Ormond , en s'adressant à madame de ClairviUe , «c'est l'amie, la compagne de mon enfance , ma sœur :

son père m'a permis de lui donner ce nom. « En même temps il s'avança vers Dora.

« Oh! je sais tout cela, monsieur , » dit madame de ClairviUe. « Je sais tout. »

« Où est - il? où est - il ?» s'écria Mademoiselle ^ en ouvrant la porte. « Ije voilà! Comme il est bien! déjà un vrai Français! Et comme cet habit l'embellit! Ah! vive Paris. — Hé bien, Dora, rendez-moi justice , mon enfant; ne l'avois-je pas prédit? — Mais comme la voilà saisie! — Ah ! voilà la bonne amie avec l'eau de Cologne. — Allons, ma chère, remettez-

fons. Il vous arrive du monde. Je viens de voir entrer le comte de Jarillac. »

La promptitude avec laquelle Dora revint à ell'^ , à ces mots, fut un nouveausujet de surprise pour notre héros.

« Suivez moi, Henry, » lui dit-elle; et avec l'aisance et la grâce d'une parisienne, elle se rendit dans Iv salon pour recevoir M. le comte de Jarillac, à qui elle présenta c( M. Ormond, gentilhomme anglois, — irlandois j — son amt d'enfance, » d'un ton de légèreté inimaginable.

Vinrent tour à tour d'autres comtes, des baro^^s , des marquis , des chevaliers; madame la vicomtesse de.... , madame la

duchesse de , et chacun fut reçu

avec aisance ou respect , d'un air amical ou sentimental, ■ suivant que l'occasion l'exigeoit. Dora, tantôt se contentoit de faire à celui qui arrivoit une légère inclination de tète, tantôt se levoit à demi de sa bergère , tantôt faisoit deux ou trois pas à sa rencontre pour marquer de l'empressement, et ne manquoit jamais de se montrer dans l'attitude, et de prendre la situation dans laquelle elle croyoit pouvoir paroitre le plus avantageusement, 5. lO

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Personne n'arrivoit qu'elle ne lui présentât Ormond. Elle ne songeoit qu'à lui en paroissant s'occuper de tout le monde , et sans jamais s'oublier elle-même un seul instant.

« Est- ce bien là Dora?» pensoit Ormond, partage entre l'admiration que lui inspiroient ses cliarmes, et Fétonneraent qu'il "éprouYoit eu voyant la facilité, la présence d'esprit avec laquelle elle suffisoit à tout. Il ne pouvoit concevoir qu'une jeune campagnarde irlandoise se fût si promptement métamorphosée en Françoise à la mode.

Entourée d'admirateurs revêtus d'habits brodés sur lesquels on voyoit briller les croix et les étoiles ,. elle rectvoit les hommages, et jauissoit de son succès sans en montrer ni surprise , ni orgueil. Elle respiroit la fumée de l'encens, paroissoit y prendre plaisir ,. mais sans en être enivrée. La vanité, en remplissant son cœur, ne lui avoit pas tourtié la tète; elle n'en laissoit voir qu'une dose convenable, et qu'on ne pouvoit s'empêcher de pardonner. Elle prodiguoit ses sourires à tout le inonde , et n'en accordoit pas un sans esr

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perer qu'Henry en seroit jaloux. Dès l'instant qu'elle l'avoit revu, dès le premier regard qu'elle avoit jeté sur lui à la porte du boudoir,tous les sentiniens qu'elle avoit eus pour lui autrefois, sëtoient réveillés dans son cœur. Elle ne savoit que trop que sa fortune , sa figure , lui assureroient dis succès à Paris; qu'avant la fin de lu semaine, une foule de rivales lui dispulefoient le plaisir de l'enchainer à leur char. Toutes ces idées, ces sensations , ces raisonnemens qu'il faut tant de tt-nqjs et de paroles pour décrire, se présentèrent en un instant à l'esprit de Dora^, exaltèrent son imagination, et touchèrent son cœur, autant qu'il étoit possible qu'il fût touché.

Ormond cependant respiroit plus librement , et commençoit à se remettre de son émotion. Madame de Connal, entourée d'adorateurs, et brillant dans son salon , n'étoit pas si dangereuse pour lui que Dora prête à perdre connoissance dans son boudoir. Tout son esprit, toutes ses grâces , toute sa gaieté ne pouvoient ni lui plaire, ni le toucher autant que les simples mots , « mon cher Henry , a

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qu'elle avoit laissé échapper en l'aperce» vaut. Il commença à douter si la nature ou l'art prëvaloit chez elle. Au moins il sentit son cœur en sûreté, en retrouvant en elle la coquette des Iles Noires, perfectionnée par le manège et l'habitude.

Elle ne perdoit aucun de ses charmes à cette métamorphose; mais 0;^raond crut pouvoir les admirer sans danger, et parvenir, avec le temps, à faire, sans scrupule, assaut de galanterie avec les plus enq)ressés de ses adorateurs.

On préparoi t alors des tables de jeu»

!Lrs conversations cju'Ormond entendoit aiûuur de lui , ne rouloient presque que sur la bonne ou la mauvaise, fortune delà vtille. Il vit qu'on étoit dans l'usage de jouer tous Its soirs chez M. de Connal,,. et la manière dont il entendit parler des pertes faites au jeu , et de quelques gageures qui avoient eu lieu, lui prouvé»

rent q.if* son tuteur n'avoit pas eu tort en lui disant que Connal jouoit gros jeu.

M. de Connal ne parut pourtant avoir aucun dessein sur Ormoud. Occupé àl'autre bout du salon, il le laissa libre de faire ce qu'il voudroit, de consacrer

SfS soins à madame, et ne lui proposa même pas de jouer. En un mot il semfeloit plutôt l'oublier qu'avoir des desseins sur lui.

«Donnez moi le bras, M. Ormond,»

lui dit Mademoiselle : « venez avec moi , vous n'y perdrez rien. — Pendant qu'on, arrange les parties, nous pourrons causer un instant. »

Elle le conduisit dans le boudoir , dont la porte ouverte donnoit sur le salon.

« Je veux vous faire connoître votre Paris, » lui dit -elle, après l'avoir fait asseoir auprès d'elle sur un sopha. « Ici* nous pouvons faire passer tout le monde en revue , f^we vous dirai tout ce qu'il: est-iiécessaire que vous sachiez; car il est important pour vous de cpnnoitre tou»

les individus , et surtout d'être informé de leurs liaisons. — Avez-vous remarqué cette jeune fenuiie , belle comme le jour ^ couverte de diaman»? »

— « Madame de Connal?»

« Non. — il ni' faut ])as toujours s'oc-

cuptr d'elle exclusiven;ent. Certainement

île ti» ni la pomme ici , sans contredit, »

\\xï tlil miss O'Faley en anglois , car elle

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se faisoit un point d'honneur de parler cette langue en France toutes les lois qu'elle en trouvoit l'occasion , comme de parler français quand elle ëtoit en Irlande. « Sans vanité , » continua-t-elle , « je puis dire, quoiqu'elle soit ma nièce , que e'est une créature parfaite-: — ^t comme elle se met! apercevez - vous quelqu'un qui soit mieux mis? où a t-elle appris cela ? Ah ! Paris î Paris ! — .Mais je ne vous apprends rien , vous l'avez senti vousmême, vous avez perdu la tète dès que vous l'avez vue, comme un vrai Français. — C'est une preuve de goût , de sensibilité. — Et elle aussi est sensible, intéressante, sur le pinacle ^la mode. »

— a On ne peut en doutCT , d'apr^ la foule d'admirateurs qui se pressent autour d'elle. »

— « D'admirateurs! dites d'adorateurs; dites même d'amans, éperdument épris, mourant d'amour. Voyez celui qiti entre en ce moment , qui la salue. C'est un homme de cour , M. le marquis de Beaulieu, honmie n)arquant, rempli d'esprit.

— Ah ! voilà le comte de Belle-Chasse. Avez- vous jamais vu personne se présen-

ORM0NI>. Jîg

ter dans un salon avec plus de grâce?

combien de femmes il a déjà perdues!

c'est un véritable triomphe pour madame de Connal de l'avoir subjugue. Voyez, comme il sourit! rien n'est aimable comme lui. C'est un agneau soumis près d'une jolie femme, un lion plein de fierté avec les hommes. Il est absolument irrésistible. »

« A quelque exception près ^j'espère , » dit Ormond en souriant.^

— a Oh ! cela s'entend. Vous ne pouvez douter de la sagesse de madame. — D'ailleurs le nombre de ses adorateurs ^ comme vous le voyez, fait sa siireté.— ' Attendez que je vous les nomme, j,e vais vous en donner un catalogue raisonné. »

Mademoiselle, avec toute la volubilité de débit qu'elle possédoit, lui fit la liste de tous les courtisans de Dora , lui citant le nom et les qualités de chacun , et ap/puyant avec complaisance sur le nombre de conquêtes qu'il étoit déjà supposé avoir faites , ce qui , à moins d'être du sang royal, paroissoit être la plus haute distinction.

a Mais à propos , M. Ormond , quand

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comptez-vous aller à Versailles? Que devienclrez-vous envoyant réclaf de la cour, fe roi , madame la daupliine ? »

Elle sortit de l'extase où l'idée de la cour l'avoit plongée- , en voyant passer devant la porte du boudoir un cavalier donnant le bras à un£i jeune dame.

« C'est le duc de C — , et madame de la Tour, » dit elle à demi-voix. « Dieu sait pourquoi il est toujours avec cettefemme. Pour moi, je n'y conçois rien, i — Mais rentrons dans le salon , je vous ferai connoître ceux qui sont à jouer. »

Elle lui fit alors l'histoire de tous ceux, qui se trouvoient aux tables de jeu.— « Cette dame est l'épouse de ÎVI. A....; ee jeune homme penché sur le dos de son fauteuil, et qui regarde ses cartes, est M. le baran de L — son amant — Celle qiii est à ses côtés est l'intime amie de jNL de la Tour , le mari de la dame qui vient de passer avec M. le duc. » Elle lui expliquoit tous ces arrangemens avec le plus grand sang froid , comme des choses toutes simples, que tout le monde savoit, dont tout le monde parloit, à l'exception seulement des maris. » On n'y raeltoit,

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-tu (lit-elle, » ni secret ni myslère. — A quoi bon ? Quelle nécessité ? »

Ormond lui demanda s'il ne se troiivoit donc pas dans la société quelques Temmes qu'on pût croire fidèles à leurs maris.

— «Si vraiment. — Ma nièce par exemple. — Madame de Connal est d'une conduite irréprochable ; elle jouit d'une réputation sans tache.

— « Vous ne pouvez me croire capable d'en douter. Elle est hors de question. — Mais remarquez que j'ai employé le mot

femmes au pluriel, w

— Oh ! je puis vous en citer encore d'autres. — Voilà d'abord cette grande femme sèche , debout près de la cheminée. C'est madame de la Rousse. Vous voyez qu'elle n'a qu'un homme auprès d'elle , et c'est son mari. Quelle mise ridicule ! elle est toujours ainsi , c'est à faire horreur. — Ensuite, voyez-vous cette jolie petite femme tout en blanc. C'est la comtesse de la Brie. Charmante ! la médisance n'oseroit dire un mot contre elle. C'est une nouvelle mariée. Elle est encore dans ce que vous appelez en Angleterre,

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