CHAPITRE VI
LJn matin qu'Ormond ëtoit à la chasse , et que le roi Corny, qui commencoit à se remettre de son attaque de goutte, ëtoit installé dans son fauteuil à bras , écoutant le père Joseph qui lui faisoit la lecture d'un journal de Dublin ^V Eve ni/igpostj un enfant qui remplissoit le poste de coureur de sa majesté , accourut , pieds nus , dans le salon , et montrant , au coin de la porte qu'il avoit entrouverte , sa tête couverte de cheveux du plus beau roux, annonça qu'il venoit de voir sir Ulick dans une barque , faisant voile vers les lies Noires.
« Hé bien, irabécille , qu'en résulte-t-il ? » dit le roi Corny : « N'avez-vous jamais vu un homme dans une barque ? »
— « Pardonnez-moi , lîiais. ...»
— « Hé bien , qu'y a-t-il donc d'extraordinaire? »
— a Rien du tout , mais j'ai cru qu9 vous seriez bien aise d'en être averti? »
— «L Et pourquoi en serois-je bien aise ou fâché? Cela ne m'intéresse nullement. — Retirez-vous sur-le-champ. »
» Il y a long -temps, » dit le père Joseph , quand le coureur eut disparu , « il y a plus long-temps qu'il ne l'auroit dû , que sir Ulick n'est venu rendre ici ses devoirs , même en forme d'une visite du matin. »
« Une visite du matin ! » répéta Betty Dunglin , la femme de charge qui venoit d'arriver, en vertu du privilège desgran' des et petites entrées qui lui avoit été accordé : « une visite du matin ! étes-vous bien sûr, père Joseph , qu'il n'ait pas dessein de rester à dîner ? »
« Et pourquoi dia()le ! cela vous inquiète-t-il , Betty ? » dit le roi.
— M C'est relativement au dîner. »
— « Que voulez - vous dire ? » reprit Corny, d'un ton de dignité : «Qu'il reste , ou qu'il s'en aille , je n'entends pas qu'on change rien à mon dîner ; je ne veux pas qu'on y ajoute un seul rogaton. »
. — « On n'aime pas trop à avoir un dîner
iio ORMOND.
de rogatons ; mais la vérité est que nous n'avons pas autre chose aujourd'hui. »
« Hé bien , Betty, » dit le père Joseph , très-philosophiquement, « si vous n'avez pas autre chose , vous ne pouvez pas donner autre chose. »
-^ rt Mais quand des étrangers viennent dîner, oii s'efforce pour trouver quelques ressources , et. ... » .
« C'est sa faute , s'il est étranger ici,» dit le père Joseph avec emphase, en voyant le front de sa majesté se couvrir d'un nuage : et s'approchant de Betty, il lui dit à l'oreille. « Vous avez touché une mauvaise corde, mistress Betty : ne pouviez-vous apprêter votre dîner sans en rien dire ? »
— « Croyez-vous donc que je n'aye pas le' droit de parler ici , père Joseph ? » répondit-elle sur le même ton.
B.egardant alors par la fenêtre : « Il est déjà plus d'à mi-chemin , » dit-elle , «il ne tardera pas à être ici , et s'il a des excuses à faire, il n'en sera pas embarrassé, car *il a la langue dorée et aussi bien pendue que personne au monde. Aussi j'espère bien qu'il obtiendra une place dans le«
ORMOND. m '
douanes pour mon fils Micky, comme il me Va promis. Et pourquoi n'y reussiroitil pas? n'est-il pas cousin du roi Corny? Ainsi done\j pour le recevoir convenablement , je vais tuer deux poulets. ' — Les tuerâi-je ? »
« Tuez tout'ce que vous voudrez , » re'pondit majestiieusement Corriy , « mais mort ou vif , q'iie rien ne paroisse sur ma table, sans mon ëxpifès commandement.
— En Yojlà assez , » ajouta-t-il , d'un ton péremptoire. « Plus de raisonnemens ; taisez-vous , et sortez ».
Betty sortit , mais chaque pas qu'elle faisoit en s'eloignant , apportoit aux oreilles la preuve qu'elle n'exécutoit pas l'autre partie de l'ordre qu'elle avoit reçu. Elle descendit dans la cuisine, et y disserta pendant une heure sur l'obstination et l'aveuglement des hommes, sans oser se décider au sacrifice de deux poulets, qu'elle avoit projeté.
Le père Joseph , tout en regrettant le bon dîner que Betty auroit pu préparer , sans consulter personne , n'étoit pourtant pas à ranger parmi les fauteurs et adhérens de sir Uli'ck. Il le regardoit comme
un apostat , depuis qu'il avoit abandonné le catholicisme pour se faire protestant; et Cornélius le mëprisoit comme un déserteur qui avoit trahi les intérêts du parti de l'opposition , pour briguer les faveurs du ministère. « S'il agissoit conformément à ses opinions, dit-il, je lui pardonnerois tout. Mais pour ne pas aller rechercher de vieux sujets de plaintes, que signifie sa conduite actuelle avec Henry Ormond ? Il y a de la duplicité. II. prétend àsa reconnoissance , et il le chasse de chez lui sans motif! Quand il le re-. cueillit chez lui , j'oubliai toutes ses fautes , je ne vis que la noblesse de son pro-' cédé , je le bénis de prendre généreusement sous sa protection le fils de son ancien ami. » -
— «Le capitaine Ormond n'avoit donc pas de fortune? » demanda le père Joseph.
— « Un petit domaine de deux ou trois, cents livres de revenu, c'est tout ce qu'il laissa pour pourvoir à l'entretien et à l'éducation de l'enfant. La tendresse qu'Ulick avoit conçue pour lui, prouve qu'il est capable d'un sentiment désintéressé.
Mais à présent , trahir son pro}3re cœur , abandonner celui dont il avoit fait son favori, à l'instant le plus critique de la vie 4'un homme! et pourquoi , s'il vous plaît? ^our plaire à une ferame qu'il déteste? — - .Cela n'est pas vrai. — C'est le motif ostensible : mais je découvrirai le véritable. Il faudra bien qu'il me l'apprenne. »
— « Qu'il vous l'apprenne ! oh non. Il sait trop bien garder les secrets. »
. — «Je vous garantis qu'il les découvrira en voulant les cacher. Tous ces gens si rusés sont comme l'autruche ; ils se cachent la tête , et oublient que leur corps fst en >YUe. — Mais je l'entends monter. — « Tommy, » dit-il à un enfant de cinq ans qui jouoit dans la chambre, « donnez- ^noi votre fltite , elle ne va pas bien , je veux vous la raccommoder, v
Le roi Corny sembloit très-occupé à examiner la flûte , quand sir Ulick entra dans le salon. Il le reçut avec une politesse mêlée de fierté, revint à la flûte, s'adressa alternativement à son parent et au petit Tommy, et fit successivement des questions sur la flûte et sur le château de l'Hermilage.