II. — LES MÉNADES ET LE SECRET
Et dis-leur ton divin secret Afin que, livré désormais Aux furieux sabots de la cohue.
Tu sois foulé ; et que ta force répandue Remonte vers toi, débridée, et tue.
Car c'est le prix que doit payer celui qui sait Et dont le rôle est de verser à la cohue Le vin dangereux de l'abstrait.
Partage ta science, Orphée ; Et ta tète, sanglant trophée
Au poing d'une ménade ivre de ton secret,
Tournoie, et roule aux flots de l'Hèbre.
Tandis qu'une ronde funèbre Qui de cris gcandés se repatt Agite la foule enivrée Autour de ta chair déchirée.
Entre les rochers et la mer, Où la Thrace barbare arrête son rivage, Orphée erre, sauvage.
Il aspire le vent amer.
... Et tu voudrais, 6 poète sauvage, Avoir assez d'espace en ton cœur ruiné Pour contenir un désert calciné.
0, que ce ne soit plus le désert qui t'accable, Mais plutôt cette plaine où chemine sans fin
L inquiète troupe innombrable Errant sans fin
Sous l'obscurité du destin
i3. — LE PRIX DU CHANT
Le chant ne trouve sa naissance Que dans le cœur où la douleur et le silence Attendent en veillant sa soudaine présence.
Donc, tais-toi, cœur d'Orphée ; éloigne tes regrets. 0 cœur, tais-toi... Eurydice, Eurydice, Orphée est prêt.
Ménades, il paiera le prix du sacrifice ; Il paiera pour le chant où vivra le secret Et qui vous guidera de loin, clair édifice.
i4. — LES GENDRES DU CŒUR
Et s'il se tient, silencieux, devant la mer, C'est encore qu'il a, pour notre exemple, offert
Au vent du large un peu de cendres.
Tout ce qui lui restait d'un faible cœur de chair.
Qu'ainsi chacun sache répandre Loin de son cœur l'impure et lourde cendre Des Titans foudroyés.
Et dans la paix et le silence Qu'ainsi chacun reforme avec piété Une harmonieuse substance Autour d'un cœur purifié.
i5. — ORPHÉE PURIFIÉ
Cœur pur. Il n'a plus rien à donner que sa lyre.
Mais c'est là le dépôt sacré, La clef du monde aux intervalles mesurés, Qu'il ne faut pas livrer Au délire.
Orphée est en paix. Le chant attendu Peut s'élever ; le cœur du poète s'est tu. On n'entend plus Que le vent dans l'espace Et le bruit de la mer sur les rochers de Thrace.