CHAPITRE XXXIÎ
JoRiARTY ne manqua ])as d'éveiiler Orrnond à l'heure qui lui avoit été indiquée, et notre héros se rendit sur lechamp à la ujaison deb;uique de M. C***, qui étoit chargé de ses intérêts à Londres. Elle venoit de s'ouvrir , et l'on commençoit déjà à s'y occuper d'affaires. Orrnond n'y avoit jamais élé , et ne connoissoit personne chez lui. Il entra dans une salle longue et obscure , de l'une des extrémités de laquelle on n'auroit pu reconnoîlre un homme placé à l'autre. Il aperçut un commis debout devant un bureau élevé de terre de plusieurs pieds, feuilletant un gros registre, une plume derrière 1 Oreille.
« Ne nie trompé -je pas, monsieur?
suis-je ici chez M. C***?»
« Oui, monsieur, » répondit le commis , sans lever les yeux de son registre.
— « Pourrois-je lui parler? »
ORMOND. 2o5
Le. commis, avec cette économie de paroles véritablement commerciale, fit un geste pour lui indiquer qu'il devoit passer dans la pièce suivante.
Ormond entra donc dans une seconde salle, éclairée dans le fond par une large croisée , en face de laquelle étoil un grand bureau sur lequel plusieurs commis travailloient. Un homme, dont le dos étoit tourné vers Ormond, parloit à l'un d'eux avec chaleur. Sa voix ne lui étoit pas inconnue. Il reconnut la tiulle maigre et élancée, l'habit vert-])outeilIe ; c'étoit Patrickson. Ormond s'arrêta , afin d'entendre ce dont il s'agissoit.
«Monsieur, » lui disoit le commis , « un mandat d'une somme si considérable ne se tire pas ordinairement , sans en donner avis. »
— « Cela est possible, monsieur, mais vous voyez mon pouvoir, et vous devez connoître la signature ('e IM. Ormond et celle de sir Ulick O'Shane. »
« M. James, » dit le commis eu s'adressant à un autre , « faites- moi le plaisir de me donner les lettres que nous avons reçues de M. Ormond, afiu que je puisse
2o6 ORMOND.
comparer les signatures. — Ne le trouvez pas mauvais, monsieur; cette précaution j'
— « Elle est très-juste, monsieur : voyez, comparez : on ne peut être trop exact et trop circonspect en affaire. »
. « C'est bien certainement sa signature , » dit le commis.
« Je l'ai vu signer le pouvoir, dit Patrickson.
— « Je ne vous dis pas le contraire , monsieur, » dit le commis, « mais vous ne pouvez nous l)lâmer de prendre nos précautions, quand il s'agit d'une si forte somme, et que nous n'avons reçu aucua avis pour son paiement. »
— «Vous ne pouviez en recevoir, monsieur ; j'arrive directement de Paris. J'y ai VU' M. Ormond mardi dernier. »
« Et vous le voyez aujourd'hui , monsieur, » dit Ormond en s'avançant vers lui.
La figure de Patrickson changea à l'instant.
— « M. Ormond ! — Je vous croyoisà Paris. »
— « M. Patrickson î — Je vous croyois
au Havre de Grâce. — Qui vous a donc amené ici si promptement? »
— « J'agissois pour un autre , et je n'ai dû y mettre aucun délai. »
— « Et grâce à Dieu j'ai agi pour moimétne , et je suis arrivé à temps.. — Recevez mes remercîmens , monsieur, » ditil au commis , « des sa^es précautions que vous avez cru devoir prendre avant de payer, car je vois que sans celte heureuse circonspection »
Il s'arrêta tout à coup , en réfléchissant qu'il pouvoit faire à sir Ulick un tort irréparable , soit en divulguant l'état de ses affaires , s'il étoit vrai qu'il fut sur le point de faire banqueroute, soit en accréditant un bruit qui pouvoit encore être mal fondé.
]1 se retourna pour parler à Patriclison , mais il a voit disparu.
Continuant alors à s'adresser au commis, «monsieur,» lui dit-il d'un ton qui sembloit al tacher peu d'importance à cet te question , «avez -vous eu depuis peu des nouvelles de sir Ulick O'Shane? »
— «Non. pas directement, monsieur; mais nous en avons reçu d'indirectes de
ao8 ORMOND.
notre correspondant de Dublin, et c'est n)('^me ce qui me rendoit jjarticulièrement al tentifàce paiement. — Il n'est qui trop vrai que tous les paienie: s se sont faits samedi dernier, à la banque de sir Ulick, en petite mounoie, en demi sliillmgs, ce qui annonce une grande gène. »
« Mais il a^eu le dimanche en sa faveur,» dit un second commis qui voyoit sur le visage d'Ormoud tout i'iuterèt qu'il prenoit à cette affaire , « et même le lundi et le mardi , puisque c'éloient deux jours de fermeture de toutes les banques. Il peut avoir trouvé des ressources. »
« Sans doute,» reprit le premier, «( il comptoit en trouver dans les trente mille livres de monsieur; mais je crois qu'en ce cas , monsieur cii auroit eu fort peu pour se les faire rendre. Quant aux dix mille livres qui etoient placées dans les trois pour cent, et que sir Ulick a toucLées il y a environ un mois , si sa banque arrête ses paiemeus , on peu', les regarder comme perdues. »
Si y disoit le commis. Jamais, dans cet état, on ne parle qu'avec les précautions convenables. IMais son ton faisoit voir
qu'il n'en doutoit point, et annonçoit l'iîjdiguation qa'éprouvoil un honnête honmie en voyant un indigne tuteur chercher à dépouiller son ancien pupille. Orniond se retira en renouvelant ses remercîmens. Malgré la perle probable des dix «lille livres que sir Uiick avoit touchées, et l'idée du danger encore plus grarid auquel il venoil d'éciiapper cotnuie par miracle, son instinct de générosité, si notis pouvons nous servir de celte expression , et sa reconnoissance pour les bontés et lainitié que sir Uhck lui avoit témoignées depuis son enfance, faisoient cpj'il ne pouvoit se résoudre à croire qu'il eût conçu le dessein prémédité de le dépouiller ainsi. Dans tous les cas, il crut devoir renoncer au projet de retourner jeuRrance,, et se décida à partir sur-lechamp pour l'Irlande, afin de voir s'il pouvoit rendre service à sir Ulick, sans trop compromettre ses propres intérêts.
li Ayant ordonné des chevaux de poste , :.il. employa le peu de temps qui lui restoit, à prendre des informations sur lady Annaly. Tout ce qu'il put en apprendre , c'est qu'elle étoit dans le sud de l'Angle- 5. 18
aro CRMOND.
terre, et que sa fiUe n'étoit pas mariée. Il sentit un rayon d'espérance renaître dans son cœnr à cette nouvelle , et il partit pour l'Irlande avec des sensalions que toute ame sensible saura apprécier.
Il avoit échappé à Paris à une tentation à laquelle bien des gens n'auroient j)U résister. Il avoit, par son activité, sauvé une partie de sa' fortune d'une ruine presque certaine. Enfin il avort pris sous sa protection un homme injustement condamné, dont il se flattoit^ de pouvoir faire reconnoîlre l'innocence, et qu'il espéroit rendre à sa femme et à sa famille. Ces idées ne dévoient pas le rendre mécontent de lui-même, mais elles n'étoient pas ce qui Toccupoit le plus. Oubliant la bassesse de sir Ulick , et n'attribuant sa conduite qu'à un besoin urgent, il éloit impatient de le voir pour se concerter avec lui sur les moyens à prendre pour empêcher sa ruine, bien déterminé à faire pour cela le sacrifice d'une partie de sa forttme , si les malheurs de sir Llick ne venoient que de son imprudence^ et à s'en éloigner pour tou-
Jours , s'il ne trouvoit en lui qu'un banqueroutier frauduleux.
Le système de la poste venoit , à cette époque, d'arriver eu Angleterre au plus haut degré cle perfection. C'ëtoit alors un amusement à la mode de voyager de place en place , sans autre motif que de pouvoir se vanter, en arrivant, d'avoir fait te nombre de milles en tant d heures, ou, comme on le dit dans une de nos comédies , « d'entrer dans Londres comme une comète, entraînant après soi une longues queue de poussière. » Ormond voyagea donc avec une rapidité presque égale à son impatience.
Moriarty, qui partageoit le siège de la voiture avec le domestique anglois d'Ormond , faisoit , sur tout ce qui se présentoit à ses yeux , des réflexions naïves qui amusoient. infiniment son compagnon.
Celui-ci ne concevoit pas qu'un homme de bon sens pût ignorer mille choses qui excitoient l'étonnement et la curiosité du bon Irlandois. Mais en arrivant en Irlande, Moriarty eut sa revanche, et eut lieu d'être surpris, à son tour, de l'impression que les moeurs et les usages
de cette île faisoient sur son camarade. En arrivant à Holyhead, Ormond fut fort contrarié d'apprendre que le paquebot avoit mis à la voile une heure auparavant. Il étoit impossible d'espérer de le rejoindre en prenant une barque : il falloit donc se résoudre à attendre le départ du paquebot du lendemain.
Heureusement pour lui, le secrétaire du lord lieutenant d'Irlande arriva à Holyhead assez à temps pour profiter de \n snarée. Il avoit des ordres pour faire par tir un paquebot à telle heure qu'il le voudroit. Il en demanda un sur-le-champ , et le maître de l'auberge où logeoit Ormond , voyant combien il étoit désespéré du retard qu'il éprouvoit, lui dit qu'en «'adressant au secrétaire , il en obtiendroit probablement la permission défaire la traversée sur son paquelx)t.
Ormond avoit un abord trop agréable, et le secrétaire étoit trop poli pour que sa demande pût lui être refusée. 11 accorda même pareille faveur à plusieurs autres persotmes qui vinrent lui faire la même prière. On s'embarqua sur-le-champ, et bientôt on perdit de vue ks côtes du pays
ORMOND . -Sî?
de Galles. Pendant le commencement du Yoyage, le temps ëtoit si beau , la mer si calme , que tout le monde resta sur le pont. Mais bientôt il s'éleva un vent assez violent, les flots s'agitèrent , et tous ceux qui n'ëtoient pas iiabilués à la mer descendirent dans le vaisseau. Il ne resta sur le pont qu'Ormond , qui voyoit avec plaisir les matelots s'occuper de la manœuvre, et deux ou trois passagers qui avoient éprouvé sur mer plus d'une tempête, et qu'un vent plus ou moins fort n'effrayoit ni n'incommodoit. Un d'eux-, en se promenant en lon^et enlargesur le pont, jetoit un regard de curiosité sur Ormond , chaque fois qu'il passoit prèi de lui. Ormond s'en étant aperçu , s'arrêta devant lui , et lui demanda s'il le prenoit pour un autre, ou s'il désiroit lui parler.
« Monsieur ,» répondit l'étranger, «je crois vous avoir déjà v« , et même vous avoir de gran<lesol)ligations.J'étoiscontremaître d'un vaisseau qui fit naufrage sur les côtes d'Irlande il y a quelques mois, et il me semble que c'est vous qui, ainsi qu'un de vos amis, «herchates à sauver
du pillage ce que la mer avoit épargné. Grâce à vos soins réunis, un assez grand nombre d'effets furent placés en sûreté et conduits à la ville voisine, où je me rendis moi - même pour solliciter de nouveaux secours contre les pillards. J'avois acheté un cheval dans cette ville pour parcourir plus rapidement les côtes voisines , et voir si la mer ne rejetteroit pas encore quelques débris. Nous étions venus de New -York avec im autre bâtiment américain , et nous nous rendions à Bordeaux. Il avoit été comme nous battu de la tempête, mais il avoit eu le bonheur; d'y résister. Un maJin je l'aperçus en pleine mer, près de l'endroit où nous avions touché sur des rochers. Il y vit encore des débris de notre vaisseau, et envoya à terre une barque pour s'informer si l'équipage étoit sauvé, et si la cargaison étoit perdue.
« Il étoit de taès -grand matin et j'étois seul sur 1^ rivage. La marée étoit sur le point de devenir contraire, je résolus donc de me rendre au vaisseau sur lechauîp, et d'engager le capitaine à attendre la marée suivante pour envoyer à
terre reprendre les objets que nous avions sa.ivés , et la partie des gens de l'équipage qui n'avoient pas péri. Je laissai sur le rivage mou cheval tout bridé, et même une redingote que je regrette beaucoup , parce qu'il y avoit dans une de ses poches différentes pièces à l'appui: des comptes que j'avo's à rendre. Mais à peine fus-je arrivé au vaisseau , qu'il s'éleva un vent de terre très -violent^ qui nous éloigna des côtes. Le capitaine ayant ordre de se rendre à Bordeaux dans le plus court délai possible, ne crut pas devoir relarder son voyage, et mit à la voile pour ce port. Après avoir rendu compte de notre malheureux naufrage aux parties intéressées, une maladie me retint quelque temps en cette ville. Enfin je partis pour l'Angleterre, et je me rends V maintenant en Irlande pour y réclamer les effets sauvés de la mer et du pililage. »
Ce détail, fait avec autant de simplicité que de précision , causa un grand plaisir à Ormond. Il fit venir Monarty, et l'ayant mis en présence du contre-maître , il lui demanda s'il le conuoissoit.
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« Je ne crois pas l'avoir jamais vu , » dit celui-ci.
« Et cependant , » lui dit Ormond , « il est en ce moment condamné à la déportation, pour vous avoir volé, et peu s'en est fallu fpi'il ne fût pendu pour vous avoir assassiné. S'il a échappé à la po- 'tence , il le doit à la patience et à la sagacité du juge cpii présidoit à l'inslruction du procès. »
On peut concevoir la surprise et les transports de joie qu'éprouva r>Iori:«rty, en obtenant , d'une manière si inopinée, des preuves de son iîinocence. Le secré taire du lord - lieîjtenant présent à cette | scène , lui dit qu'il se chargeoit de son affaire , qu'il pouvoit être sans inquiétude, et regarder, comme n'existant plus le jugement qui l'avoit condamné.
En débarquant à Dublin , la première nouvelle qu'apprit Ormond fut celle de la banqueroute de sir Ulick O'Shane. On ne parloit pas d'autre chose dans toute la ville. Sa banque avoit cessé ses payemens la veille. — C'étoit une calamité publique , -—un malheur pour chaque famille. — Jamais banqueroute n'avoit frappé sur tant
de monde en Irlande. Ces propos sortoient de toutes les bouches, ëtoient écrits sur toutes les figures. A peine existoit-il une maison où l'on n'entendît des lamentations ou des invectives. On voyoit dans toutes les rues , des gens cherchant à lire îes endossement qui se trouvoient sur les billets (i). On se pressoit autour d'une boutique , aux fenêtres de laquelle ëloit •suspendu un ëcriteau portant ces mots : « ici l'on donne cinquante pour cent des billets de la banque CShane. » On voyoit partout se former des groupes , où çha- -cun se communiquoit ses craintes , ses espérances, ses pertes, son désespoir.
Les uns accusoient sir Ulick d'extra-vngance. — Sa maison de Dublin étoit aussi belle que le palais du lord-lieutenant. — Son château de l'Hermitage étoit encore plein de compagnie la semaine précé-
(i) Comme il se trouve en circulatiou, en Angleterre, un grand nombre de billets de bantjne, bien des gens ne les reçoivent qu'après les avoir fait endosser par ceux qui les présentent , afin de pouvoir en réclamer le montant , s'ils étoient faax. ^ote du traducteur,
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dente. — C'étoit tous les jours, des bals, des dîners , des fêtes , un scandale en un mot. Les autres lui reprochoient de s'être livré à d'absurdes spéculations. Quelques - uns prétendoient que la banqueroute étoit frauduleuse, et qu'il avoit fait passer, sous le nom de Marcus, de quoi vivre dans l'opulence, au détriment de ses créanciers.
La maison de sir Uliçk étoit déserte.
Les volets en étoient fermés comme les portes , et ce fut en vain qu'Ormond y frappa. Use rendit à la maison de banque. Une foule immense remplissoit la rue où elle se trouvoit, et ce fut avec beaucoup de peine, et non sans avoir bien fait jouer ses coudes et ses épaules qu'il y arriva en une heure de temps. Tout y étoit pareillement fermé , excepté une petite fenêtre grillée en barreaux de fer, par où l'on . passoitaux commis des billets de banque, pour être revêtus d'un visa. Ceux-ci cher» choien-t à calmer et à apaiser les mécon- ^ tens , en leur disant que ce visa les as- | suroit de la validité des billets ; qu'il y j avoit de quoi satisfaire tous les créan- ! ciers; que, lorsque les commissaires de
la faillite auroient examiné l'affaire , sir XJliclî reprendroit ses payemens ; qu'il payeroit tout — autant qu'il le pourroit, — peut-être quinze shilings par livre , dix tout au moins (i); que les billets visés passeroient partout pour cette dernière somme.
C'étoit à qui arriveroit àla fenêtre. Tous les brasétoient tendus pour présenter les billets que les commis venoient prendre, en avançant tour à tour leur lète à la fenêtre. Ceux qui ctoient plus éloignés, disoient qu'ils se moquoient du peuple , qu'ils étoient d'accord avec sir Ulick pour le tromper.
Tout ce qu'Ormond put appreridre, d'un des commis , au risque d'être cent fois étouffé , ce fut que sir Ulick étoit à la campagne ; qu'on le croyoit au château de l'Hermitage ; qu'on n'en étoit pourtant pas certain ; que depuis la veille on n'a voit pas reçu de ses nouvelles ; que d'après sa dernière lettre il étoit malade , si malade
(i) La livre angloise est de 20 shillings.
Note du traducteur.
qu'il ëtoit obligé de garderie lit, qu'il ne pou voit s'occuper d'affaires. »
<f Dans son lit ! » s'ëcrioit-on dans la rue en entendant ces détails: « c'est en prison cju'il devroit être , ainsi que tous ses complices. — Malade ! c'est une fourberie.
Toute sa vie n'a été qu'un tissu de fourberies ! »
Ormond , en cherchant à se retirer de la foule, entendoit partout ces propos, ces imprécations , et mille autres semblables.
De tous ceux qui avoient à se plaindre de sirUlick, c'étoit lui qui probafijement avoit le plus perdu ; et il avoit été bitn certainement à la veille de perdre une très» grande partie de sa fortune : il et ail {)ourtant le seul qui ne se permît aucun reproche.
Il partit sur-le-champ pour le château de l'Hermitage , espérant y voir sir Ulick, prendre connoissance de l'état de ses affaires , des causes de sa ruine , et lui donner des consolations dans l'instant où il étoit abandonné de toxit le monde.
Dans toutes les auberges sur la roule de Dublin nu château de l'Hermitage, uiême dans les villages où l'on s'arrctoit
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pour faire boire les chevaux , tout le monde, jusqu'aux valets d'écurie, par* loient de la banqueroute de sir Ulick, et le.chargeoient de malédictions ainsi que son fils. Partout où il s'arrètoit, on entouroit la voiture d'Ormond , et on lui deniandoit, ainsi qu'aux domestiques, et méfneaux postillons des nouvelles de Dublin. N'en recevant pas de favorables, chacun s'en alloit en disant qu'il étoit ruiné ; les hommes dans un désespoir muet, les femmes en criant et en pleurant. « Leurs maris, leurs enfans, leurs femmes, seroient donc réduits à aller en prison , ou à s'enfuir du pays? Comment pourroientils payer leurs rentes? Ils avoient vendu leurs denrées, a\oient reçu en payement des billets de la banque de sir Ulick, et ces billets ne valoient plus rien !»
Ormond, en entendant ces plaintes, en étoit d'autant plus touché, qu'il sentoit mieux que jamais qu'il lui étoit impossible de réparer un malheur dont les effets étoient si universellement ressentis.
Quand il approcha du château de l'Hermitage , il fit monter Moriarty dans sa voiture, afin qu'on ne le reconnût point.
Il s'arrêta devant la chaumière d'une vieille femme où il s'ëtoit reposé bien des fois en chassant avec sir Ulick. Elle parut à sa porte dès qu'elle entendit une voitwe s'y arrêter.
« M. Henry î » s'ècria-t-ellè en le recon- Hoissant ; mais le plaisir qui s'ëtoit peint un instant dans ses traits fit bientôt place à l'expression du chagrin.
-— « Hë bien avez-vous appris tout ce qui est arrive, tousles malheurs? — Pauvre sir Ulick! — j'ai porte ce matin des œufs au château daus l'espërance de le voir, mais cela n'a pas ëtë possible. Il ëtoit dans son lit — bien malade. — Persoime ne le voit — les portes sont fermées — c'est un silence et une désolation ! — Et M. Marcus ! on dit qu'il a emporté tout ce qu'il a pu , même
— « Bien , bien ! Je ne vous demande rien de M. Marcus. — Savez-vous si le docteur Cambray est de retour? «
— « Pas encore. On ne l'attend que la semaine prochaine. »
— ce En êtes vous bien sùré ? »
— « Oh 1 Je ne passe pas un jour sans
ORMONB. 223
aller m'en informer au presbytère , taut jf^ désire le revoir. »
« Allons , Moriarty , » dit Ormond , ^ enfoncez vous dans la voiture et rabattez votre chapeau sur votre visage , afin qu'on ne puisse vous reconnoître. — Postillon , allez à cette chaumière entourée d'iirbres , au bas de la montagne, s
C'étoit celle de Moriarty. Ormond fit appeler P^ggy qui arriva aussitôt. — Ce ii'eioit plus cette jeune fille si fraîche , si vive qu'il avoit connue dans les -Iles Noires. Ce n'étoit plus cette femme qu'il avoit laissée peu de mois auparavant dans une situation heureuse et tranquille. Elle étoit pâle , maigre , triste , négligée dans ses vétemens, et tenoit dans ses bras un enfant qu'elle remit à une jeune fille , en s'approchant de la voiture. Elle fut près de se trouver mal en reconnoissant Ormond, et eut à peine la force de répondre à sa première question.
Hé bien , Peggy , que comptez -vous faire maintenant? »
— « Je vois bien que vous savez tout , M. Henry. — Je compte aller rejoindre Moriarty en Araériqne. — On devoit tout
vendre lundi dernier , mais il ne s'est pas trouve d'acquéreurs. Depuis le malheureux événement , il n'y a plus d'argent dans le pays : et l'on dit qu'il en coûte «her pour faire ce voyage. »
Elle fondit en larmes en finissant ces mots.
?YÎG?iarty ne put résister plus long-temps à son impatience. Il ouvrit lui-même la portière de la voiture , et serra sa femme dans ses bras.
Laissons ces braves et honnêtes gens [ouir de leur bonheur , et continuons notre route vers le château de THermitage.
Ormond voulant y arriver sans bruit indiqua au postillon le chemin à suivre pour entrer dans une avenue qui condui soit à une porte de derrière. Mais trois hommes ayant vu la voiture en prendre le chemin , accoururent avec précipitation , et sautant par-dessus les haies et les fossés , fermèrent la barrière qui étoit à L'entrée , à. l'instant où les chevaux y arrivoient.
Ormond descendit de voiture , et en le reconnoisant, le cadenas tomba des mains
de celui qui s'apprétoit à le ])lacer à la barrière.
— « Est-ce bieu vous, M. Henry? Je vous deiTiaude bien pardon. »
Et en parlant ainsi , il rouvrit la barrière.
Ces trois hommes étoient le jardinier du château et ses deux garçons.
a Vous craignez peut-être , » dit Orniond , « que le bruit de la voiture n'incoliimode sir Ulick. Je sais qu'il est malade. Je vais la renvoyer au village. »
« Ah! non, M. Henry. Cela ne l'incommodera pas. Autant vaut que vous fassiez, entrer le carrosse. Seulement, » ajouta-t-il à voix basse , « le mieux seroit de renvoyer sur-le-champ les postillons et les chevaux avant qu'ils apprennent rien de ce qui s'est passé, jj
Ormond doubla le pas pour s'éloigner deg postillons , et quand il ne craignit plus de pouvoir en être entendu : » Hé bien»! » dit-il ; « quelles nouvelles? Com-r ment va sir Ulicii. »
— « Pauvre homme ! — Ha eu bien du mal, mais — il n'y a pas de remède. »
« H vaut mieux dire les choses telles
226 ORMOIN'D.
qu'elles sont, » dit un autre. — « Tenez , M. Henry , toutes les peines de sir Uliek en ce monde sont passées. »
— « Quoi ! il est.,.. »
— « Mort. — Dans son cercueil. On vient de l'y mettre à l'instant. — Il est mort mardi matin , mais personne ne le sait horsdu château , excepté nous. — C'est tout au plus s'il y est en sûreté , car on dit que ses créanciers veulent saisir son corps (i), et c'est pour cela que nous avons ordre de tenir toutes les portes fermées, v
Ormond contiria à s'avancer vers le château, enfoncé dans ses réflexions, et gardant le silence. Les trois jardiniers le suivoient en lui adressant quelques mots par intervalles.
« On dit qu'à Dublin comme ici , il n'y a qu'un cri contre lui , » dit le vieux jardinier.
« Dame ! » dit un autre, « c'est qu'il
a fait du mal à bien du pauvre monde.
(i) Les créanciers ont ce droit barbare en Angleterre. Le corps saisi est vendu pour être dissérjué , s'il n'est racheté par la famille du défunt. Note du Traducteur.
ORMOISD. 227
— Mais pourquoi ne pas laisser son corps en repos? Quel bien leur en reviendra -til de le saisir ? »
« Qu'il leur en revienne du bien ou du mal , » dit le troisième , « ils n'y toucheront point. S'il plaît à Dieu , nous l'enterrerons demain matin avant le soleil levé. Nous porterons le cercueil par le passage souterrain qui conduit à la porte de la basse-cour , et nous prendrons le petit sentier pour aller au cimetière , où le vicaire sera averti de nous attendre. »
« Quel enterrement ! » s'écria le jardinier : « Quel triste enterrement pour sir Ulick O'Shane qui étoit né pour en avoir un si beau ! »
— « Dame ! nous ne pouvons faire que ce que nous pouvons. — M. Marcusn'a-til pas dit qu'il ne donneroit pas un des billets de banque de son père pour racheter son corps ? »
« Allons , allons , » dit le jardinier . « taisez-vous ! — Par ici , monsieur Henry , par ici, s'il vous plaît : le passage souterrain. — Bien ! — nous nous montrons le moins possible jusqu'à l'enterrement, de peur que.... C'est l'ordre de la femme de
charge. — Lady Norton est partie ^et i'on a bien recommande à tous les domestiques de ne pas répandre le bruit de la njort de leur maître. »
Ormond n'osa leur faire aucune question sur sa maladie , craignant d'aprendre sur le genre de sa mort de fâcheux détails qu'il préfëroit ignorer. En traversant le passage souterrain , l'un d'eux lui dit à demi voix que la femme de charge lui conteroit tout. /
Quand ils arrivèrent au château , la femme de charge et le valet de chambre de sir Ulick, parurent foyt surpris de ■voir M. Ormond. Ils lui parièrent beaucoup du malheureux événement , de leur chagrin , de leurs regrets. Mais Ormond vit sans peine que ce chagrin ne consistoit qu'en leur figure alongèe et leur'ton lamentable , et qu'ils étoient des domestiques — comme tous les autres.
La femme de charge , sans attendre qu'Ormond lui fît aucune question , lui conta « qu'il y avoit la semaine dernière autant de monde au château qu'il en pouvoit contenir ; qu'il y avoit eu grand bal. Tous gens comme il faut — delà première
ORMOND. 2i9
distinction, — Les glaces, le vin de Champagne et de Bourgogne , tont étoit par profusion à l'ordinaire. Quand air Ulick se sentit bien mal , il eut l'attention de faire partir lady Norton. Il se plaignit ensuite d'un grand mal de tète , cependant il passa toute la journée à écrire , après quoi il se coucha pour ne plus se relever. — Le lendemain matin M. Dempsey, son valet de chambre , le trouva mort dans son lit. — Pauvre homme ! il est 'mort de chagrin safts doute. — J'aurois peut-être dû faire venir un juge coroner; (i) mais M. Marcus qui étoit encore ici et qui en partit dans la matinée, m'en empêcha de peur des créanciers ; et c'est pour cela que nous tenons les portes fermées , et que nous cachons sa mort^ — Et maintenant, monsieur, vous en savez tout autant que nous. »
Malgré toutes ces craintes , personne ne se présenta pour saisir le corps du
(i) Dans tons les cas de mort siibite , on doit en prévenir un juge qu'on nomme juge coroner, pour qu'il fasse une information sur les causes de la mort.
23o ORMOND.
défunt. Les trois jardiniers , le valet de chambre etOrmond furent les seules personnes qui l'accompagnèrent au tombeau.
Lorsque cette circonstance fut connue , les villageois de tous les environs la regardèrent comme le plus grand des malheurs qui fussent arrivés à sir Ulick O'Shane. Ils comparoient ses funérailles avec celles du roi Corny. « Voyez la différence ! » disoient-ils : « Tout ce qui habitoit les lies Noires a suivi Tenterrernent du premier : où sont maintenant^ les amis de Tautre , tous ces gens de qualité auxquels il donnoit tant de fêtes au château ? Que sont devenus ses protecteurs et ses protégés? ■ Avec tout son esprit , avec tous ses pro jets , le voilà abandonné , enterré , ou blié, sans être regretté de personne, si ce n'est de M. Henry. »
C'est ainsi qu'au milieu des préjugés et des superstitions populaires , les habitans des campagnes apprécioient assez justement le caractère et les talens de sir Ulick.
« Il y avoit là de quoi faire un excel lent homme, » dit uu des jardiniers en couvrant de terre le cercueil : « mais la tète a fait tort au cœur. »
ORMOND. 23i
Le lendemain, un agent des créanciers de sirUlickarrivaau château pour prendre connoissance de ses affaires à la campagne. En ouvrant son secrétaire , la première chose qui se trouva fut un paquet de comptes et une lettre à l'adresse d'Ormond, Il l'ouvrit et y lut ce qui suit :
a Mon cher Ormond ,
« J'ai eu dessein de ine servir de vos fonds pour tâcher de rétablir mon crédit ruiné ; mais jamais je n'ai eu l'intention de mes les approprier.
« Ulick 0'$ha.\e. »
CHAPlTaE XXXHl.
J ANT par sentiment de justice, que pour sauver un nouveau reproche à la mémoire | de sir Ulick , Ormond résolut de payer î tout ce qui pouvoit être dû aux domestiques et aux ouvriers ; il les fit assembler aussitôt après l'enterrement , et satis- , fit à toutes les demandes de ce genre qui \ lui furent faites. Une pauvre fille de cuisine, qui avoit gardé comme un trésor un billetde banque desirUlick, d'uneguinée, ne se possédoit pas de joie , quand elle vit Ormond le lui changer en or. On n'en- j tendoit que bénédictions et remercî- ! mens , et chacun bénissoit le ciel qui j avoit envoyé M. Henry au château dans ' un pareil moment.
Un seul des domestiques ne paroissoit i pas prendre part à ce concert unanime ii d'expression de reconnoissance. Ilgardoit » le silence, les yeux fixés sur l'argent qu'iU
venoit de recevoir , et qu'il tenoit encore à la main.
« Votre compte n'est-il pas juste? » lui demanda Ormond.
— « Si monsieur, mais .... je voudrois vous dire un mot. »
Quand tous les domestiques et ouvriers se furent retirés : « c'est que , monsieur, m lui dit-il , « c'est moi que vous avez envoyé chez lady Annaly avant votre départ pour la France, et , monsieur , . . . . il y avoit une réponse , quoique vous ne l'ayez jamais reçue. »
« Une réponse ! » s'écria Ormond , l'œil étincelant de colère : mais la joie fut bientôt le seul sentiment qu'il éprouva. « Une réponse ? — Et de qui ? ^ — Et pourquoi ne me l'avez-vous pas remise ? — Parlez, je vous pardonne tout, si vous me dites la vérité. »
— « Je ne vous dirai pas un mot de mensonge ,M. Henry, et je vous demande bien pardon si. ... »
— f< Allons , allons ! au fait à l'instant si vous voulez que je vous pardonne. »
— « Hé bien , monsieur , c'est qu'en revenant d'Annaly , — il faisbit bien