‹ OrmondChapitre 36 sur 40 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

I L y avoit à cette époque à Paris un tableau qui ëtoit un objet de curiosité générale pour les gens du bon ton. Il représentoit une des nombreuses actions charitables de l'infortunée Marie - Antoinette , alors dauphine , brillant de toutes les splendeurs du monde , faisant l'ornement et la gloire du rang élevé qu'elle occupoit , et cependant versant des torrens de joie et de bonheur sur cette humble sphère qui se trouv.e si rarement atteinte par un rayon de l'éclat et de la félicité des grands. La dauphine étoit donc l'orgueil et l'amour de Paris et de toute la France , non moins chérie par le peuple qu'adorée à la cour. Qui pourroit s'en étonner ? Chaque accident particùher r chaque malheur public , la trou- ■voient prête à répandre les secours, et les consolations , et lui fournissoient l'occasion de gagner tous les cœurs , d'excité*

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un enthousiasme universel. L'accident arrivé pendant les fêtes qui eurent lien pour son ni.inage ne lui fut pas plutôt connu , qu'elle s'empressa d'envoyer au lieutenant général de policç toul l'argent qu'elle possédoit, pour secourir les familles des malheureuxqui en avpient été victimes. Une autre fois, pendant un hiver plus sévère qu'on ne les éprouve ordinairement en France, les bienfaits qu'elle répandit sur les pauvres excitèrent tellement leur recOnnoissance, qu'ils élevèrent en son honneur une immense pyramide de neige. — ^Fragile monument! Emblème trop fidèle de la durée que de voit avoir le respect et î'amour qu'on lui prodiguoit alors.

Ormoud alla un malin avec miss O'Faley Toir le tableau dont nous parlons, Le comte de Belle-Chasse étoit du nombre des curieux qu'ils trouvèrent rassembles, ètcril se joignit à eux sur-le-champ. Ce fut pour notre héros la meilleure occasion qu'il eût encore eue de voir déployer ce qu'on appelle en France la sensibilité ; cet empressement à faire naître et à éprouver une sensation ; ce désir de produire de l'effet , de créer une scène ; cet cnthou-

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sinsineàdemi réel , à demi factice, enfin toutes ces qualités qui constituent particulièrement la différence qui existe^tntre lef caractère du Français, et celui de l'An-' ^lois. Il éloit comme étourdi par les exclamations que la vue de ce tableau arrachoit aux spectateurs. Toutes les mains, tous les yeux se levoient vers le ciel , et il ne pouvoit comprendre les transports et les extases dont il éloit témoin ; les pleurs , les pleurs véritables qui traçoient des sillons sur des joues couvertes de rouge. TcHit cela étoit réel , sanS être produit par un sentiment réel. Cette exagé- , ration d'expression , cette superfluité de sentiment ne firent sur lui d'autre effet que de le réduire au silence , de le rendre froid et muet.

« Etes Vous donc de marbre ? » lui dit Mademolielle : « Qu'est devenue votre , sensibilité? w *

— « 3'espère qu'elle existe au fond de mon cœur, mais elle ne se montre jamais nioins^que lorsqu'on veut la forcer à paroître , et surtout en public. »

— «Et à quoi vous servira toute la sensibilité du monde , gi vous la renfermez;

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dans le, fond de votre cœur où personne ne peut l'apercevoir ? — C'est en public et en de pareilles occasions , qu'il faut lui donner tout son essor, sans quoi vous ne paroîtrez jamais qu'un Anglois. »

« Hë bien , » dit Ormond , d'un ton eni joué , mais déterminé , « je saurai me contenter de paroître ce que je suis réellement, n

« Bien ! » dit une voix à son côté^

Mademoiselle n'entendit pas le hien^ Elle s'étoit éloignée avec le cojiite pour chercher 'quelques spectateurs plus enthousiastes.

Ormond se retourna ^ et vit près de lui un homme qu'il avoit souvent rencontré dans la société , l'abbé Morellet , déjà respecté comme le plus raisonnable de tous les beaux esprits de France , et qui depuis ce temps , au milieu de toutes les scènes déchirantes de la révolution, -au milieu du débordement des faux principes qui se succédoient les uns aux autres,. sut maintenir la franchise et Tintégrité^eson caractère. Devenu aujourd'hui le do^en de la littérature française, il conserve à l'âge de. 87 ans. toute la chaleur de sou cœuBjji

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tonte la force de. son jugement , et. ne cesse de mériter l'amour , le respect et Tadiniration que lui accorde tout ce qu'il y a d'honnête en France, — Puisse -t-il vivre assez pour recevoir parmi l^s antres tributs que payent à son mérite ses concilovens , ce souvenir de l'impression qu'ont fait ses Ironies sur des cœurs anglois reconuol^ans.

Ormond avoit éprouvé plus d'une fois le dffeir d'être particulièrement lié avec l'abbé Morellet , mais celui-ci nel'avoit' regardé jusqu'alors que comme un jeune homme à la mode , un vrai Myiord an^ gloiSy faisant partie de cette tourbe éphémère qui paroît un instant dansli société de Paris , et qui s'évanouit sans laisser aucune trace après elle. ]Mais en ce mo-^ Kient , il lui fit l'honneur d'entrer en conversation avec lui. Toute affectation de sensibilité, toute prétention étott insupportable à l'aljbé. Son goût et son jugement s'en révoltoient , et il avoit conçu d^Ormond une opinion favorable , en entendant la réponse qu'il avoit faite à miss O'Faley.

* Ecoutez tous ces hommes et toutes

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ces femmes , »lui dit-il , « ils ne savent ctf qu'ils disent ; ils me fout pitié. — Je erain* d'ailleurs que tous ces flatteurs ne nuisent à notre jeune dauphine de qui dépendent en partie le bonheur et la destinée delà France. Son cœur est excellent ; on dit qu'elle annonce du caractère. Mais quelle est la tète d'une joliÊfeninie , d'une jeune princesse , qui soit capable de supporter une flaterie perpétuelle saps en être enivrée ? Ils la guideront dans une fnauvaise route , et seront les premiers à l'abandonner. — Croyez -moi , je connois Paris : Tous ces gens-là peuvent changer au nîoindre vent, comme une girouette.

— Mais je ne veux pas vous ennuyer de prédictions qui peut-être ne se réaliseront jamais. — Vous vous trouvez à Paris , monsieur , dans un moment heureux. La société y est plus agréable, elle offre plus de liberté , plus de vie , plus de variété qu'à aucune autre époque que je puisse me rappeler. »

Ormond lui répondit par un juste compliment pour les hommes de lettres à qui la société devoit alors une si grande partie de son éclat el de ses plaisir:».

^Connoissez-voiis quelques-uns de nos littérateurs?!) liu demanda l'abbé.

«Hélas! noui , dit Ormond. « J'en ai souvent* rencontré plusieurs dans la société, mais comme je n'ai malheureusemt-nt aucun droit à attirer leur attention , je n'ai pu qu'écouter par hasard fUne partie dé leur conversation, quand mon heureuse fortune me plaçoit près d'eux. »

« Oui , » dit l'abbé, de ce ton d'ironie qui lui est familier, et qui pourtant n'est jamais offensant, « au milieu de toutes les jolies choses que vous adressez à toutes les jolies femmes , et qu'elles vous adressent.— jNe craignez rien , je n'en nommerai aucune. -T- Je conviens que, dans une telle situation , il est difficile de prêter l'oreille à une conversation raisonnable » aussi difficile peut-être qu'au milieu de toutes les passions qui agitent le cœur d'un joueur à une table de pharaon. J'ai pourtant remarqué que vous jouez avec un sang froid surprenant ; mais , excusez-moi, monsieur, il vous manque encore quelque chose, — la détermination de ne pas jouer du tout» »

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« Jamais je ne joue gros jeu , » dit Ofmond,

— «Ah! mais l'appëtit vient en man* geaut. Le danger est d'acquérir le goût du jeu. -^ — Pardon, si je vous parle trop librement. »

— «Vous ne pouvez me faire un plus grand plaisir. — Mais ce danger n'existe pas pour moi , parce c|ue je ne me mets au jeu , que bien détermine à perdre.»

— « Bon ! voilà la plus singulière détermination dont j'aye jamais entendu parler.— Voudriez -vous bien me l'expliquer?»

— tt Fort volontiers. — J'ai résolu de perdre au jeu une certaine somme, cinq cents guinées , par exemple. Jusqu'ici , j'ai perdu , j'ai gagné ; enfin , cette somme n'est pas encore épuisée , mais dès qu'elle le- sera , je m'arrête^ l'instant , et ne touche plus une carte. Par ce moyen , je*^uis sans danger partager momentanément la folie à la mode , et ne pas me singulariser. »

Ce système ne déplut pas tropàTabbé , quoiqu'il ne crût pas qu'il eût été prudent àtoutle monde de l'adopter; mais lafran- -

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chise et la fermeté d'Ormond le rassuroient pour lui.

Eft vérité, monsieur, »lui dit-il, cril faut que vous ayez une bonne tête , vous , le bel Jrlandois , pour que tous les complimens que vous avez entendus à Paris ne l'ayent pas tournée. Rien ne s'insinue si aisément dans l'esprit, et ce qui est encore plus dangereux , dans le cœur , que les flatteries des jolies femmes. La raison que vous avez conservée m'étonnedonc, etje jurerois...»

« Ne jurez de rien ,» dit Ormond en souriant : «mais du moins il me reste encore assez de bon sens pour connoître tout le prix, tout le besoin que j'ai d'un bon guide, d'un ami véritable à Paris, et si j'osois demander une telle faveur, ce que me permet peut - être l'intérêt que vous voulez bien me témoigner , je solliciterois la permission de cultiver la connoissance de M. l'abbé Morellet. »

— « Ah ça î c'est ma tête qui va tourner maintenant. Comment résister à la flatterie , quand elle vous attaque par YOlre côté foible ? Or , mon foible à moi , c'est d'être un ami sûr , sincère. Ainsi donc , bien franchement , si je puis

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vous être utile, comptez sur moi. — Estil quelque chose que je puisse faire pour vous ? » ,

Ormond le remercia , lui dit que son grand dësir seroit de faire coiinoissance avec quelques-uns des plus célèbres littérateurs de la France , et le pria de le présenter à ceux qu'ils pourroient rencontrer dans la société.

« Je ferai mieux que cela, » répondit l'abbé , « ce n est pas dans la société du grand monde qu'il faut voir et juger les hommes de lettres. Je vous les ferai connoître chez moi. Venez déjeuner avec moi jeudi prochain; je vous promets au moins Marmontel. Il va épouser ma nièce, je dois être sur de lui. Quant aux autres , je ne vous promets rien, je ferai ce que je pourrai. » ^ .

Les hommes de lettres , à cette époque , commençoient à Paris à sentir, ce quils valoient , et ilsavoient pris un ton d'indépendance, sans oublier toutefois ce qui est du à la distinction des rangs. Un grand nombre d'entre eux demeuroient chez des grands , ou étoient liés avec eux; avoient des places à la cour , des pensions , et

jouissoient d'une certaine influence. Les gens de condition se faisoient honneur de " leur amitié, et leur accordoient des appartemens dans leurs hôtels, où ils pouvoient recevoir leurs amis, vivre comme ils le vouloient, enfin , où ils se trouvoient absolument chez eux. Leur sociélë étoit généralement recherchée, et ils avoient de bonnes tables, d'excellens équipages, ils jouissoient de tout le luxe et de tous les plaisirs de la vie, sans l'embarras coûteux d'avoir une maison. Les matinées leur appartenoient, ils les consacroient ordinairement à l'étude. Ils qqiltoient alors leur cabinet , et accordoient à la société le reste du jour. Tant que cet état de choses subsista, ce fut l'époque la plus agréable peut-être de la société littéraire en France.

Le déjeuner -de l'abbé Morellet procura k Ormond le plaisir le plus vif qu'il eût encore goûté à Paris. Il y trouva une partie des littérateurs les plus distingués de la capitale. Il n'y vit pourtant ni Voltaire ni Piousseau. Le premier n'étoit pas alors en France , et le second , toujours e» querelle avec quelqu'un et souvent

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même avec tout le monde , avoit refusé de s'y rendre. On assura à Ormond qu'il perdoit peu de chose à son absence; que sa conversation ëloit bien loin de valoir ses écrits, que son caractère ëtoit si susceptible et si bizarre , qu'il étoit tout-àfait df'placé en société ; enfin , qu'il n'étoit propre ni à goiiter ses plaisirs, ni à y ajouter. Il entendit pourtant parler beaucoup de ces deux grands hommes , peutêtre plus que s'ils eussent été présens , car on raconta sur eux une foule d'anecdotes et de bons mots sur lesquels il au- Toit fallu se taire en leur présence.

L'abbé avoit réuni à ce déjeuner , une grande variété de talens et de caractères, et il s'amusoit à faire deviner à son jeun* ami le nom de chacun de ses convives avant de le lui apprendre. Il fut heureux pour Ormond qu'il connûtdéjà une grande partie des ouvrages de la plupart d'entre eux , avantage qu'il devoit surtout aux livres français dont lady Annaly lui avoit fait présent. Il se tira avantageusement de quelques-unes de ces épreuves. La conversation de Marivaux ressembloit si bien â son style, étoit si bien remplie de dis-

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tînctions subtiles, d'exceptions métaphysiques , de digressions heureuses, mais inattendues, qu'Ormond le nomma surle-champ.

Il découvrit Marmontel , parce qu'il fut la seule personne de la coinpagnie qui ne dît pas un mot de ses Contes moraux.

Mais il s'y Irouvoit un homme qui mit toute sa seietice en défaut, il prononça que ce n'ëtoit pas précisément un littérateur , qu'il étoit ami de la inaison , — et il l'étoit partout où il se montroit , — qu'il étoit savant , plein de connoissances littéraires; mais il ne put le nommer.—^ C'étoit d'Alembert.

D'Alembert et Marmontel furent de toute la compagnie les deuk personnages qui l'intéressèrent le plus. D'Alembert étoit simple et enjoué, sans prétention, d'un abord ouvert et cordial. Loin d'être sujet à ces distractions qu'on reproche quelquefois aux profonds mathématiciens, il avoit toujours l'esprit présent à tout ce qui se disoit; il jouissoit de la moindre chose avec le feu de la jeunesse, avec la vivacité de l'enfance. Ormond convint qu'il ne l'auroit jamais pris pour 3 4 1 4

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un çaîculatpur aljstrait , pour un savant lïiathëmaticien.

Ce qui distinguoit Marraontel , c'étoi.t de réunir dans sa conversation comiue dans son cariictère deux, qualités dont aucune ne peut s'expriiher. en anglois par un seul mot , la naïveté ei la finesse. Maïs it{uiconque a lu les ouvrages dé 3Iarmontel, doit comprendre pariaitement ce que ces deux mots signifient.

Il fut heureux pour notre jeune héros que Marmontel- ne fût plus, à cette époque, hvrë à la dissipation dont il avoit trop long- temps domié i'exenq)ie. 11 avoit alors "repris son ancien goût pour les plaiisirs simples et les vertus domestiques, et ce qui y avoit contribué étoit rattachement qu'il avoit conçu pou-r l'aimable inademoiselle M.intigny, nièce de l'abbë Morellet , et qui devoit faire le bonheur de sa vie. Elle demeurolt avec lui ,. ainsi que son excellente mère , et Ormond futagréablement surpris de se trouver dans le sein d'une famille ainnable, unie et heureuse, quand il ne comptoit que sur un cercle de litlérateiirs.

La vue de ce bonheur domestique lui

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rappela le temps qu'il avoit passé à Annaly. L'image de Florence se retraça encore dans son cœur, mais elle étoit' toujours accompagnée de celle du jeune militaire qu'il avoit vu à ses genoux. Sans ce cruel souvenir, elle y auroit régné aussi souverainement que jamais.

Le spectacle qu'offroit cette heureuse famille fut utile à .Ormond , et il étoil temps qu'il se présentât à ses yeux : c'étoit une leçon dont il avoit grand besoin , il éloit capable d'en profiter, et les com- ■'^paraisons qu'il fit entre la société qu'il y voyoit et celle dans laquelle il avoit vécu jusqu'alors , ne furent pas à l'avantage de cet-te dernière. C'étoit un contraste réel avec la dissipation dont il avoit été si souvent témoin , et il eu fut d'autant .plus frappé que ce n'éloit pas une leçon de morale préparée pour lui faire impression . Il vit les choses telles qu'elles éloient , et profita du résultat de l'expérience qu'avoit acc^uis un homme plein de talens et de vivacité , qui avoit commencé par mener une vie de plaisir, et qui avoit eu toutes les occasions possibles de s'y livrer, à une époque où l'on ne sembloit vivre

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en France que pour s'y dévouer. Personne Hepouvoit mieux que Marmontel rendre témoignage au charme de la vertu , au bonheur d'une vie domestique , et personne n'<en pouvoit tracer le tableau d'une manière plus sécïuisante, avec une éloquence plus persuasive.

Le bon abbé vit ce qui se passoit dans l'esprit d'Ormond , et n'en conçut pour lui qu'un plus vif intérêt. •

« Ah çà ! » dit -il à Marmontel quand Ormond fut parti , « vous voyez que ce jeune homme a du bon. C'est quelque chose de mieux que le bel Irlandais. Il ne faut pas qu'il quitte Paris^ comme le font tant de ses compatriotes , sans avoir vu de la société française autre chose que ses travers et ses ridicules. Il faut lui faire connoîlre la vérilable bonne compagnie. »

Marmontel qui avoit aussi été charmé de noire héros, dit qu'il feroit pour lui tout ce qui seroit en son pouvoir, mais qu'il croyoit bien difficile de sauver un j: une homme riche et bien fait, et lancé dans le monde comme il l'avoit été, des attraits dangereux de la coquetterie, et

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de Finfluenee plus dangereuse encore d'une table de pharaon.

« Ne craignez rien , » dit l'ahbe', «espérez plutôt. Cpoyez-nioi ,. si son âge, sa figure et sa for'tune sont contre nous, nous trouverons de puissans auxiliaires dans son esprit et dans son cœur. — Et pour commencer, mon cher Marmontel, n'a- Tez-vous pas remarqué combien il a été frappé en vous entendant parler de la manière dont vous vous êtes réformé vous même. »

— « Il est vrai. *— S'il existoit pour lui une seconde demoiselle Montigny, je ne désespérerois de rien. Mais où pourroitil en rencontrer uire autre?

— «Qui peut le savoir? Dans son pays peut-être. »

« Dans son pays? » dit Marmontel ;; « vous avez, je crois, raison. Tous nie rappelez quel feu il a mis à discuter avec Marivaux la distinction à faire entre une femme aimable et gracieuse. La descrip'lion q.iAl a faite d'une femme aimable, étoit tout-à fait dans le goût anglois il sembloil la faire avec ardeur, con amore^ et il la termina par un soupir qui par toit-

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du cœur , et qui prouvoit que ce cœur étoit en Angleterre ou en Irlande. »

« Quelque part que soit son cœur, »' reprit rabDé,«je suiis sûr qu'il est bien' placé. Ce jeune homme m'intéresse. Je vous le répète, il faut l'introduire dans la bonne société; il mérite d'être présentée l'aimable et gracieuse madame de Beauveau , à la digne madame de Sérent. »

— « J'en conviens. —D'ailleurs , pour l'honneur de Paris, il faut le désabuser des préjugés qu'il peut avoir conçus , lui prouver qu'on peut y trouver , comme dans son pays v la fidélité conjugale et le bonheur domestique. »

a Bien ! » dit labbé. « C est une tâche que personne ne peut mieux rempur que l'auteur des Contes moraux. »

Il arriva fort heureusement Dour notre héros , que la santé de madame de Connal , un peu dérangée par la fatigue des plaisirs qui , dépuis son mariage , s'éloient succéilés pour elle sans interruption, elle se détermina à accepter l'invitation que lui lit madame de Clairvdle, d'aller passer un mois dans une de ses terres , à vingt lieues de Paris. Madame de Clair-

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"viîle fit à Ormond les plus vives instances pour qu'il les y accompagnât; miss O'Faley, qui devoit être de la partie , y joignit les sie^ines; les regards de Doia ëtoient bien autrement pressans ; mais notre héros Sentit qu'un mois à passer à la campagne, dans la solitude , près du ne jeune femme aimant à plaire , et ayant tout ce qu'il falloit pour y réussir ,pourroit être u^^ écueil formidable pour ses principes, et il eut le courage de résistera toutes les sollicitations.

Il passa presque tout le temps de son absence dans la société de l'abbé Morel* let et de ses amis, et le bon abbé en pro> fita pour exécuter le plan qu'il avoit formé, il l'introduisit dans la meilleure compagnie de Paris, et lui fit voir chez madame Geoffrin , madame de Tencin , madame Dudeffant et madame Triidàine, la différence caractéristique de la société qu'on trouve chez le fermier général , chez riîoirfme en place , chez 1 homme de cour, et chez le littérateur. Ce tableau passnger ne faisant que passer devant ses veux, auroit été pour Ormond plus curieux qu'utile; mais les observations qu'y joi-

gnit son judicieux ami , lui en firent retirer des avantages dont il sentit toute sa vie l'heureux effet.

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