CHAPITRE XXVIII
C^'ÉTOiT dans les dernières années de la vie de Louis XV , sous le règne de madame Dubarn qu'Ormond se trouvoit à Paris. La cour de Versailles brilloit alors dans toute sa splendeur , sinon dans toute sa gloire. Ormond vit au souper du roi une partie de la noblesse de France , les femmes les plus belles , faire assaut de luxe , de richesse et d'élégance. Cet éclat pou voit bien éblouir les yeux d'un jeune homme frais débarqué d'Irlande , puisqu'il étonnoil même de vieux ambassadeurs accoutumés à la splendeur des cours. Quand il revint de sa première surprise, et que ses yeux se furent accoutumes à la lumière , ce fut pour lui un spectacle bien extraordinaire que celui de t'ïu... de personnes distinguées, et portant les plus riches parures, réunies uniquement pour voir une homme manger
son souper. La gravité solennelle de tous ceux qui y assistoient , leur air sérieux si peu naturel aux Français , lui inspirèrent une envie de sourire. Il fut heureux pour lui qu'il pût commander aux muscles de son visage de conserver leur position , et qu'aucun des spectateurs ne pût deviner ses pensées, car le plus léger sourire l'auroit perdu de réputation.
Rien au monde ne paroissoit autrefois plus important aux Français que leur étiquette de cour , quoiqu'il y eût à cette époque quelques gens qui soupçonnoient que cet ordre de choses n'étoit pas celui de la nature ; quoique quelques philosophes , même quelques hommes d'état commençassent à penser que la routine journalière de la vie d'un courtisan , n'étoit pas aussi nécessaire à la conservation de l'univers que le mouvement régulier des planètes autour du sol^l. H n'auroit pas été possible de convaincre un seul des individus rassemblés en cette occasion , que l'attachement , le dévouement qu'on professoit , qu'on nourrissoit peut-être pour la personne du souverain régnant sur la 'France, feroit
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place à des scènes sur lesquelles nous nous garderons bien d'arrêter les yeux de nos lecteurs.
Ormond au milieu de cette foule n'e'toit qu'un étranger , un simple spectateur ; il n'avoit ni intérêt à prendre aux affaires de la nation , ni inquiétude à concevoir pour ses destinées futures. Saseuleaffaire, suivant la maxime de Mademoiselle ^ étoit de jouir aujourd'hui , et de remettre les réflexions an lendemain. Sa jouissance fut complète , car il eut le plaisir non-seulement d'admirer les autres , mais d'être admiré lui-même. Il fut distingué dans la foule. Quelques grands personnages demandèrent qui il étoit. Un autre lui trouva l'air noble. Une femme s'écria : « Oh! le bel Anglois! » et sa fortune fut faite à Paris , quand un ami de madame Dubarri lui eut demandé où il achetoit ses dentelles.
Le nom de bel anglais lui re«ta , au moins dans la société de M. de Connal. Dora adopta le sobriquet , d'un ton à demi railleur , mais avec un regard qui prouvoit qu'elle le croyoit bien appliqué. Elle le changea ensuite en celui de mon
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bel Irlandois. Invitations sur invitations pleuvoient sur lui ; c'étoit à qui l'auroit dans ses parties, il ëtoit partout, suivoit partout madame deConnal, et combien|n'ëtoit-elle pas fière d'être suivie par Ormond! Il ne la quittoit jamais un instant sans regret , mais craignant que toute la force de ses principes ne put résister à la violence de la tentation , il s'ëtoit déterminé à ne la voir qu'en nombreuse compagnie. Il évitoit donc toutes réunions particulières , et pendant les trois premières semaines de son séjour à Paris , l'amie de cœur ^ madame de Clairville , ne put parvenir à l'attirer chez elle , en petit comité , quoique madame de Connal l'assurât que ses petits soupers étoient charmans , et valoient mieux que les plus grandes assemblées; il suivit constamment son plan, et chercha sa sûreté dans la dissipation.
« Je vous félicite , >^ lui dit un jour Connal , <a Vous voilà lancé ! vous n'êtes pas un bâtiment en détresse qu'il faille prendre en remorque; votre barque vogue à ravir ; vous avez le vent en poupe , et
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vous entrerez dans le port sans aroir besoin de secours.-»
Connal avoit grand soin , en toute occasion , de faire sentir à Orinond qu'il Tabandonnoit entièrement à iui-méme, car il savoit qu'il avoit autrefois offense son esprit indépendant par des airs de protection. Il savoit maintenant comment il falloitagir avec lui. Quoique sou principal but fût de le voir prendre goût au pharaon , jamais il ne lengageoit à jouer , mais il avoit soin de l'y faire inviter par quelques confédérés qui jouoient pour lui ; et pour l'habituer au jeu insensiblement , il recommandoit qu'on ne jouât pas très-cher, et qu'on ne lui laissât pas faire . des pertes trop considérables. Il . s'approchait quelquefois d'un air indifférent de la table de jeu où Ormoud étoit assis, et il le voyoit jouer avec tant d'aisance , montrer tant d'égalité d'ame , soit qu'il perdît, soit qu'il gagnât , qu'il le regardoit comme une dupe qu'il lui seroit facile d.e plumer. Il ne falloit qu'un peu de patience , pensoit-il , j^our le conduire pas à pas et sans Falarmer , h la passion du jeu.
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Madame de Connal , de sort cote', ne doiitoit pas qu'elle ne réussît à inspirer à Ornaond une véritable passion. Elle voiiloit parvenir à le fixer à Paris; mais elle se persiiadoit qu'elle ne vouloit que goûter le plaisir de sa société, et qu'une amitié bien vive étoit tout ce qu'il lui inspiroit. Ses sentimens pour lui , comme elle l'avoua à madame de Clairville , étoient absolument invincibles , mais jamais ils ne ,1a feioient sortir des sentiers de la vertu; ils étoient involontaires, mais ne deviendroient jamais criminels.
Madame de Clairville, très - connoisseuse en affaires de cœur, employoit avec elle le jargon de sensibilité à la mode , et lui demandoit comment il étoit possible qu'un sentiment fût criminel, quand il étoit involontaire.
De même qu'au milieu d'une bande de filoux , le novice en apprenant les termes techniques de leur argot , apprend aussi à vaincre l'horreur qu'inspire naturellement le crime ; ^e même le jargon sentimental pervertit le cœur encore .chancelant d'une jeune femme, et en
chasse la crainte de la honte ^ et Thorreur morale du vice.
L'allusion est grossière ? — Tant mieux. Il faut en certaines occasions plus de force que de délicatesse pour produire une impression salutaire. La vérité frappera le bon sens de mes concitoyennes , et elles préféreront son langage naïf à tous les sophismes de la France et de l'Allemagne. Mais ces sophismes produisoient insensiblement leur effet sur l'esprit de Dora.
Ormond cependant ne faisoit pas de grands progrès dans la langue du sentiment. Il se hvroit avec ardeur à tous les amusemens de la société.
Dora s'imagina que la dissipation dans laquelle il vivoit l'empêchoit de se livrer à sa passion , d'en sentir la violence, et elle commença à ne plus aimer la dissipation.
Connal dit un jour en sa présence à Ormond , qu'il paroissoit tout-à-fait dans son élément au milieu de cette mer de plaisir.
« Qui auroit pu le croire? » dit Dora : « j'aurois pensé que le goût de M. Or-
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mond ëtoit pour le bonheur domestique , pour la retraite, »
« La retraite à Paris! » dit Ormond. -
(c Le bonheur domestique à Paris! »
s'écria Connal.
Madame de Connal soupira. — Non.
Ce fut du cœur de Dora que partit ce soupir.
« Où allez-vous ce soir?« lui demanda son mari.
— a Nulle part. — Je reste à la maison.
— Et vous, Ornfond? » ajouta-t-elle en levant les yeux sur lui.
— « Je compte aller faire une visite à madame de Latour. «
— « C'est l'affaire d'une demi-heure ,
— le moment de paroître. »
— « J'irai ensuite à l'opéra. »
. — a Et après l'opéra ? — reviendrez-
vous souper ici? »
— « Ce seroit un grand plaisir, mais j'ai promis d'aller avi bal de madame de la Brie. »
« A propos! » s'écria madame de Connal, « je l'avois oublié. J'y suis invitée depuis quinze jours. — Hé bien , qui 1 m'empêche d'aller aussi à l'opéra ? je vous
conduirai ensuite cliez madame de la Brie- Ce n'est pas qu'elle me plaise infiniment. Elle est un peu précieuse. —Que pouvez -vous donc trouver en elle? — Aimez-vous la glace? »
« Il voudroit rompre la glace , je suppose, » dit Mademoiselle : « ma foi, vous ferez bien de vous munir d'un bon maillet. »
— « Je n'en ai pas besoin. J'aime mieux glisser sur la glace que de la rompre. Vous savez que je n'ai 'd'autre but à Paris que de m'y amuser. — « Glissez, mortels , n'appuyez pas ! » dit-il en regardant M. de Coimal.
« Mais si la glace venoit à se fondre d'elle-même, que feriez-vous? » dit Ma^ demoiselle : « que deviendroil-il , ma nièce? qu'en pensez-vous? »
CVloit un sujet sur lequel elle n'aimoit pas à réfléchir. Elle rougit. — Mademoiselle ne s'en aperçut pas. Personne nétoit aveugle comme elle , malgré la pénétration dont elle se vantoit.
Depuis ce moment, on n'entendit plus madame de Connal parler de retraite, li ni de bonheur domestique. Elle parut
convaincue, soit par son mari , .soil par M, Ormond, soit par tous deux, qu'il étoit impossible d'y songer à Paris. Elle avoit toujours aime le grand monde, elle l'aima plus que jamais, quand elle vit qu'Ormond affîchoit le même goût. Ce ne fut plus qu'une suite continuelle de déjeuners, de dîners, de soupers, de bals parés et masqués , d'assemblées et de spectacles , de fêtes à la ville et à la cour. Le plaisir , le luxe et l'extravagance se disputoient les jours et les nuits; et Ormond , le bel Irlandais , une fois à la mode , étoit l'ame de toutes les sociétés ; partout recherché, flatté partout, surtout par les femmes qui se disputoient l'honneur de l'avoir pour partenaire à une table de jeu, ou dans une contredanse ; surtout par celles qui désiroient se l'attacher en qualité d'amant, surtout par Dora; — mais il sentoit le danger de ce côté, et se tenoit sur ses gardes. — Perfectionnée à l'école de la coquetterie parisienne , elle n'oublia aucune manœuvre pour le surprendre : elle sut se .servir adroitement de ses nombreux adorateurs pour exciter sa jalousie, il en conçut ef-
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fectivement. Le comte de Belle-Chasse , l'irrésistible comte , lui en fit sentir les mouvemens plus d'une fois , mais il n'en restoit pas moins attaché à ses principes, dans lesquels il étoit encore affermi par un souvenir d'Irlande, que toute la dissipation française ne pouvoit entièrement bannir de son cœur. L'amour entroit pour bien peu de chose dans les efforts que faiSoient pour plaire à madame de Connal les rivaux qui l'entouroient. L'esprit de galanterie , l'amour propre , le désir de l'emporter sur les autres étoient ce qui les animoit principalement. Aussi leur rivalité n'excluoit-elle ni les égards , ni la politesse.
Jusqu'à ce qu'Ormond eût paru , l'opinion générale avoit été qu'avant la fin de l'hiver, ou du printemps tout au plus tard, le comte de Belle-Chasse seroit l'heureux mortel, l'amant déclaré. wSon succès depuis ce moment paroissoit plus douteux. Mais pourquoi Ormond n'affichoitil pas plus de prétentions? pourquoi ne se meltoit-il pas sur Its rangs, quand toutes les probabilités sembloient annoncer que le prix lui étoit destiné? c'est ce
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que ne pouvoient expliquer les spectateurs , et ses rivaux- encore moins. Les uns se contenloient de l'exclamation :
« inoui ! » Les autres Tattribuoient à la bizarrerie angloise. Tout sembloit aplanir sous ses pieds ie sentier de la séduction : l'indifférence du mari , l'imprudence de la tante , la complaisance de madame de Clairville, l'usage général de la société de France, et le ton relâché de la compagnie dans laquelle le hasard l'avoit jeté. Ormond lui-même vit qu'on pensoit généralement que s'il ne profîtoit pas de ses avantages , il ne feroit que faire ■place à un rival plus entreprenant, qui profiteroit de ses scrupules.
Tout conspiroit donc à ébranler ses sages résolutions, et mille circonstances accidentelles contribnoient à augmenter le danger. S'il alloit dans un bal , pour éviter de se trouver avec Dora en petite société , il étoit sûr de l'y rencontrer. Elle dansoit peu , parce qu'elle ne dansoit pas assez bien pour soutenir la comparaison avec une Française. Il en étoit de même d'Orraond. Le meilleur danseur d'Angleterre feroit une pauvre figure 5. i3
dans un bal à Paris , et toutes les leçons qu'il pourroit y prendre ne vaudroicnt pas celles que tout Français reçoit de la nature.
« Ah ! il ne danse pas 1 II danse comme un Angloisî » dirent ses rivaux, et celte circonstance les rassura, surtout le comte de Belle-Chasse. Mais cette citconstance même contribuoit à rapprocher Ormond de Dora. Elle avoit toujours une migraine, une lassitude , un mal-aise , qui l'empéchoitde danser, et il étoit naturel qu'Ormond lui tînt compagnie, surtout quand l'attentif en charge , le pf^tit abbé , eloit absent. Quant au comte, rien n'auroitpu le faire renoncer à la danse , c'ëtoit ua autre Vestris , un second dieu de la danse , et il ne pouvoit sacrifier le plaisir ^'être admiré. Il dansoit donc toute la nuit , et laissoit à Ormond, sans le lui disputer , le soin d'entretenir madame de Connal.
- On étoit au commencement du prin- 4eraps , et le printemps est délicieux à Paris. C'est l'époque des promenades aux Champs-Elysées , au bois de Boulogne , et l'instant de celle de Longehamps étoit
arrive. La mode de monter à cheval s'e'toit introduite parmi les dames françai-!ses,, et surtout d'y monter à l'angloise, de côte , en costume anglois. Or Dora, quoique mauvaise danseuse en France , mon toit à cheval beaucoup mieux qu'aucune Française. Elle dési roi t faire parade de son adresse au bois de Boulogne , mais M. De Connal n'avoit pas dans son écurie un cheval qui lui convînt. Le comte de Belle -Chasse lui offrit de lui en faire dresser un au manège du roi. Cette proposition ne lui pkit point, il auroit fallu attendre trop long-temps. Mais heureusement , Ormond*, suivant la coutume des Anglois à cette époque, avoitfnit venir ses chevaux d'Angleterre. 11 se trouvoit heureusement parmi eux celui qu'il avoit autrefois dressé pour Dora. Il le lui présenta, elle l'accepta avec joie , se procura sur-lechamp une selle à l'angloise , et les 'deux ;miis, le bel Irlandois, comme on persistoit à l'appeler, la belle Irlandoise , leurs chevaux , et leur adresse , furent l'objet de l'admiration de tous ceux qui se promenoient au bois de Boulogne.
Le comte de Belle-CIiasse avoit voulu
les suivre. Il fut furieux de se voir entièrement éclipse. Il écrivit à Londres pour qu'on lui envoyât, à quelque prix que ce fût, le plus beau cheval anglois, et jusqu'à ce qu'il arrivât , il renonra à la promenade du bois de Boulogne.
Dora étoit dans renchantement. Son cheval étoit charmant , d'une douceur inimaginable. Elle le nomma Henry ,aUoit le visiter à l'écurie , le caressoit de sa main , et disoit qu'il étoit ce qu'elle aimoit le plus au monde.
Le danger d'Ormond croissoit toujours.
Il étoit alors chez M. de Connal, ce qu'on appelle en France , Vamtde la maison.
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