‹ Orpheus; histoire générale des religionsChapitre 19 sur 283 · VOLTAIRE ET ROUSSEAU · texte numérisé non relu

VOLTAIRE ET ROUSSEAU

et adventice de celle-ci, Rousseau et Voltaire sont d'accord, comme Creuzer est d'accord avec Voltaire pour exagérer le rôle des prêtres dans la création et la diffusion des dogmes. Rousseau écrivit, en 1753, son fameux Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, où il s'efforce de reconstituer, par la seule logique, l'histoire primitive de toutes les sociétés humaines. Il montre d'abord le sauvage isolé, découvrant les rudiments de l'industrie et de la culture, puis le sauvage bâtissant une cabane et fondant ainsi la famille; vient ensuite un ambitieux qui met des bornes autour d'un champ et déclare que ce champ est à lui. D'autres suivent son exemple; il y a bientôt des riches et des pauvres; enfin les riches, craignant pour leur sécurité, s'entendent pour tromper les pauvres en promulguant des constitutions et des lois.

De religion dans tout ce roman, il n'est pas question; mais on sent que Jean-Jacques s'est abstenu d'en parler par prudence. Ces riches imposteurs qui abusent le peuple, en faisant consacrer par lui leurs usurpations, devaient, dans sa pensée, être des prêtres, ou du moins être secondés par des prêtres, de sorte que Rousseau et Voltaire ont en commun l'idée singulière que l'homme, animal religieux par excellence, a pu vivre pendant de longs siècles sans religion et que les sociétés humaines ont été laïques avant que l'esprit de domination et de fraude y introduisît le culte des dieux.

24. Voltaire et Rousseau ne résument pas toute la pensée du xvnie siècle; si j'avais à exposer ici les idées de cette époque sur la religion, je parlerais avec détail

du remarquable ouvrage du président De Brosses (i), qui introduisit dans la science des religions l'idée et le mot de fétichisme.

Les navigateurs portugais, qui entretinrent les premières relations de commerce avec l'Afrique occidentale, avaient remarqué que les nègres de ces pays rendaient une sorte de culte à des dieux matériels, tels que pierres ou coquilles, que les Portugais appelèrent des fétiches, d'un mot de leur langue dérivé du latin factitius (fabriqué) qui désignait de menus objets de piété.

De Brosses, incomplètement renseigné, crut que le culte des fétiches était l'origine de toutes les religions et rapprocha de ces fétiches de nègres les pierres sacrées de la Grèce et de l'Egypte; le fétichisme aurait été le premier pas vers le culte des idoles. Il ignorait que le fétiche du nègre ne vaut pas par lui-même, mais par l'esprit qui est censé y résider; le fétichisme n'est qu'un cas particulier, un développement de l'animisme, et nous savons aujourd'hui que les nègres de l'Afrique occidentale, loin d'être exclusivement fétichistes, connaissent des esprits généraux ou locaux qui sont de véritables dieux et reçoivent un culte en conséquence.

Quelque grave que soit l'erreur où il est tombé, De Brosses eut cependant le mérite de chercher l'origine des religions dans l'étude des tribus sauvages de nos jours. Voltaire et Rousseau parlent aussi volontiers «les sauvages, mais ils les connaissent fort mal.

J5. Peu de temps avant De Brosses, un homme d'es-

(1) De Brosses, Du culte des dieux fétiches, 1760.

IDEES DE FONTENELLE il

prit assez superficiel, Fontenelle, avait publié un petit essai sur l'origine des fables qui resta inaperçu, mais qui est certainement ce que le xvme siècle a produit de plus remarquable sur ce sujet, bien qu'il y soit moins question de religion que de mythologie. C'est de nos jours seulement que M. Andrew Lang, instruit par le hasard d'une lecture, a mis en lumière l'importance et le mérite de ces quelques pages. Fontenelle admet qu'il y a eu de la « philosophie », c'est-à-dire la curiosité de rechercher la cause des phénomènes, même dans les siècles les plus grossiers.

« Cette philosophie roulait sur un principe si naturel qu'encore aujourd'hui notre philosophie n'en a point d'autre, c'est-à-dire que nous expliquons les choses inconnues de la nature par celles que nous avons devant les yeux et que nous transportons à la physique les idées que l'expérience nous fournit... Nous ne faisons agir la nature que par des leviers, des poids et des ressorts De cette philosophie grossière, qui régna nécessairement pendant les premiers siècles, sont nés les dieux et les déesses. Les hommes voyaient bien des choses qu'ils n'eussent pas pu faire, lancer les foudres, exciter les vents,

agiter les flots de la mer Ils imaginèrent des

êtres plus puissants qu'eux et capables de produire ces grands effets.

« Il fallait bien que ces êtres-là fussent faits comme les hommes; quelle autre figure eussent-ils pu avoir? De là vient une chose à laquelle on n'a peut-être pas encore fait de réflexion : c'est que, dans toutes les divinités que les païens ont imaginées, ils ont fait

dominer l'idée du pouvoir et n'ont eu presqu'aucun égard ni à la sagesse, ni à la justice, ni à tous les autres attributs qui suivent la nature divine. Rien ne prouve mieux que ces divinités sont fort anciennes... Il n'est donc pas surprenant qu'ils aient imaginé plusieurs dieux, souvent opposés les unb aux autres, cruels, bizarres, injustes, ignorants... Il fallait bien que ces dieux se sentissent du temps où ils avaient été faits... Les païens ont toujours copié leurs divinités d'après eux-mêmes; ainsi, à mesure que les hommes sont devenus plus parfaits, les dieux le sont devenus aussi davantage... Les premiers hommes ont donné naissance aux fables, sans qu'il y eût pour ainsi dire de leur faute. »

Nous voici loi n des prêtres fourbes de Voltaire ! Tout, dans cet essai, n'a pas la même valeur; mais combien Fontenelle est en avance sur son temps — que dis-je? sur la plupart des savants du xixe siècle — lorsqu'il reconnaît la spontanéité des créations mythiques et explique, par la nature même de l'esprit humain, les analogies qu'elles présentent chez les peuples les plus éloignés et les plus divers!

« On attribue ordinairement l'origine des fables à l'imagination vive des Orientaux ; pour moi, je l'attribue à l'ignorance des premiers hommes... Je montrerais, s'il le fallait, une conformité étonnante entre les fables des Américains et celles des Grecs... Puisque les Grecs, avec tout leur esprit, lorsqu'ils étaient encore un peuple nouveau, no pensèrent point plus raisonnablement que les Barbares de l'Amérique, il y a sujet de croire que les Américains seraient venus

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