BÉCASSE
(Scolopax rusticola. LiNNÉ.)
La bécasse est un des oiseaux les plus recherchés par les chasseurs. Un peu moins grosse que la perdrix, elle a le bec long, droit, grêle, comprimé, renflé et mou à la pointe, et d’une teinte cendrée rougeâtre; sa tête est plus carrée que ronde, et forme un angle presque droit sur les orbites; son plumage, sur les parties supérieures, est brun-marron brillant, varié de roux, de fauve, de cendré, avec des taches noires ; sur le sommet de la tête, une bande transversale noire ; une autre à l’occiput et deux autres à la nuque; une bande brune s'étend du bec à l’œil et une autre se remarque sur les côtés du cou. Le dessous du corps est roux fauve, traversé de raies brunes en zigzags. La gorge est blanchâtre; le devant du cou et les côtés de la poitrine sont variés de brun et de roux plus foncés. Les plumes des ailes sont rayées de roux et de noir sur leurs barbes extérieures; la queue est teintée de gris en dessus à l'extrémité, et de blanc en dessous; les pattes sont grises et assez courtes.
La femelle est généralement plus grosse que le mâle; ses couleurs sont plus ternes; elle présente quelques taches blanchâtres à la partie supérieure des ailes dont la première penne est jaunâtre et sans taches sur la barbe externe.
La bécasse présente quelques variétés de plumage; ainsi, on en trouve d’une teinte beaucoup plus claire, de rousses, d’isabelles
et même de blanches.
On remarque aussi des bécasses de différentes tailles, et que certains chasseurs considèrent peut-être à tort comme devant former trois espèces sous les noms de grande, moyenne et petite bécasse. La première de ces variétés, ou grande bécasse, est d’un cinquième plus grosse que la seconde ou bécasse commune; son plumage est plus foncé et ses pattes sont d’un gris légèrement rosé; elle est de passage avant les autres. La troisième enfin, plus petite, a le plumage très-foncé et les pattes bleues; elle termine le passage de la saison. Les différences de plumage et de taille sont locales, et ce mot ne s'applique pas aux pays que visitent les bécasses, mais . bien à ceux où elles naissent et qui, plus ou moins élevés, humides, froids ou peu abrités, peuvent déterminer des modifications dans le développement de ces oiseaux. On peut ajouter que les petites bécasses sont celles des couvées tardives, qui ne voyagent qu'après leur première mue. à
M. Hardy, de Dieppe, pense qu’il y a deux espèces de bécasses : «Nous connaissons au Havre, dit-il, deux sortes de bécasses, la grosse, plus commune, nous arrivait fin d'octobre par les vents du sud-est; nous l’appelions bécasse du sud-est. L'autre, infiniment plus petite, ne paraissait qu'après les vents du nord-est; nous la distinguions sous le nom de nordette. Son vol est beaucoup plus rapide que celui de la bécasse ordinaire; elle fait en partant des ricochets comme la bécassine. »
La bécasse est répandue dans toute l’Europe, et l’on peut même dire dans l’ancien et le nouveau monde; elle habite en été les forêts des montagnes élevées; par les vents d'est et de nord-est, surtout quand il y a du brouillard ou une petite pluie, elle descend en automne dans les plaines boisées; elle voyage beaucoup et pendant la nuit, s'arrête peu de temps dans la même localité, y revient quelquefois par hasard, traverse du nord au midi, de l’est à l’ouest, réglant son inconstance sur l’inconstance de la saison et des vents ; elle cherche sans cesse un climat plus doux, une ali-
mentation plus facile, et dès que les grands froids sont passés et que le dégel commence, elle revient sur ses pas, dans la direction de ses montagnes, s’arrête pendant le jour dans les bois qui lui conviennent sur sa route, et arrive enfin dans les lieux où elle doit passer l'été et se reproduire.
Avant de fixer les époques de passage de cet oiseau, il est bon de faire observer que, comme beaucoup d’autres, il est très-sensible aux variations de la’ température. L’hydrométricité de ses plumes a une grande influence sur l’heure et même la direction de ses voyages. On sait, en effet, que c'est surtout après un temps de pluie qu’on trouvera des bécasses dans les localités qu’elles visitent habituellement ou accidentellement.
Quoi qu’il en soit, le passage d’automne commence généralement vers le 15 octobre; il est ‘plus ou moins nombreux, suivant le temps, et dure jusqu’à la fin de novembre; la pleine lune de novembre est, comme nous l’expliquerons plus loin , connue sous le nom de lune des bécasses. Pendant ce passage, ces oiseaux sont gras et justifient leur bonne réputation; il n'en est pas toujours de même au passage du printemps (mars et quelquefois fin février), car déjà amoureux et souvent appareillés, ils sont maigres, ont un fumet très-prononcé et peu agréable, et n’ont guère de la bécasse que le plumage et le nom.
Dans les grandes forêts accidentées, on trouve des bécasses, en petit nombre il est vrai, pendant toute la durée de la chasse, et l’on a même quelques exemples du séjour prolongé et de la reproduction de ces oiseaux dans certaines localités. [ls se cantonnent dans les parties qui leur offrent du terreau et particulièrement dans celles où les feuilles ont formé une couche qui conserve la terre humide à la surface et abrite beaucoup de vers, qu'ils savent parfaitement trouver en retournant les feuilles avec leur bec. Ils ont besoin de se nettoyer souvent le bec et les pattes après leurs repas, qui se composent de vers, de petites limaces et d'insectes, aussi
faut-il qu'ils trouvent de l’eau à peu de distance, et un ruisseau préférablement à de l’eau dormante. #
Pendant la nuit, la bécasse cherche sa nourriture en plaine dans les terres humides; pendant le jour, elle reste cachée sous bois et se laisse facilement approcher et arrêter par un chien couchant. Au départ, elle est lourde; mais, arrivée à une certaine hauteur, elle file assez vite, en faisant de nombreux crochets pour éviter les arbres; son vol est peu soutenu , et elle s’abat si brusquement et en plongeant qu’on pourrait croire qu’elle tombe morte ou blessée; elle gagne de suite à pattes, mais s'éloigne peu du lieu où elle s’est posée : aussi la relève-t-on facilement. Démontée, elle ruse et se dérobe à pattes, et il faut un bon chien pour la retrouver.
«I paraît, dit Buffon, que cet oiseau, avec de grands yeux, ne voit bien qu’au crépuscule, et qu'il est offensé d’une lumière plus forte : c’est ce que semblent prouver ses allures et ses mouvements, qui ne sont jamais si vifs qu’à la nuit tombante et à l'aube du jour; et ce désir de changer de lieu avant le lever ou après le coucher du soleil est si pressant et si profond, qu’on a vu des bécasses renfermées dans une chambre prendre régulièrement un essor de vol tous les matins et tous les soirs, tandis que pendant le jour ou la nuit elles ne faisaient que piéter sans s’élancer ni s'élever; et apparemment les bécasses dans les bois restent tranquilles quand la nuit est obscure; mais lorsqu'il y a clair de lune, elles se promènent en cherchant leur nourriture : aussi la pleine lune de novembre , nous l'avons déjà dit, est-elle nommée /a lune des bécasses, parce que c’est alors que ces oiseaux sont le plus en mouvement.
« La bécasse ne gratte point la terre avec ses pattes; elle détourne seulement les feuilles avec son bec, les jetant brusquement à droite et à gauche. Il paraît qu'elle cherche et reconnaît sa nourriture par l’odorat plutôt que par -les yeux, qui sont mauvais; mais la nature semble lui avoir donné dans l’extrémité du bec un organe
‘de plus et un sens particulier approprié à son genre de vie: la
pointe en est charnue plutôt que cornée, et paraît susceptible d’une espèce de tact propre à démêler l’aliment convenable dans la terre fangeuse ; et ce privilége d'organisation a de même été donné aux bécassines et autres oiseaux qui fouillent la terre humide pour trouver leur pâture. »
Si généralement les chasseurs pensent que les bécasses voyagent isolément ou par couples, il en est, et Magné de Marolles entre autres, qui affirment que ces oiseaux voyagent parfois en bandes assez nombreuses. Il cite une bécasse tuée dans une volée de cinquante à soixante. Enfin il fait observer que divers chasseurs ont, dans une soirée ou une matinée, le long d’une haïe épaisse ou dans un bois de peu d’étendue, tué une douzaine de bécasses, et en ont rencontré, certains jours, au commencement du passage, cinquante et même quatre-vingts, dans un petit canton où l’on n’en trouvait plus le lendemain. A leur arrivée, ces oiseaux s’abattent indifféremment dans les futaies, les taillis, les haies et les bruyères, et se cantonnent ensuite dans les taillis de huit à dix ans ou dans les basses futaies, où elles ne restent pas plus de douze ou quinze jours. Elles préfèrent les bois où il y a beaucoup de terreau et de feuilles tombées, sous lesquelles elles trouvent des vers en abondance.
La bécasse est le gibier qui se conserve le mieux et le plus longtemps; son fumet est particulier et beaucoup de chiens ne veulent pas le rapporter.
On chasse avec succès la bécasse au chien d’arrêt dans les jeunes taillis, ce qui ne veut pas dire qu'on n’en trouve pas dans des taillis plus vieux; mais bien que dans les jeunes taillis il est plus facile de les tirer. On en tue un grand nombre à la passe, le soir et le matin, dans les bois bien percés qu’elles fréquentent. Pour faire cette chasse, il faut se poster sur une route assez large, dans un bas-fond, faire face à la lumière et attendre en silence le passage de ces oiseaux. On les chasse aussi en battue pendant le
jour. Dans ce cas, lorsque les rabatteurs ont fait lever une bécasse qui n’a pu être tirée ou a été manquée, il faut bien remarquer la remise et aller la relever. Cette mesure, en usage pour les perdrix, qui ne quittent pas le canton où elles sont nées, doit être bien moins négligée encore pour les oiseaux de passage, qu'on n’est jamais sûr de retrouver le lendemain.
La bécasse passe pour un oiseau stupide et semble mériter cette réputation, car elle donne facilement dans tous les piéges possibles; mais cela tient à ce que ses yeux ne la servent bien qu’à.une demilumière, et laissent pendant le jour de l'incertitude à ses mouve-
ments.