‹ OrphelineChapitre 3 sur 5 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

Eje Garde Général.

jjiie Porthoys sortait fort peu ; son jardin, ‘aux allées bordées de buis, suffisait à ses promenades, ses espaliers à sa contemplation de la nature, de même qu une messe basse, le dimanche', contentait sa piété. Il arrivait cependant qu un voyage dans ses propriétés devenait indispensable, car elle ne consentait aux plus minces réparations qu après avoir vérifié, de ses yeux, si elles étaient vraiment urgentes ; et c’était, en ces rares occasioift, M. Mesnil qui lui servait de chevalier.

Elle était partie depuis le matin pour visiter • la ferme de ce Gaspard Leroux, l’ancien compagnon de voyage de Laurence ; il réclamait un nouveau pignon, plus une nouvelle étable, et il assurait qu’une trentaine d’ormes, sur .sa

propriété, étaient Bons à être coupés. M"* Porthoys, en grognant, en rechignant, s’était mise en route, et, pour la première fois depuis deux ans, Laurence se trouvait seule à la maison ; sa liberté et sa solitude lui semblaient douces, et elle savait bon gré à sa cousine d’être absente d’abord, et puis de lui avoir 'permis d’inviter à dîner l’aînée des filles de M“* Mesnil. Elle fit gaiement les honneurs de cette dînette • à sa petite amie Berthe ; elles causèrent, elles allèrent au jardin cueillir leur dessert sur les arbres qui le portaient ; elle montra à l’enfant ses humbles trésors, des livres, des images, des portraits, sa boîte à ouvrage et un portefeuille de dessins quelle avait crayonnés autrefois.

Elles s’amusaient, et Berthe accueillit fort mal Catherine qui vint dire 'à Laurence :

« Mademoiselle, c’est un monsieur qui veut vous parler. Faut venir à la salle..

— Ah ! que <f est ennuyeux ! dit la petite fille.

— Viens avec moi ; nous allons le congédier.

Catherine, connaissez-vous ce monsieur ?

— M’est avis que c’est celui-là qui est venu

un soir avec des sarcelles. C’est un grand brun,

facile à reconnaître. »

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Laurence reconnut aussi le fier profil et la belle tournure de* Paul Debrande; il la salua d’un air respectueux, s’assit en face d’elle et lui dit avec beaucoup d’aisance :

« J’espère, mademoiselle, que vous me par- .

donnerez de vous avoir ainsi dérangée*, et que vous voudrez bien vous faire mon interprète auprès de M“® Porthoys ? »

Laurence s’inclina ; il reprit :

. « Voici ce dont il s’agit. Je faisais aujour-

d’hui* une tournée dans les bois de Saint- Audemard, lorsqu’ en amvant dans une enclave qui ‘appartient à ma cousine, je me trouvai face à face avec une espèce de bohème de méchante figure, qui fagotait à son aise dans un beau taillis. Tout y passait, les jeunes arbres, les ’ maîtresses branches, aussi bien et mieux que le bois sec. J’estimai à vol d’oiseau dommage à près de deux cents francs... J’arrêtai cet individu, et, mon garde et moi, nous l’avons amené à Saint-Pol, où il est en prison. Voilà ce que je voulais dire à ma cousine.

— Je ne doute pas, monsieur, qu elle ne • vous soit très-obligée.

— Quant à cela, mademoiselle, je ne par-

• tage pas tout à fait la pensée que vous voulez

bien m’exprimer : ma cousine est fort quinteuse, et tout en lui rendant un réel service, je ne sais pas si elle m’en saura gré. »

Elle garda le silence, étant trop de son avis pour lui donner raison. Elle croyait qu’il allait prendre ‘congé, mais, agissant avec beaucoup d’aisance, il regarda autour de lui et inspecta d’un regard curieux et moqueur à la fois la chambre où ils se trouvaient. Grande, sombre, boisée h l’antique, elle avait un air un peu* mystérieux ; les boiseries sculptées cachaient des armoires, des recoins, des profondeurs qui semblaient faites pour recéler des trésors ; cette* pensée vint à M. Debrande, et il dit :

« Est-ce ici la chambre aux cachettes ? Qu’y a-t-il derrière ces portes si bi'en fermées ? des entassements d’or ? des louis, des carolus, des ducatons, (les nobles à la rose, peut-être ? Estce ici que ma cousine enfouit ces richesses (jui seraient si utiles à d’autres ?

— Non, monsieur, répondit Laurence avec un sourire tran(piille ; je vous assure .que dans ces grandes armoires, il n’y a que du linge et des porcelaines. . • ,

— Le trésor est ailleurs, (fans sa chambre à coucher peut-être ; elle passe sa vie à le con- *

* templer cornue un fakir contemple son orteil ; voyez-vous , le fakir et elle , deux parfaits égoïstes ! Cet argent qu’elle couve, qu elle entasse, que ne ferait-il pas pouf le bonheur des autres 1 Vous, par exemple, mademoiselle !

— Moi ? dit-elle, je vous assure, monsieur, que je n’ai aucune prétention sur la fortune de M"“ Porthoys, quelle quelle puisse être.

— Vraiment I Eh bien, je ne suis pas aussi désintéressé que vous. Mon vieux père est son plus proche parent du côté maternel, et si, par quelque lubie, elle ne dispose pas de sa fortune, je serai fort charmé de voir affluer chez nous une part de ce Pactole.

— Monsieur, je vous le souhaite de tout mon cœur, dit-elle en riant.

Vous voulez plaisanter, mais rien n’est plus sérieux ; la pauvreté est quelque chose d’odieux. Tantale mourant de soif et voyant fuir loin de sa bouche l’eau limpide, voilà le pauvre. ^

— Pas toujours, répondit-elle ; il s’en trouve • que quelques gouttes d’eau contentent.

— Non pas moi, ni mon père : il regrette, et moi j’espère. Vous, mademoiselle, plus sage, vous vous contentez de votre sort ; c’est chose

plus admirable qu’imitable. Mais je m’oublie. »

Il se leva.

« Veuillez présenter mes respects à ma cousine, et tâchez qu elle ne m’en veuille pas trop de l’avoir débarrassée d’un maraudeur fort dangereux. Adieu, mademoiselle; adieu, petite.

Si je ne me trompe, c’est une petite Mesnil; elle a tout à fait les yeux de son père. »

Il s’en alla, laissant Laurence un peu surprise de ses façons à la fois élégantes et familières, et plus sui'prise encore de l’espèce de solidarité qu’il voulait établir entre eux. Elle y songea longtemps, déplorant un peu la pauvi’eté marâtre dont ce jeune homme se plaignait, et se demandant quel pouvait être cet intérieur du père et du fils, sous quels sombres voiles s’achevait la vieillesse de l’uit, et s’épanouissait la jeunesse de l’autre.

Elle y rêvait encore, lorsque la voiture ramena enfin M“® Porthoys, qui, plus que de coutume, semblait être de mauvaise humeur.

« Vous n’avez pas idée, dit-elle en se réinstallant dans son fauteuil, des exigences de ce . Gaspard. Un pigoon I un bâtiment tout neuf I une haie pour enclore toute la propriété f Voilà ce qu’il demande d’un air simple et bonasse, en

ajoutant, au bout de cbAque supplique : n Mademoiselle peut bien faire cela ; ses moyens le lui permettent. » J’ai commencé par refuser net; plus tard, nous verrons. Et ici, que s’estil passé, petite ? w

Laurence s’acquitta de son message ; les sourcils de Porthoys, arc rarement détendu, se fronçèrent.

« Un maraudeur dans mon bois ! et que faisait mon garde particulier ? C’était à lui à opérer cette capture, et non à ce matamore de Paul ; j’aime la besogne faite dans les règles, et je suis fort mécontente (jue Paul ait, eu à se mêler de mes affaires. y>

Telle fut l’açtion de grâces de M”® Porthoys.

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L>e plaidoyer.

I^e procès du maraudeur préoccupa et ennuya M"* Porthoys. C’était bien l’affaire la plus simple du monde ; le tribunal correctionnel en expédie ainsi une douzaine à chaque audience : vagabondage, maraudage, petits vols, escroqueries, coups, cest, on le sait, le menu fretin que le parquet sert régulièrement aux trois juges et qui, d’ordinaire, n’attire pas plus l’attention du public qu’il n’excite l’éloquence des avocats. Mais cette fois-ci, un jeune stagiaire, chargé de la défense de Bruno (nom du coupable), saisit ajix cheveux l’occasfbn' de faire spn maidenspeech, et, à propos de fagots, il débita une longue et vive plaidoirie. Il prit son client au berceau, pauvre orphelin, enfant trouvé, confié par les hospices de Paris à un père nourricier^ qui -

ne l’avait pas nourri, mais au contraire, cruellement exploité ; tour à tour mendiant, conducteur d’oies, petit valet, soldat, saltimban(Jue, vagabond, sans profession, sans asile, réduit à vivi’e d’expédients qui, tous, plus ou moins, ' tombaient sous le coup de la loi. Mais la société que cette loi protège, qu’avait-elle donc fait pour ce paria? Quelle instruction, quel appui, quelle protection, quelle tutelle a-t-elle exercés sur cet infortuné? Qu’a-t-elle fait pom* l’empêcher de choir dans l’abîme? D’où lui viendrait

donc le discernement du bien et du mal, le sens moral? Mais, moralement, c’est un aveugle I Quelles accusations ne pourrait-il pas lancer à

la face de cette société marâtre, qui ne l’a nourri

que pour l’abandonner... et qui se souvient de

lui, seulement au jour où un léger délit, conseillé par la misère, l’amène à la barre du tribunal? Et ce délit, quel préjudice a-t-if donc causé? Savez-vous, poursuivit le jeune orateur en se tournant vers l’auditoire, savez-vous quelle est la personne à laquelle mon client a volé quelques brindilles, la valeur d’un fagot T c’est Porthoys, l’opulente héritière, la propriétaire de domaines dont, comme de ceux ^l’Hernani,

j’ignoro le compte,

la mystérieuse gardienne de mystérieux trésors amassés par deux générations, la fée qui veille surdes entassements d’or et d’argent... Ai"® Porthoys, l’héroïne des légendes populaires, le Crésus féminin qui entasse, dans les vieux meubles de sa vieille maison, les louis et les billets de banque... C’est à cette princesse des Mille et une fruits que mon client a fait tort d’un fagot I un fagot 1 Comparez donc ceci et cela ! ces millions et ce fagot ! cette opulence et cette détresse ! et donnez à mon malheureux client la seule chose qui ait vraiment de la valeur à ses veux : la liberté !

L’avocat s’essuya le front, le président parla bas à ses deux collègues, le substitut feuilleta ses dossiers ; le prévenu, sa tète dans ses mains noueuses, avait attentivement écouté. 11 fut condamné à trois mois de prison, et son jeune défenseur se vit complimenté par le tribunal sur un si brillant début.

L’huissier appela une autre cause.

Le soir, Paul Debrande, principal témoin dans cette affaire, vint faire visite à sa cousine, et, comme à l’ordinaire, il la trouva en tête à

tête avec Laurence, dans la même chambre, à la même place, et livrées toutes deux aux mêmes occupations, M“' Porthoys faisant une réussite, et sa cousine exerçant son active aiguille sur des draps, qui avaient de justes droits aux invalides.

« Vous voilà, dit la vieille demoiselle ; eh bien 1 et ce garnement !

— Condamné, ma cousine. •

— A combien?

— A trois mois.

— Trois mois 1 trois mois de prison I

— Ce n’est pas assez ? Cependant chère cousine, on ne pouvait pas l’envoyer aux galères 1

— Pourquoi non. Monsieur? les attentats contre la propriété ne sont-ils pas des plus dangereux, ne conduisent-ils pas tout droit aux attentats contre les personnes? Dans l’ancien temps si supérieur au nôtre, les voleurs allaient à la potence.

— En effet, ma cousine, j’ai remarqué cela dans la Pie voleuse.

— C’était bien Vu, très-bien vu ; de pareilles lois inspiraient une terreur salutaire.

— Cependant, dit-il d’un air doux, chère cousine, les Mandrin, les Cartouche, les Gas-

paxd de Besse appartenaient à l’ancien régime!

— Oui, vous mé la baillez belle! vous me citez là quelques brigands illustres, d’autant plus remarqués que la masse du peuple était honnête; tandis qu’ aujourd’hui, faute de répression, tout le monde vole. »

Paul ne voulut pas prolonger la discussion, mais M“* Porthoys n’avait pas fini d’épancher sa bile à ce sujet.

U Peut-être, dit-elle, ne vous aurais-je pas prié d’arrêter ce voleur vagabond, mais la chose faite, j’aurais voulu quelle fût parfaite, et vos trois mois ne me satisfont pas. Je comprends que lorsqu’un voleur paraît devant un jury, la bête aux douze têtes, chacun consultant sa propre conscience, se sent porté à une certaine indulgence: mais des magistrats devraient se montrer plus sévères.

— Il a eu un avocat.

— Je n’en doute pas; c’est encore un des maux de notre époque, que cette foule de Cicérons qui font prendre le blanc pour le noir, le noir pour le blanc. Le délit était clair, patent, qu’avait-on à avo'casser là-dedans?

— On a plaidé les circonstances atténuantes, la pauvreté, le défaut d’éducation.

L’occasion, l’herbe tendre...

— Allons donc! la pauvreté? il a des bras; le défaut d’éducation ? je parierais qu’on lui a tout au moins appris le Décalogue : Bien d’autrui ne prendras 1 Je voudrais voir ce plaidoyer... X

Hélas! le lendemain, M"* Porthoys fut satisfaite; ÏÉcho de la Ternoise imprima tout au long la plaidœrie du jeune débutant, et Laurence fut chargée de lire à haute voix ce morceau d’éloquence. Rien ne peut peindre la colère de M“* Porthoys, lorsqu’elle comprit qu’il était question d’elle dans un parallèle destiné à fléchk" les juges.

« Qu’est-ce que c’est? qu’est ce que c’est?

dit-elle. Que veut dire ce petit insolent d’avocat? et le président a permis, sous prétexte de • défense, ces moqueries à l’adresse d’une femme âgée, lésée par un bandit ? Je me plaindrai au garde des sceaux! Continuez, petite. •»

Elle l’interrompit de nouveau.

« Ah ! je suis riche, riche à millions! ma maison est gorgée d’or! Mais c’est me désigner à tous les scélérats de l’Artois! Voilà une indignité sans pareille ! être ridiculisée et tuée, c’est

trop à la fois. Ainsi, parce qu’un vagabond me vole, je dois être placée moi-même sur la sellette, et me voir livrée en proie aux rires des uns, au poignard des autres ! »

Laurence essaya de la calmer, de la rassurer, mais elle secouait la tête en répétant :

« Petite, vous ne savez pas ce que l’argent peut faire naître de crimes ! Je parlerai à Mesnil, afin qu’il avise le commandant de gendarmerie de veiller sur ma maison, et qu’il dise au bâtonnier des avocats de faire une bonne semonce à ce godelureau, qui a voulu faire de l’esprit à mes dépens, » ‘ • •

Ainsi fut dit, ainsi fut fait, mais, en dépit de ces remontrances salutaires, M"* Porthoysne put cacher sa frayeur ; elle prit plus de précautions encore, des verroux nouveaux furent mis àtoutes les portes, on n’ouvrit plus à personne, une lois la nuit venue, elle augmenta môme son personnel , un jardinier fut logé au rez-de-chaussée de son logis, elle in.stalla Laurence dans une chambre voisine de la sienne, et enfin, précaution suprême, une grosse cloche, digne du campanile d’un beffroi , fut suspendue en dehors de la maison, et la corde qui la faisait mouvoir était dans l’alcôve de M‘‘* Porthoys, et une seconde à p’or-

tée de la main de Laurence. Grâce à ces soins prudents, grâce au temps qui apaise et rassure, elle finit par dormir en paix , et les invectives contre les juges, l’avocat, le vagabond et Paul Debrande devinrent plus rares.

Emprunte»,

L’arrivée du courrier ne laissait jamais '

. -Mlle poithoys tout à fait indifférente. Certes, ce qui Fartait, ce n’étaient pas les palpitations inquiètes de l’amour, ni le doux épanouissement

de l’amitié, ni le tressaillement mêlé de joie et d’inquiétude d’une mère qui attend la lettre de

son fils; lorsqu’elle dépouillait sa correspon-

dance, un âpre mécontentement, une impatience bilieuse émanaient pour elle de ces lettres . et de ces papiers pliés sous bande. Elle n’attendait pas de lettres d’amitié, d’affectueuses confidences ; n’avait-elle pas méprisé tous ces liens ?

Un métayer gêné demandait un délai, un

. autre sollicitait quelque coûteuse amélioration ,

un curé quêtait pour sa paroisse, un malheu- ' reux implorait un secours, et toutes ces suppliques, requêtes, prières , avaient le don de l’exaspérer.

« Imagine-t-on cela? On se croirait en temps de république et d’impôt sur le revenu. Vous êtes si l iclie! voilà le refrain. Que ne met-on pas en avant? l’épizootie, un incendie, une inondation, la révolution, la belle de 93, la grande, la fameuse, qui a saccagé l’église de ce curé, une maladie qui a empêché cet autre de faire ses aÛ'aires... Mais qu’y puis-je? est-ce que je suis destinée à réparer tout le mal que les fléaux créent autour de nous? On abuse de ma' position; on me taxe. Vous êtes riche! vous "pouvez faire cela... Voilà ce que je fais ! w Et d’ordinaire, les lettres suppliantes étaient jetées au feu; la fumée emportait ces vœux, ces désirs, ces adjurations que des âmes confiantes avaient livrées au papier. Laurence était le témoin journalier de ces scènes, et toujours une étreinte douloureuse serrait son "cœur, lorsqu’elle voyait ainsi dédaigner et rebuter les prières des humbles. La peine de toute créature humaine lui paraissait si respectable!. Elle fut surprise un matin en voyant que M“' Porthoys, après avoir lu une lettre qui portait le timbre d’Arras, se prit à sourire ; «es yeux même, ses yeux froids et durs; riaient, et elle dit d’un ton moqueur :

K 11 est donc venu là ! Petite, pi-enez une en-

veloppe, écrivez l’adresse ; ma main n’est plus assez ferme : Monsieur Paul Debrande , rue Saint-Géry, Arras. Y* êtes-vous? C’est bien; maintenant, placez ces deux billets de cent francs dans l’enveloppe entre deux plis de papier; écrivez au-dessus : « De la part de M'** Porthoys I) ; faites cinq cachets bien appuyés, et dites au jardinier de faire charger cela à la poste. Pourquoi me regardez-vous d’un air si ébahi ?

— Ma cousine, répondit franchement Laurence, je suis surprise que vous envoyiez de l’argent à M. Debrande que vous n’aimez pas beaucoup.

— Aussi , ma chère, n’est-ce pas à titre d’affection, ni au nom de la parenté, je ne mer pare pas des plumes du paon, je ne suis pour eux , pour le père et le fils, ni parente ni amie. Ils sont pauvres, le père est malade, l’argent se fait rare, et ils humilient leur orgueil en me suppliant de venir à leur aide. Je n’ai garde de leur refuser, et mes deux cents francs me permettent, à mon aise, de jouir de leur abaissement. J’ai payé, je suis aux premières loges pour bien voir. >;

Laurence ne put répondre : cette joie cruelle lui faisait mal et sa pensée se portait avec sym-

pathie et pitié vers cette maison d’Arras, où lan- • guissait le vieillard malade qui avait connu de meilleurs jours, vers ce lit de souffrance dont la vue avait sans doute amolli la fierté de Paul.

Sa cousine’ devina ces sentiments, car elle dit ;

« Votre sensibilité s’émeut sur ces messieurs; ne prenez pas cette peine, ma chère; vous ne les connaissez pas! »

Elles furent interrompues par un visiteur qui entrait timidement et qui restait debout près de la porte, en saluant d’un air troublé. M“® Porthoys ajusta ses lunettes, et dit de sa voix la plus sèche :

« C’est vous, monsieur Ravin. Quelle nouvelle ? Entrez, asseyez-vous, w

La Bruyère avait vu de près des pauvres et des solliciteurs, car c’est d’après la nature prise sur le fait qu’il a peint son Phédon. C’était un Phédon que ce visiteur timide, qui, le chapeau à la main, les yeux baissés, s’asseyait au bord ' de la chaise et paraissait si embarrassé de sa situation et si malheureux de ce qu’il avait à dire. Il était vieux, mais son visage maigre était intéressant, et son habit râpé avait encore une tournure décente.

« Mademoiselle, dit-il d’une voix étranglée,

je viens... je viens... pour la première fois... des circonstances malheureuses... »

Il ne put achever, et d’ailleurs M"* Porthoys lui coupa prestement la parole* :

■( Est-ce pour m’emprunter de l’argent ?

— Mademoi^lle, ne vous offensez pas : vous voyez un homme au désespoir. Si je n’ai pas huit cents francs ce soir, je suis déshonoré ; je subirai un protêt, le premier de ma vie !

— Que voulez-vous que j’y fasse?

— Mademoiselle, vous pomTiez m’aider : si vous daigniez venir à mon secours, me prêter cette somme, si peu de chose pour vous ! vous pouniez être certaine d’être remboursée avant la fin de l’année, et je vous serais éternellement reconnaissant.

— Mon cher monsieur Ravin, c’est impossible. Je me suis fait une loi de ne jamais prêter.

, — Mademoiselle, vous me connaissez, vous savez que je suis un honnête homme. Feu votre père s’adressait à moi ; j’ai pu même lui faire un crédit...

— On vous a payé, n’est-ce pas ?

— Certes, je ne réclame rien.

— Eh bien, alors ?

Le malheureux M. Ravin garda le silence, et refoula des larmes qui montaient à sa paupière.

« Mademoiselle! dit- il enfin avec un dernier effort et d’une voix suppliante.

— Impossible, mon cher Monsieur. >*

Il se leva et salua la cruelle, vieille fille en disant : . ’

a Pardon de vous avoir importunée, d 11 se retira avec une expression si profondément désolée, que Laurence ne put .s’empêcher de dire tout haut^ :

(( Pauvre homme !

— Voilà votre sensibilité en l’air pour Ravin le papetier; tantôt c’était pour messieurs Dehrande ; libre à v’ous !

— Ma cousine, n’aurait-il pas été possible d’obliger ce malheureux ?

— .Ma petite, avez-vous jamais entendu parler de M. Roy ?

— Jamais. •

— M. Roy était vm financier excessivement riche. Tons les matins, les lettres et les visites de gens aux abois affluaient sur sa table et dans son cabinet. Il refusait toujours, mais toujours aussi, il annotait le chiffre de la somme demandée. Or, il se trouva à sa mort que ce

chiffre égalait celui de sa fortune même. Que concluez-vous de cela ?

— Ma cousine, on pourrait clmisir... faire une part ii la charité. . . *>>

M"* Popthoys leva les épaules, et l’entretien finit ainsi.

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