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la lune de miel (i); mais on ne connoît pas cela en France. — Ah ! puisque vous êtes curieux de réputations intactes, regardez cette femme qui arrive , madame de Sairfit-Ange. Pour celle-là je vous la garantis. C'est un vrai glaçon , froide comme une Angloise. Voilà un an qu'elle est mariée, un an tout entier, et elle est encore à faire un choix. — Hé bien , eu voilà déjà trois que je vous cite , sans compter ma nièce. — Mais un instant , j'en découvrirai peut- être encore quelque autre. »
Mademoiselle parcoliroit des y«nix la foule qui remplissoit le salon , mais le petit abbé vint la tirer d'embarras , en demandant à Ormond de la part de ma- ' dame de Connal s'il vouloit faire sa partie. Il accepta. La fortune le favorisa , comme elle favorise assez souvent ses nouveaux adorateurs, et c'est peut-étre^à la même cause qu'il fut redevable des sourires qu'il obtint de la beauté.
M. de Connal n'approcha pas de toute la soirée de la table où se trouvoit sa femme. Lorsqu'on annonça le souper, il ditàOrmond d'olfrirla main'à une char-
niante petite comtesse , la nouvelle marie'e que miss OFaley lui avoit fait remarquer. Quant à madame de Connal , elle appartenoit par droit de rang à M. Ife comte de Belle-Chasse.
Le souper fut un de ces délicieux petits soupers , pour lesquels Paris ëtoit célèbre alors, et que cette ville ne reverra plus. Le moraliste , qui considère les véritables intérêts de la société, plutôt que ses plaisirs frivoles , se réjouira de ce changement , bien loin de le regretter. Ces réunions n'étoient-elles pas un piège dangereux pour la vertu? c'est une question dont l'examen nous meneroit au loin , ce n'est pas ce qui occupa l'esprit d'Orniond pendant cette soirée.
Il ëtoit enchanté de tout ce qu'il voyoit ; de la gaieté , de l'esprit , de la' pohtesse , de l'aisance qui régnoient , en un mot , de ce je ne sais quoi , qu'on ne peut ni décrire , ni traduire en anglois , et qu'où nomme eu France V esprit de société. Il ne put se rappeler après le souper qu'on y eût dit rien de bien saillant , rien qui l'eût particulièrement frappé; mais l'ensemble en étoit agréable pour le moment , et plein
de variété. Son amour propre etoit involontairement flatté de voir que chacun sembloit.s'empresser de lui rendre le séjour de Paris agréable , et il se laissa persuader qu'il ne trouveroit dans tout l'univers aucune ville qui lui fût comparable, -— aans voiiloir rabaisser sa patrie , à laquelle il laissoit , sans les lui disputer , tous les avantages solides qu'elle possède.
Les femmes qui , au premier coupd'œil, lui avoient paru , au spectacle , presque laid{ s , devinrent charmantes à ses y«ix quand il les vit de plus près, et qu'il les connut mieux. Elles étoient si aimables, avoier.t tant de vivacité, offroient dans leur abord quelque chose de si flatteur, qu'un étranger se trouvoit à l'instant à son aise auprès d'elles. Vers la fin du souper, il étoit déjà engagé dans une conversation très-vive avec ses deux voisines, et pensoit en même temps à Dora et au comte de Belle-Chasse. Il pouvoit voir Dora en faire autant de son côté. Placée entre l'irrésistible comte , et le marquis plein d'esprit , elle les écoutoit ou leur parloit tour à tour , sans un instant de relâche ; et cependant ses yeux , se dirigeant souvent
vers Orrnond , rencontrèrent plusieurs fois les siens.
« Est-ce nne indiscrétion de vous demander si vous avez trouvé votre soirée agréable? » lui dit M. de Connal, quand la société-se fut retirée.
a Délicieuse ; « répondit Ormond , « îa plus charmante que j'aye passée de ma vie. »
Craignant alors d'avoir parlé avec trop d'enthousiasme, et que Tépoux ne se fût aperçu , quVn parlant ainsi , ses yeux s'étoient involontairement tournés sur madame de Connal (crainte qu'il auroit fort bien- pu ne pas avoir), il se hâta d'à* jouter d'un ton plus calme, « qu'autant qu'il en pouvoit juger , la société, française étoit fort aerréable. »
« Vous avez raison de n'en pas juger trop précipitamment , »dit M. de Connal , «vous n'avez encore rien vu. Mais je suis charmé que vous ne soyez pas mécontent jusqu'ici. »
« Ah! monsieur Orrnond , » s'écria miss 0'Faley,« j'espère bien que nous vous fixerons à Paris. »
« Vqu6 voulez dire que nous le désirons ,
ma tante , » dit Dora : et il y a voit dans l'expression de ses traits, dans le son de sa voix , quelque chose de si flatteur , qu'Ormond déclara sur-le-champ que son intention étoit bien certainement de passer au moins tout l'hiver à Paris.
Satisfait de cette assurance , M. de Coniial lui auroit alors volontiers permis de se retirer, mais Mademoiselle avoit encore des complimens à lui faire, sur sa prononciation, sur la facilité avec laquelle il s'exprimoit : il parloit véritablement aussi bien qu'un Français :1e marquis de ,Beaulieu le lui avoit dit. Elle étoit bien sure que M. d' Ormond dLWVOit àes succès, de grands succès à Paris ; c'étoit un avantage à ajouter à ceux qu'il possédoit déjà, le plus grand avantage du monde.
Elle n'a voit pas fini tout ce qu'elle vouloit dire , mais M. de Connal l'interrompit.
« Vous auriez pitié de nous , Ormond , si vous pouviez voir et entendre les Vandales qu'on nous envoie d'Angleterre avec des lettres de recommandation. — Des barbares qui ne savent ni se tenir debout, ni s'asseoir; ni se taire, ni parler;
qui ne peuvent articuler une phrase de suite. — Combien de ces butors, riches et de bonne famille , n'ai-je pas eus à introduire dans le monde , et même à présenter à la cour! — sur mon honneur, j'aurois quelquefois voulu qu'il leur prît fantaisie de se pendre pendant la nuit, afin d'en être débarrasse le lendemain. »
« C'est vraiment , » dit miss O'Faley , « imposer une taxe trop forte sur le savoirvivre d'une maîtresse de maison. Cela est déplorable. Que voulez-vous qu'elle devienne, quand le plus grand éloge qu'elle puisse faire d'un Anglois, lorsqu'on le lui a présenté, est de dire: Ce monsieur-là a un grand talent pour le silence. »
Ce compliment indirect ne fut pas perdu pour Ormond , qui savoit qu'il avoit passablement babillé pendant toute la soirée.
« Mais ces personnages muets , » continua-t-elle , «ne voient jamais réellenient la société française. On s'en débarrasse avec un souper. — INon pas un petit souper, non, non. — Un souper prié, un souper d'apparat , où toute la ville est invitée. Mylord n'y peut rien voir, il est perdu dans
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la foule ; bienheureux si l'epëe qu'il porte gauchement ne le fait pas trébucher. — Qu'est-ce que peut faire une lettre de recommandation pour un pareil être?»
w La meilleure est celle qu'on portesur sa figure, » dit madame de Connal.
C'étoit encore ini compliment évidemment à l'adresse d'Orraond , mais il eut la présence d'esprit de ne pas faire un salut (le renif rcîmf nt , et de se borner à un coup d'œil.
Comme il se retiroit, miss O'Faley le suivit jusqu'à la porte , en l'invitant à venir le lendemain dans la matinée de très bonne heure, afin qu'elle pût lui faire voir toute la maison , et lui montrer com bien les distributions étoient mieux entendues qu'en Angleterre. M. de Connal lui représenta pourtant que M. Orraond devoit aller le lendemain à Versailles , et Mademoiselle convint que c'étoit une affaire à laquelle toute autre devoit céd( r.
Après avoiressuyé celtebordéede flatteries , auxquelles sa propre vanité joignoit aussi les siennes , Onnond prit
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enfin congé de ses amis', et retourna chez lui.
Paroître à Versailles , pour la première fois , n'étoit pas une petite affaire. Oij mettoit alors au costume de cour , autant d'importance à Paris, qu'on en attache maintenant à Londres, s'il faut en juger par les détails minutieux dont sont remplies les colonnes de nos journaux , le lendemain des grandes assemblées à la cour, et où l'on fait mention honorable des habits et des gilets des messieurs, comme des plumes et des souliers des dames. Mais une chose qui n'étoit pas moins essentielle alors à Paris , qui l'est encore en ce moment, et qui le sera toujours dans tout pays , pour paroître un homme comme il faut, c'étoit, du moment qu'on étoit habillé , quelque temps , quelques peines , quelques dépenses qu'il en eût coûté, de ne faire aucune attention à sa toilette, ou du moins d'en avoir l'air. Notre jeune héros n'ayant ni le désir de briller, ni l'envie d'attirer les yeux , étoit parfaitement à l'aise dans son riche costume. Il se rendit à l'hôtel de M. deConnal , qui devoit le conduire à Versailles,
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et dès qu'il parut, Mademoiselle , en extase à la vue de sa parure s'ccria : « admirable ! superbe! magnifique! »
M. de Connal parut faire plus d'attention à son air qu'à ses habits. Sa figure attira principalement l'attention de Dora. Elle garda le. silence , mais ce silence en disoit assez. Son mari ne chercha pas à l'interpréter , et empruntant une expression de M. Crepin, le valet de chambre, dont le jugement n'ëtoit pas à mépriser en pareil cas, dit que M. Ormond sembloit non-seulement être né coiffé, mais être né l'épée au côté. « Réellement , mon cher, » ajouta t-il , « si vous étiez venu au monde tout d'un coup, vêtu comme vous l'êtes , ce qui de nos jours vaut mieux que de sortir tout armé du cerveau de Jupi ter , vous n'auriez pas meilleure grâce , meillf*iire tournure. «
M, de Connal n'étoit pas encore habillé. Il alla faire sa toilette, et miss O'Faley s'emparantd'Ormond qu'elle appeloit son pupille , profita de ce moment pour hii faire voir la maison , tous les appartemens qu'elle contenoit , lui faisant des observationssur chaque chambre, et appuyant
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sur l'avantage et la liberté qui resultoient de ce que , dans la distribution des maisons en France , l'appartement du mari etoit tout à fait sépare de celui de la femme.
i( Vous voyez-que monsieur et madame ont chacun leur escalier , et des issues différentes pour leurs gens. Cette petite porte dérobée conduit à l'appartement de madame. »
Le pied anglois d'Ormond s'arrêta à l'instant.
« Hé bien ! entrez donc, entrez! » dit Mademoiselle .
a Madame de Connal est peut-être à sa toilette, » dit Orraond.
— « Et puis ? quand cela.seroit? — Ah ! il faut vous débarrasser de vos préjugés anglois. — Mais elle n'est pas ici, » ajoulat-elle en ouvrant la porte.
' Madame de Connal étoit dans la pièce suivante. Dès qu'Ormond fi!t entré dans la première, il entendit dans la seconde quelqu'un accourir précipitamment vers la porte de communication enlrt^ les deux chambres et en fermer le verrou. Il re-
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connut le pas de Dora , et vit avec plaisir qu'elle ne s'ëtoit pas encore tout-à-fait débarrassée de ses préjugés anglois.
Mademoiselle lui fit %'oir l'appartement dans tous ses détails les plus secrets , lui expliqua de nouveau combien il étoit facile d'y entrer et d'en sortip sans être vu. Elle n'a voit pas la plus légère malice en lui parlant ainsi. .Ses intentions étoient pures : elle lui parloit avec toute l'innocence d'une Française, — si ce terme est intelligible. — Son seul motif étoit de lui prouver qu'elle étoit tout -à- fait Parisienne. Elle se trompoit pourtant en cela ; car ayant passé la moitié de sa vie hors de Paris , elle en avoit oublié le ton de la société, si jamais elle l'avoit connu. Lorsqu'elle y revint avec sa nièce , elle eu chargea et exagc^ra tous les usages, uniquement pour lui prou ver qu'elle connoissoitles convenances , les coutumes, enfin toutes les nuances de la mode de Paris. — Il eût été difficile de trouver pour une jeune femme un plus mauvais guide avec de meilleures intentions.
Le valet de chambre de M. de Connal vint avertir Ormond que son maître étoit
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à ses ordres. Sans cette interruption , il alloit apprendre toute l'histoire privée de la famille , tous les secrets que Mademoiselle pouvoit connoître ; il ne savoit pas encore combien les Françaises sont cornmunicatives.
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