‹ OrmondChapitre 37 sur 40 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

iJA première chose qu'apprit Ormond un matin en s'eveillant, fut qu'un homme, arrivant d'Irlande, demandoit à le voir, et paroissoit fort impatient de lui parler. Il donna ordre qu'on le fît monter surle-champ. C'ëtoit Patriclison , l'homme d'affaires , l'homme de confiance de sir Ulick O'Shane.

« C'est vous, Patrickson , » s'écria Ormond , surpris de le voir : « hé bien , quelles nouvelles y a-t-il au château de l'Hermitage ? »

— « Les meilleures possibles. Jamais sir Ulick n'a été si joyeux , si content. Il vient d'obtenir un intérêt dans le nouvel emprunt. »

— « Et quelles nouvelles des Annalys? »

« Aucune, monsieur, » dit Patrickson qui étoit un homme méthodique , et dont 3. i5

la tête eloit toiijours occupée de ce qu'il appeloil son affaire principale. «Je viens de Dublin , et je n'y ai rien appris des provinces. »

— « Et qui vous a fait venir si inopine'raenl à Paris? Quand y êtes vous arrivé? N'avez-vous pas de lettres pour moi?»

« J'en ai une ici quelque part, monsieur, » répondit Patrickson en tirant de sa poche un gros porte-feuille; «mais j'en ai tant, qu'il s'agit de la trouver. Je ne suis arrivé qu'hier soir, et ma première course a é4é chez vous. » Vuidant alors son porte - feuille sur le lit d'Ormond, il prit les lettres, l'une après l'autre, avec une lenteur qui désespéroit notre jeune homme. «Ce n'est pas celle-ci , — ce n'est pas celle-là. — En voici une pour M. Bonne* foi ; marchand , rue Saint - Denis ; — uua autre pour un négociant d'Hambourg.

- — Ah ! monsieur, je ne manque pas d'affaires. — Je ne suis pas seulement chargé de celles de sir Ulick , j'en ai à régler pour beaucop de négocians et de banquiers de Dublin. »

Ormond prenoit fort peu d'intérêt aux diverses affaires dont Patrickson pouYoit

avoir à s'occuper, et sans écouter ses digressions, il s'empara d'une lettre sur l'adresse de laquelle il vit son nom, et où il reconnut l'écriture de sir Ulick. Il l'ouvrit précipitamment, et la parcourut rapidement des yeux , pour voir si le mot Annaly s'y Irouveroit. Il n'étoit que dans le post-scriptum , qui portoit seulement : « Les Annalys sont toujours dans le Devonshire : » pas un seul mot de plus.

Il relut alors la lettre qui ne contenoit que quelques lignes , où il n'étoit question que de ses affaires. Sir Ulick trouvoit en ce moment l'occasion qu'il avoit prévue d'employer les fonds d'Ormond d'une manière très-avantageuse dans le nouvel emprunt; mais il se trouvoit une malheureuse omission da«s la procuration qu'il avoit laissée, et qui avoit été faite à la hâte à l'instant même de son départ. Elle donnoit seulemeiit le pouvoir de vendre ce qui avoit été placé pour Ormond dans les trois pour cent consolidés , et c'étoit dans les quatre pour cent que presque toute sa fortune avoit été placée. Il falloit donc nécessairement une nouvelle procuration , et il profiloit du

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voyage de Patricksoti à Paris, pour lui en envoyer une toute dressée, et qu'il ne s'agissoit plus que de signer.

Ormond commença par écrire quelques lignes à sir Ulick, pour le remercier de l'intérêt qu'il prenoit toujours à ses affaires, et employa la plus grande partie de sa lettre à lui parler des Annalys. Il le pria vivement de lui en donner des nouvelles plus détaillées. Il ne pouvoit croire que miss Annaly fût mariée. Les journaux anglois, qu'il recevoit exactement , en auroient parlé. Qui pouvoit donc avoir retardé son mariage? Auroitelle refusé le colonel Albemarle? Où étoitil en ce moment ? Il ajouta qu'il se contenteroit même de la réponse de sir Ulick à cette dernière question.

Tandis qu'il écrivoit , Patrickson , avec son flegme ordinaire, lui faisoit une remontrance sur l'étourderie des jeunes gens qui signent à la hâte les papiers les plus importans , sans se donner la peine de bien examiner leur contenu, de voir s'ils peuvent servir à l'objet auquel on les destine. Ne voulant pas qu'Ormond commît en ce moment la même faute, il mit ses

lunettes , et lui lut , mot à mot , et en appu3^ant sur chaque syllabe , le pouvoir qu'il lui apportoit. Le plaçant alors devant lui , il mit le doigt sur l'endroit où Orraond devoit apposer sa signature , et resta dans cette attitude jusqu'à ce qu'il eût fini sa lettre.

« Dites-moi , Patrîckson , » dit Ormond en souriant de son sang froid imperturbable , « est - il possible que vous soyez Irlandois?» — En même temps il signa le pouvoir.

— « Je crois l'être du côte de mon père , monsieur, mais ma mère etoit angloise.

— Un instant , monsieur , il faut que je signe aussi comme témoin. »

— « Hë ! vous le signerez quand vous le voudrez, » dit Ormond qui s'e'toit couché fort tard la veille , en se retournant pour tâcher de se rendormir,

Patrickson reprit ses papiers, les arrangea méthodiquement dans la case qu'ils dévoient occuper clans son porte-feuille, lui dit que ses affaires seroient bientôt terminées à Paris , qu'il iroit ensuite au Havre- de -Grâce, où il seroit obligé de s'arrêter quelques jours, et qu'il se ren-

droit alors à Londres, où il remettroit à sir Ulick la procuration. — Procuration quiluidonnoit le pouvoir de vendre trente mille livres (720,000 fr. ), qu'Ormond avoit placés dans les quatre pour cent. H demanda si M. Ormond avoit quelque ordre à lui donner pour l'Angleterre ou pour l'Irlande , et voyant qu'il nepouvoit en obtenir de réponse en ce moment, il ne jugea pas nécessaire d'allendra qu'il s'éveillât, et disparut.

Madame de Connal revint de la campagne le lendemain, et fit dire à Ormond qu'elle espéroit lavoir le soir à son assemblée.

Chacun félicita madame de Connal sur le changement avantageux que l'air de la campagne avoit produit sur sa sauté, sur la fraîcheur de son teint, les- couleurs vermeilles de ses joues : son mari luinsême en fut frappé et lui en fit ses félicitations. Elle resta si long- temps occupée à causeravec Ormond, que les joueurs de pharaon comîïiencoient à s'impatienter. Elle s'en aperçut , fit préparer les tables et prit place à l'une d'elles ainsi qu'Ormond, îl joua d'abord avec assez de bon-

heur, mais un peu plus tard la fortune lui devint infidèle. Il perdit, perdit toujours , et enfin se levant de table , il dit qu'il n'avoit plus d'argent sur lui , et qu'il nf joueroit plus.

Connal qui ne jouoit point, et qui se bornoit au rôle de spectateur, s'approcha de lui. « En voulez -vous? » lui dit -il: « quelle somme desirez-vous ? Vous n'avei qu'à parler. »

«Je vous remercie, «répondit drmond :

« j'ai perdu ce que j'avois le projet de perdre. Maintenant , c'est fini : je ne jouerai plus. »

« Voilà un projet bien extraordinaire! v dit M. de Connal en riant.

— « Vous voyez cependant que je l'ai exécuté. »

— « Hé bien, faites maintenant celui de gagner , et tâchez de l'exécuter de Ih même manière. —Tentez la fortune demain , et vous verrez qu'elle vous sera plus favorable. Elle vous donnera votre revanche. »

«Je ne jouerai plus , eréponditOrmond.

Madame de Connal ne tarda pas à quitter le jeu , et ayant rejoint Ormond , lui

dit qu'elle aToit été fâchée de le voir faire une perte si considérable cette nuit.

« Laperte n'est rien , » répondit-il, «je n'ai perdu que ce que je voulois bien perdre. L'argent que j'y avois destiné a duré assez long-temps , il m'a fourni l'occasion de m'amuser dans la société , de faire des observations qui, sans cela ne se seroient jamais présentées à mon esprit. Je regarde donc l'argent que j'ai perdu comme assez bien employé. »

« Mais je ne veux pi us que vous en perdiez,» s'écria Dora : «à l'avenir nous serons de moitié quand vous jouerez. — Cette proposition n'est pas à dédaigner, M. Ormond Le banquier a un avantage certain, et je veux que vous en profitiez. — Je vois que nous pouvons nous expliquer librement, chacun est encore occupé de son jeu. Au surplus passons dans le boudoir, nous y serons moins entourés de monde , et d'ailleurs nous causerons en anglois. »

A ces mots, elle se leva. Ormond en fit autant et la suivit dans le boudoir , qui , comme nous l'avons déjà dit , donnoit dans le salon , et qui étoit toujours ouvert les jours d'assemblée.

aVous savez,» continua madame de Connal après s'être assise sur uu sopha et avoir fait placer Ormond à côté d'elle, « vous savez que ma tante a une jolie fortune. D'f^près mon contrat de mariage , une partie assez considérable de la mienne est restée à ma disposition. Nous avons donc toutes deux place une somme assez forte dans la banque du pharaon , et je vous assure que c'est un produit très-assuré. Vous voyez au surplus le train de notre maison , et bien certainement nos revenus ordinaires n'y suffiroient pas. — M. de Connal a sa part dans la banque , mais il nous rend un compte exact de la nôtre. Ainsi donc au lieu de renoncer au jeu , comme vous semblez en avoir le projet d'après le revers de fortune que vous venez d'éprouver, vous feriez mieux de joindre vos forces aux nôtres, de vous associer avec ma tante et moi , et je vous garantis que vous vous en trouveriez bien. — Vous ne pouvez croire que je voulusse vous donner un conseil qui ne vous fût pas avantageux. - Vous connoissez mon ancienne amitié. — !Mais vous ne savez pas encore tout l'intérêt » Elle s'arrêta un

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instant, rougit et hésita. « Vous n'avez aucuns liens qui vous retiennent en Irlande , » reprit-elle vivement :« Vous sernblez aimer Paris. Pourquoi ne pas vous y fixer? où pourriez vous vivre d'une manière plus agréable ? où trouverez vous de iTieilleurs amis? »

« Nulle part dans tout l'univers! » s'écria Oruiond. — L'air de Dora, son ton , ses regards, tout en elle étoit en ce moment si séduisant, si enchanteur, qu'à peine étoit*il maître de lui. Le jeu étoit fini , une partie de la compagnie se retiroit, et le reste étoit passé dans un autre salon pour écouter une habile musicienne qui touclioit du piano. Ils étoient seuls dans le boudoir, et Ormond qui évitoit avec soin les occasions de se trouver tète à léte avec Dora , crut pouvoir profiter de celle-ci pour hasarder un avis , qu'il désiroit lui donner depuis quelques jours , ce qu'il ne pouvoit faire que lorsqu'elle seroit seule. C'étoit relativementau comte de Belle-Chasse. N'ayant pu réussir auprès de madame de Connal aussi complètement qu'il l'auroit désiré , il se dédommageoit en cherchant à se donner l'air d'un amant

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favorise. II lui parloit moins en p'jbîic , l'abordoit quand il la voyoit seule , lui adressoit la parole à voix basse , ou se taisoit tout à coup, s'il survenoit quelqu'un; enfin il eiiîployoit toutes les ressources d'un adroit manège pour faire croire à une intimité qui n'existoit point , etl'oncomnjençoit àen parler dans le monde.

Madame de Connal etoit invitée à un bal paré qui devoit avoir lieu le lendemain chez l'ambassadeur d'Espagne, mais i^We avoit dit qu'elle préféroit aller à un bal masqué que madame de la Tour donnoit le même soir. Le comte de Belle-Chasse n'avoit pas manqué d'annoncer partout la même intention ; Ormond savoit que la malignité de certaines femmes faisoit courir le bruit que c'étoit une partie liée entre eux, un rendez-vous formel, et il craignoit que la réputation de Dora n'en soufirît. C'étoit un sujet difficile à traiter. Les avis d'un ami pouvoient être pris pour la jalousie d'un amant. Il vainquit pourtant son embarras, et lui fit sentir ses craintes avec délicatesse et timidité.

Dora étoit d'un caractère à s'offenser d'un avis de cette nature, et à s'exposer

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au blâme , pour prouver qu'elle ne devoit pas le craindre. iMais en cette occasion elle e'couta Orniond de la manière la plus gracieuse , le remercia de l'intérêt qu'il lui montroit, lui dit qu'elle en ëtoit flattée; qu'elle sacrifieroit sans hésiter la fantaisie qu'elle avoit d'aller au bal masqué , et qu'elle iroitbien certainement chez l'ambassadeur. Cette marque de déférence , le regard dont elle fut accompagnée , le son même de sa voix , tout dut convaincre Ormond de l'empire qu'il avoit sur son cœur. Jamais Dora ne lui avoit paru si belle , jamais il ne l'avoit trouvée si attrayante.

« Chère madame de Connal , » s'écriat-il.

« Appelez - moi Dora , » lui dit-elle. « Je veux n'être jamais que Dora pour Henry. — Oh! Henry, mon premier ami, mon meilleur, mon unique ami, j'ai joui de bien peu de bonheur réel depuis que nous nous sommes séparés. »

Quelques larmes remplirent ses beaux yeux, et Ormond se trouva à ses pieds, avant de savoir ce qu'il faisoit. Il saisit une belle main , qui ne se retiroit que

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bien foiblemen|;, il la baisoit avec transport , quand la vue d'une des bagues qui l'ornoit , parut lui faire une impression subite.

« Ma bague de mariage ! » dit Dora ea soupirant. « Malheureuse bague ! »

C'ëtoit un autre anneau qui attiroit l'attention d'Ormond.

— « De qui sont ces cheveux gris, Dora? »

« De mon père , n répondit - elle d'une voix ëmue et tremblante.

«De votre père ! » s'ëcria-t-il en se levant, et se jetant sur l'autre bout du sopha.

Le souvenir de ce bon père , de ce généreux bienfaiteur , de cet ami si confiant, se représenta vivement à son cœur.

— « Et c'est ainsi que je paye ses bontés ! Ah ! s'il pouvoit nous voir en ce moment !»

«Que ne peut -il nous voir!» s'écria Dora : « il vous admireroit , Ormond; il vous aimeroit, il regretteroit. ...»

La voix lui manqua , et s'appuya nt sur un bras du sopha , elle se cacha le visage des deux mains.

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— « Il vous verroit , Dora , » reprit Ormond , «sans guide, sans protecteur, entourée d'adorateurs , vivant dans un monde peu scrupuleux , ayant sous les yeux des exemples journaliers de foiblesse et de fautes, et ne vous étant jamais écartée du sentier de l'honneur et de la vertu. H seroit fier de sa fille , Dora. »

« Mon père ! mon pauvre père î » s'écria-t-elle : «cher et généreux Ormond.

Elle fondoit en larmes. Des passions opposées agitoient successivement son cœur. Le souvenir de son père , et la passion involontaire qu'elle éprouvoit , le remplissoient alternativement.

La musique cessa de se faire entendre en ce moment : on entendit la compagnie rentrer dans le premier salon. Madame de Conual, en véritable femme du monde , se remit aussitôt de son trouble; ses larmes se séchèrent, son agitation se calma, et lorsqu'on entra dans le boudoir, on la trouva parlant à Ormond d'une partie de plaisir qui étoit projetée pour le sur-lendemain.

Ormond , moins maître de son érao-

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tion , se leva pour prendre congé , et promit de revenir le lendemain raatin pour prendre avec M. de Connal des arrangernens définitifs pour leur partie de campagne.

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