‹ OrmondChapitre 6 sur 40 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

Jyv milieu de la nuit , notre héros fut éveille par de grands cris ; c'ëtoit le roi Corny qui ëtoit dans un paroxisme de goutte. Sa majesté n'étoit nullement douée de patience , et ses maximes de philosophie étoient d'exprimer hautement tout ce qu'il éprouvoit. — Oui ses maximes de philosophie , car il avoit beaucoup lu , quoique sans avoir mis aucun ordre dans Sf^s lectures; et il s'étoit livré à de profondes réflexions , quoiqu'elles l'eussent rarement conduit à de jiistes conclusions.

« Dites-moi , » dit-il , dans un intervalle que lui laissèrent ses douleurs , à Henry qui étoit accouru près de son lit , « ditesmoi si vous avez jamais entendu parler des Stoïciens dont il est question dans les livres? Savez-vous ce qu'ils ont gagné en se faisant un point d'honneur de ne jamais se plaindre ; quoi qu'ils pussent

souffrir de corps ou d'esprit ? Je vais vous le dire. De n'élre plaints de personne. Ac€orde-t-on sa compassion à celui qui ne la demande point? Je puis , aussi-bien que le plus fameux d'entre eux , me faire saigner des quatre membres dans un bain. Je puis , quand la douleur me saisit , mâcher une balle comme le plus brave soldat de quelque régiment que ce soit. Mais la nature est plus sage , et elle nous dit : Plains toi ! »

Et un nouvel accès lui étant survenu en ce moment , il se plaignit , et de la manière la plus bruyante.

La nature , cette nuit , dit plusieurs fois a Henry et à tous les habitans du palais : dors J mais cela fut impossible tant que sa majesté continua à mugir. Le paroxisme se passa vers le matin , ce qui fut un grand soulagement pour tout le monde, et surtout pour Moriarty. Henry dormoit encore profondément le lendemain à midi , quand on vint l'avertir que le roi étoit éveillé. H- se rendit sur-le-champ dans sa chambre, et le trouva en son séant sur son lit qui étoit couvert d'une multitude d'herbes , de feuilles et de racines de

différentes espèces. Une vieille femme étoit accroupie près du feu , et remuoit quelque chose dans une casseroUe.

« Ce sont des simples , » dit le roi Corny à Henry , quand celui-ci s'approcha de son lit : « des simples d'une vertu aussi merveilleuse que peu connue , et je parie que vou«i ne pourriez pas m'en nommer la moitié. »

Henry avoua son ignorance.

— « N'en rougissez pas. Vous seriez aussi sage que Salomon , que vous ne pourriez dire leurs noms , car je crois qu'il n'a jamais mis le pied dans les Iles Noires. — «Shelah, avancez. — Comment nommez-vous ceci? >»

La vieille s'approcha du lit qui sembloit destiné à faire une démonstration de botanique , et en enfonçant sur son nez des lunettes trop larges qui en tomboient à chaque instant, elle leur dit le nom irlandois de chacune des plantes qui s'y trouvoient.

Shelah connoissoit les simples d'Irlande beaucoup mieux que le roi Corny; mais celui-ci, pour maintenir la supériorité de ses lumières , avoit soin de

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rhunijilier, de temps en temps, en lui

parlant de Tellébore noir des anciens, et

de |a fameuse coupe remplie d'un poison

narcotique qui avoit cau^ë la mort du

célèbre Socrate. Slielah s'interrompoit

alors au milieu de la phrase qu'elle avoit

cominencée , soupiroit au seul mot del-

lébore, et quand jl étoit ques,tion de la

coupe de Socrate , elle levpit les yeux au

ciel, en s'ëcriant : « Que Dieu nous en

préserve ! » Faisant arlors un grand signe

de croix, elle rcprenoit son discours au

point où elle l'avoit bissé. ., ^ ^ ■ 1 :i.o JidvJTnvTOi.r

Le roi,Cqrny pratiquant seul les sciences

médicales dans toute l'étendue de son empire , étoit fameux par les emplâtres, les jyleps et les -clécoçtions qu'il préparoit. Assis sur 3on. lit , il .dirjgeoit de la voix e{ ,çi,vi geste .le3 ,|]ppjration3 .de la vieille femme , .qu>i .exéGutoit ponctuellement ses ordres^, q.i^oiq^u'ell.ç n'y apportât pas toujours cette aisance prompte, passive et muette que désirent les grands.

.Il ne fut pas très,- malheureux, pour Moriarty,quç>le TiOi/Çprny r^e pensât pas à lui porter tiji-unèipe les divers remèdes,

qu'il lui prëparoit , et à les lui voir consciencieusement avaler. Shelah, chargée de ce soin , se contentoil de lui recommander de les boire j usqu'à la dernière goutte. Elle' insista davantage pour lui attacher un charme autour du cou et autour des hras. Elle auroit mértié voulu pl.toer sur sa blessure un enipFâtte sur lequel elle avoit prononce' certaines' prières'; liiais tout ce qu'elle put obtenir de lui , à cet égard , fut la permission de le mettre pardessuis le premier ajDpareil.

Moriarty fut complètement guéri avant iriéine que lé tox Corny fut débarrassé de son accès de goù'lle , qui se montr.'i longtemps rebelle , même à rellëbore noir des àriciéiis. Il' tribnïjihà' d'avoir réussi da^s cette ci^ré, et de l^avôirôpérée dans \ui temps si étonnamment court, comme il en fit la reinarque. Il fut si enchanté de rhonhëuf que liii àvéit fâât Cette guérison miraculeuse, qu'il donna à son patient et à sa famille une pièce de terre dans ses domaines i'et une cabane près de son palais. Tl le homnia même surintendant de ses forêts ^ et inspecteur général de

ses chasses, places qui n'ëtoient guère qu e des sine-cures ( i ) . ^ ^ ;

Chacun regardoit alors M. Henry, — le prince Henry, — comme un homme tout puissant auprès du maître, et les pétitions, les requêtes pleuvoient de toutes parts sur lui. Il n'ëtoit personne qui n'eût à le prier de parler pour lui , de dire un mot pour lui. Mais quoique son poste de favori, de prince présomptif; pût paroître digne d'envie à bien des gens , Ormond ne pouvoit s'en trouver complètement satisfait.

Dans toutes ses précédentes visites aux Iles Noires, excepté les deux dernières, il y avoit trouvé une jeune compagne qu'il aimoit beaucoup, — Dora, fille da roi Corny. Regrettant de ne pas la voir, il demanda à son père où elle étoit allée, et si elle devoit revenir bientôt.

« Elle est allée faire un voyage sur le continent,» dit Corny, «sur le continent d'Irlande , c'est-à-dire ; mais elle n'y est pas envoyée en exil. Vous savez que le.

(i) Les Anglais nomment sine-cures [sùie cuni) les places salariées sans fouclions.

bannissement en Irlande passe, dans les Iles Noires, pour un châtiment sévère.

Cette menace seule suffit pour mettre à la raison les plus réfractaires de mes sujets; mais ce n'est que dans les cas les plus graves que j'ai recours à cette punition redoutal)le. J'entends trop bien mes fonctions royales pour accoutumer mes sujets , en la prodiguant , à braver la crainte et la honte qu'elle inspire. Vous n'êtes pas encore législateur, prince Henry. — Je vous disois donc que Dora est allée sur le continent. Elle est chez sa tante , - — :sa tante maternelle, miss O'Faley, que vous ne connoissez pas , afin de pouvoir y prendre des leçons de danse. Je n'en voyois pas la nécessité. Des grâces naturelles, des manières non étudiées valent mieux , à mon avis , que toutes les positions , les contorsions et les grimaces des maîtres à danser. Mais sa tante est d'une opinion contraire, et toutes les femmes pensent comme elle. J'ai donc consenti que Dora allât passer quelque temps chez elle ; on va la toiu-iiieuter, l'excéder; tant mieux : elle en aura plus de plaisir en se retrouvant libre , en venant nous retrou*

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ver. Mais , à propos de liberté , je ne sais si je vous ai dit, et j'aurois pourtant dû vous en prévenir, que Dora est promise à White Connal de Glynn , dès avant sa naissance. C'est un engagement que j'ai pris avec son père , envuidantun bole de punch. Je crains bien d'avoir fait une sottise , mais j'ai promis. Il avoit alors deux fils , deux fils jumeaux , et je n'avois pas d'enfans. Je lui promis que si jamais j'avois une fille , — et j'eus le malheur , dix ans après, d'en avoir une, qui est Dora; •—je la donnerois en mariage au fils aîné de Connal de Glynn, et c'est White Connal. Cette promesse ëtoit téméraire, mais je l'ai faite. Ainsi donc, il faut regarder Dora comme une femme mariée , quoique ce ne soit encore qu'uue enfant. — Oui, j'ai eu tort , j'en conviens entre vous et moi. Je crois que White Connal n'est pas tout-à fait ce qu'il faudroit être pour être aimé de ma fille : mais qu'y faire? ma parole est donnée. J'avois peut-être bu quelques coups de trop , mais n'importe. Un gentilhomme doit tenir à jeun la promesse qu'il a faite dans le^ vin ; à plus forte raison un roi , à plus forte rai-

son le roi Corny. — Quand il n'y auroit dans le monde ni encre , ni écriture , ni papier , ni parchemin , ni sceau ; lorsque Corny a dit oui, en serrant la main d'un ami , ce oui a plus de force pour lui que toutes les paperasses de tous les hommes de loi de l'univers. »

Ormond admira cette façon de penser honorable , et regretta vivement que Cornélius O'Shane trouvât cette occasion d'y conformer sa conduite. Il soupira, et ce soupir ëtoit produit par la compassion que Dora lui inspiroit. Il ne connoissoit pas White Connal, il ne l'avoit jamais vu , mais ce nom sonnoit mal à son oreille , et le peu qu'il venoit d'entendre , l'espèce de regret que Cornélius avoit témoigné d'avoir fait une pareille promesse, lui faisoient craindre que Dora ne trouvât point dans ce mariage le bonheur qu'il lui souhaitoit.

Depuis sa plus tendre enfance, Henry avoit été dans l'usage de passer dans les Iles Noires tous les iustans dont il pou- Yoit disposer , c'est-à-dire , le temps pendant lequel sir Ulick n'étoit pas au châlea\i de l'Herraitage. La vie de liberté

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dont il jouissoit chez le roi Corny,les plaisirs de la chasse et de la pèche qu'il y trouvoit, lui en rendoient le séjour délicieux. Corriy avoit d'ailleurs chez lui un grand atelier où se trouvoient les outils et instrumens de presque tous les métiers, ce quiintéressoil beaucoup le jeune Ornnond , et ,c^ qui lui faisoit regarder Cornélius xomme l'homme le plus riche , le plus savant, le plus heureux qui. pût exister. Le roi Corny avoit fait de ses propres mains un violon et une souricière. Il s'étoit fait le meilleur hahit , la meilleure paire de bottes, et le meilleur chapeau qui fussent dans tout son royaujne. Il s'étoit tricoté une excellente paire de bas de soie, s'étoit fait un jabot en dentelle, et avoit peint un petit panorama. Il n'étoit donc pas étonnant que l'imagination d'un enfant se le représentât comme un prodige de science et d'adresse.

Mais aujourd'hui, quoique notre héros fût encore un enfant, sous plus d'un rapport , le peu de commerce qu'il avoit euayeçle monde avoit suffi pour lui faire faire des comparaisons et des réflexion*.

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Indépendamment des remarques mordantes et satiriques de sir Ulick sur le cousin Cornélius^ ce qu'il avoit entendu dire à quelques personnes de bon sens, Tavoit porté à douter que toutes ces choses , dont il avoit été si fortement frappé pendant son enfance, eussent réellement en elles-mêmes quelque grandeur et quelque utilité. Par exemple , il commençoit à douter qu'il convînt à un roiei même à un simple gentilhomme , d'être , sans nécessité , son tailleur, son cordonnier et son chapelier, et que les choses ne fussent pas mieux arrangées dans la société, où ces diverses professions étoient exercées par des ouvriers différens. Il étoit toujours surpris qu'il pût réussir dans une si grande variété d'occupations ; mais son admiration avoit décru à mesure qu'il avoit pu comparer l'infériorité des ouvrages qui sortoient de ses mains,' au fini qui distinguoit ceux qui étoient faits par des artistes qui faisoient leur unique affaire d'y travailler. C'étoit surtout dans le violon que cette différence l'avoit frappé. Ses yeux s'étoient encore ouverts sur d'autres points. Dans son enfance , quand

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il voyoil le roi Côrny monter à cheval , suivi de ses chiens , et précède d'un paysan donnant du cor , et partir pour la chasse , accompagné de tous ceux qui vouloient le suivre , soit à pied , soit à cheval, au milieu des acclamations de la canaille , et des enfans qui s'essonffloient ^our le suivre , c'étoit , à son avis , le plus grand et le plus heureux des hommes; mais depuis qu'il avoit vu des parties de chasse , conduites avec ordre et régularité, il ne pouvoit plus admirer un ras- ^sembleinent , où il ne trouvoil que trouble et confusion.

Les hommes, surtout dans leur jeunesse, passent facilement d'un extrême à l'autre, et il n'y a souvent qu'un pas de l'enthousiasme au méjiris. L'affection et la •reconnoissance d'Orraond le préservèrent de cet écueil. Au milieu de toute sa folie de royauté, Cornélius O'Shane n'étoitpas un homme à mépriser, et Ormond en étoit convaincu plus que personne. Il avoit de grands moyens naturels , étoit doué d'une ame énergique , et d'un corps plein de vigueur. Son génie , son application , sa persévéran ce , auroien t pu le por-

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ter à la perfection dans tout ce qu'il auroit voulu entreprendre exclusivement.

Mais ayant prétendu , par un amour propre mal dirige, connoître tout, savoir tout, il n'avoit acquis que des connoissances superficielles, et n'avoit retiré aucun fruit véritable de ses brillantes qualités. Il existoit un contraste frappant entre les caractères des deux cousins, sir XJlick et Cornélius O'Shane , aussi se niéprisoient-ils cordialement. Il y avoit entre leurs dispositions naturelles autant de différence qu'entre la glace et le feu, et elle avoit encore été augmentée par le genre de vie auquel chacun d'eux s'étoit livré , et par les habitudes qu'il avoit contractées.

L'un, vivant dans le monde, voyant continuellement des gens de toutes les conditions et de tous les caractères , éloit parvenu, à force de souplesse, d'intrigue et de dextérité, à se frayer un chemin dans la chambre des communes, et avoit conçu l'espérance de s'élever jusqu'à la pairie.

L'autre , habitant une île , dont des raisons majeures pouvoient seules le faire

sortir ; éloigne de la société' des hommes , si ce n'est de ceux sur lesquels il régnoit ; foulant aux pieds toutes considérations humaines ; prisant sa propre opinion plus que celle de tous les autres, ne voyoit rien au delà de l'étendue de ses domaines, et disoit :

« Je suis maître de moi , comme de l'univers. » Car l'univers n'étoit pour lui autre chose que les Iles Noires.

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