‹ Orpheus; histoire générale des religionsChapitre 159 sur 283 · L'APOCALYPSE · texte numérisé non relu

L'APOCALYPSE

par le « chiffre de la Bête », 666, somme des lettres du nom de l'empereur, suivant leur valeur numérale en hébreu (13, 18); mais le remaniement chrétien a bien eu lieu sous Domitien — qu'on appelait le Néron chauve — en 93, car il y est question de la grande crise des vins résultant d'une mévente (6, 6) qui, d'après Jes textes païens, se place en 92.

59. L'auteur de la Révélation se dit Jean l'apôtre et s'adresse aux sept Églises d'Asie; comme il n'est pas l'apôtre Jean, qui mourut peut-être en Palestine vers 66, c'est un faussaire. Au milieu des folies qui remplissent ce livre, il y a quelques phrases sublimes qui ont conquis droit de cité dans toutes les littératures; mais l'ensemble est l'œuvre de plusieurs énergumeney. L'Église a fait quelque difficulté avant d'admettre cet écrit dans son canon; le nom seul de Jean l'y a décidée.

60. Depuis 1S92, nous possédons une grande partie d'une Apocalypse attribuée à l'apôtre Pierre, découverte en Egypte, six ans plus tôt, avec l' Évangile dit de Pierre. C'est un: vision des récompenses et des

• peines de l'autre monde, datant de l'an 100 environ et intéressante comme le premier essai d'eschatologie (science des choses dernières) dans le christianisme. Les sources en sont juives et grecques populaires; il y a des analogies frappantes avec les doctrines orphiques. L'auteur était un juif d' Egypte, hellénisant et assez instruit; cette Apocalypse doit être sortie de la même officine que les deux lettres de Pierre et son Évangile, qui sont aussi des faux gréco-égyptiens.

61. Quelques ouvrages, qui n'ont pas été inclus dans le canon, ont néanmoins exercé une trop grande

raconte à saint Jacques, chef de l'Église de Jérusalem, sa conversion au sortir de l'école des philosophes. Ayant appris que le fils de Dieu était né en Judée, il partit pour ce pays, rencontra Barnabe à Alexandrie, puis Pierre à Césarée; celui-ci le rendit témoin de sa dispute avec Simon le Magicien et l'initia à sa doctrine. Simon, vaincu, est poursuivi par Pierre et Clément, qui l'atteignent à Laodicée et recommencent à discuter avec lui. Enfin, Pierre part pour Antioche et y fonde une communauté, (t) Le titre de Reconnaissances est dû à un épisode du VIIe livre : Matidie, mère de Clément, a quitté Rome pour Athènes; elle y est retrouvée, avec ses fils, par son mari parti à sa recherche. Dans ce fatras, Paul n'est pas nommé une seule fois : c'est une œuvre nettement judéo-chrétienne. Homélies et Reconnaissances ont une source commune qui peut dater de 150 environ; le remaniement a été fait au 111e siècle.

67. Rien de. plus mystérieux que ce Simon, le magicien de Samarie, qui paraît opposé à Pierre dans les Actes (8, 5-25) et dont Justin, la littérature clémentine et les Actes apocryphes font un personnage très important à Rome. Là, sous Claude ou sous Néron, il rivalise de puissance magique avec saint Pierre et finit par promettre de voler en l'air devant l'empereur; mais une prière de Pierre le prive de ses forces ; il tombe et se casse le cou. Justin (150) prétend avoir vu son tombeau à Rome, dans l'île du Tibre, avec l'inscription :1 « A Simon le dieu saint. » Ceci montre l'ignorance et

(1) Voir Renan, Origines, t. VII, p. 77.

SIMON LE MAGICIEN a=>7

la légèreté de Justin : l'inscription en question a été retrouvée et porte une dédicace à Semo Sancus, vieux dieu romain qu'un rhéteur comme Justin devait connaître. Mais qui était ce Simon, dont le culte divin est attesté àSamarie? Un nouveau Messie, un concurrent de Jésus? La question reste ouverte. L'école de Tubingue, au xixe siècle, a beaucoup insisté sur les traditions relatives à la rivalité de Pierre et de Simon ; elle a pensé que Simon représentait saint Paul et en a conclu, avec quelque exagération, que la rivalité des deux apôtres était allée jusqu'à la haine la plus féroce. Il suffisait de la haine théologique, que les épîtres de Paul laissent assez voir. Non seulement le groupe des judaïsants de Jérusalem organisa contre lui une sorte de mission, mais on fit circuler sous son nom des lettres fausses (II Thess., 2, 2). Aussi Paul qualifie-t-il ses adversaires de menteurs, de chiens, de suppôts du diable et de faussaires. Ces passages sont à noter à la fin d'un chapitre où, examinant les livres sacrés de l'Église, nous avons presque partout rencontré des faux.

68. J'aurais encore à traiter beaucoup de questions connexes aux précédentes, les premières Apologies adressées par des chrétiens aux empereurs païens, les Actes des martyrs, authentiques en très petit nombre, les « Constitutions » apostoliques; mais ce serait empiéter sur le domaine de l'histoire littéraire. Je terminerai par quelques mots sur l'Antéchrist (plus correctement Antichrist, c'est-à-dire l'ennemi opposé au Christ). Ce nom célèbre paraît tout d'abord dans les lettres de Jean, mais l'idée en est beaucoup plus ancienne, étant

celle du Tiamat babylonien opposé à Marduk. Au dragon du mythe primitif se substitua le principe du mal, qui doit livrer un combat terrible au principe du bien avant l'avènement du royaume de Dieu. Des traces de cette conception se trouvent dans Ézéchiel, dans Daniel, dans Baruch, dans l'Apocalypse. Il en est question dans la seconde Épître aux Thessaloniciens (2, 2-1 1) : « Le jour du Christ ne luira pas avant la venue de l'homme du péché, du fils de la perdition; c'est seulement après sa ruine que viendra le temps du Seigneur. » Le bien une fois personnifié dans le Christ, le mal se personnifia dans l' Antichrist. « Car plusieurs viendront en mon nom, dit Jésus, prétendant être le Christ, et ils séduiront beaucoup de gens. Vous entendrez des guerres et des bruits de guerres; prenez garde de ne pas vous troubler, car il faut que ces choses arrivent; mais ce ne sera pas encore la fin... Tout cela ne sera qu'un commencement de douleurs... Et plusieurs faux prophètes s'élèveront... et il y aura une grande affliction, telle que depuis le commencement du monde il n'y en a point eu... Alors le signe du Fils de l'homme paraîtra dans le ciel ; alors aussi toutes les tribus de la terre se lamenteront en se frappant la poitrine et elles verront le Fils de l'homme venir sur les nuées du ciel, avec une grande puissance et une grande gloire. » (Mt., 24.)

69. Ces lignes terribles portèrent des fruits d'épouvante. De Néron jusqu'à M. Combes, il n'y a pas un , adversaire de l'Église qui n'ait été assimilé à l'Antichrist, dont l'apparition inaugurera l'ère des catastrophes. Luther vit l'Antichrist dans le pape de

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