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L'INQUISITION

d'une massue pour assommer ses ennemis et non d'une lance, « disant qu'il serait irrégulier s'il versait le sang humain. » (i) Mais l'Inquisition trouva un biais pour être sanguinaire sans i irrégularité ». Quand elle jugeait qu'un accusé méritait la mort, elle lui déclarait que l'Église ne pouvait plus rien pour lui, qu'il était retranché de l'Église et abandonné au bras séculier, c'est-à-dire aux magistrats civils. Ceux-ci avaient ordre de le brûler vif; s'ils hésitaient, l'Église les menaçait d'excommunication. Elle joignait ainsi l'hypocrisie à la cruauté. Cela n'a pas empêché, au xixe siècle, des sophistes, comme Joseph de Maistre, d'affirmer que l'Église n'a jamais versé le sang; elle se contentait d'obliger le pouvoir civil à le répandre ! Non seulement la papauté est responsable de l'Inquisition, mais elle a encouragé et excité ses fureurs; l'horrible peine du feu a été formellement prescrite par elle (1231) et des indulgences ont été promises à ceux qui apporteraient des fagots pour les bûchers. Comme une bonne vieille, à Constance, en disposait un sur lebûcherdeJeanHuss : « O sainte simplicité ! » dit en souriant le martyr.

76. Quelque effroyables que soient les supplices infligés par l'Inquisition — et la détention à vie dans des geôles infectes était peut-être plus cruelle que le bûcher — sa procédure fut plus abominable encore. L'accusé, le plus souvent un pauvre diable illettré, ne pouvait avoir d'avocat, car cet avocat aurait été accusé de 1 faire obstacle » à l'Inquisition et, par suite, poursuivi et ruiné à son tour. Il ne savait pas ce dont on

(1) Voltaire.

l'accusait, ne connaissait pas les noms des témoins à charge, ni leurs divers témoignages. On lui posait des questions captieuses, on lui tendait des pièges, on l'amenait à s'accuser lui-même; s'il résistait, on lui appliquait la torture, qu'il n'était pas permis de renouveler, mais qu'on prétendait continuer, même après un long intervalle, quand elle n'avait pas produit l'effet voulu. Nous possédons des manuels à l'usage des Inquisiteurs, avec des canevas d'interrogatoires; ce sont des monuments d'astuce et de fourberie. Le but principal de la torture était d'obliger l'accusé à dénoncer ses complices ou ceux qui partageaient ses erreurs; on conçoit combien d'innocents ont dû être traînés devant ces tribunaux qui, pour comble d'infamie, profitaient des confiscations de biens qu'ils prononçaient et en faisaient profiter le Saint-Siège. On pouvait intenter un procès pour hérésie à un homme mort depuis quarante ans et, s'il était jugé coupable, faire déterrer et brûler son corps, dépouiller tous ses héritiers de leurs biens, réduire sa famille à la misère et au désespoir. Tel fut le régime que l'Inquisition dominicaine établit dans le midi de la France et qu'elle étendit, quand elle le put, aux autres pays de la chrétienté.

77. Nous parlons ici de l'Inquisition du moyen âge, dite pontificale parce qu'elle dépendait du Saint- Siège, et nous nous occuperons plus loin de l'Inquisition royale d'Espagne, la seule que connaisse un peu le grand public. La première a été la plus atroce et la plus impitoyable. Elle fit brûler par milliers des Albigeois, des Vaudois, des franciscains, des hussites, des

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sorcières ; elle se mit bassement au service des autorités politiques pour satisfaire leurs cupidités et leurs vengeances, comme lorsqu'elle fit brûler les templiers innocents, Jeanne d'Arc innocente; elle porta partout la désolation et la terreur, jusqu'à ce que les rois, dégoûtés de ses procédés autoritaires, lui eussent peu à peu interdit l'accès de leurs États. On se demande comment de pareilles horreurs ont pu être supportées, par une partie de l'Europe, pendant des siècles. Cela s'explique par l'idée que l'Église avait enracinée profondément au cœur des populations : l'hérésie, crime contre Dieu, était le plus grand des crimes et exposait une ville, une province, une nation à la colère céleste, à la peste, à la famine, aux inondations, si elle n'était pas immédiatement et impitoyablement réprimée. L'hérétique devait être traité comme un pestiféré, ou plutôt comme les vêtements d'un pestiféré qu'on jette au feu sans scrupule. D'autre part, le spectacle de ces exécutions solennelles, de ces carnages auxquels on accourait comme à des fêtes, endurcissait les coeurs, réveillait les instincts ataviques de férocité et rendait la populace indifférente au spectacle des souffrances d'autrui. A vrai dire, ce n'est pas la durée de l'institution inquisitoriale qui surprend, mais le fait qu'il ait été possible d'y mettre fin.

78. Sauf en Espagne, où elle commença à fleurir vers cette époque, l'Inquisition était fort discréditée au début du xvie siècle; c'est une des raisons du succès relatif de la Réforme. S'ils s'étaient trouvés en présence des inquisiteurs tout-puissants du xme siècle, les Réformés auraient eu le même sort que les Albigeois.

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79. Satan est partout, au moyen âge, à la fois comme dieu du mal et comme distributeur des richesses terrestres. Ce n'est pas l'Église qui a créé cette croyance, pas plus que l'opinion suivant laquelle certaines femmes, ayant fait un pacte avecle diable, se rendaient au sabbat sur des montures grotesques et y acquéraient des pouvoirs redoutables de maléfice. Il y a, dans ces superstitions tenaces, un vieux fonds païen et germanique. Mais l'Église, mieux instruite, n'aurait pas dû les partager. Non seulement elle les partagea, mais ses théologiens en firent un système et, se fondant sur un verset de l'Exode : « Tu ne laisseras pas vivre une sorcière », elle organisa, avec l'aide de l'Inquisition, la chasse aux sorcières, excitant le pouvoir civil à l'imiter. Dénoncées par des commérages, soumises à d'affreuses tortures, des malheureuses avouaient qu'elles avaient été au sabbat et racontaient des orgies imaginaires. On les brûlait en foule; les supplices échauffaient les imaginations et déliaient les langues. « Tous les inquisiteurs qui reçurent mandat d'étouffer la sorcellerie furent d'actifs missionnaires qui contribuèrent à la répandre. Les esprits se familiarisaient avec l'idée que les sorcières entouraient les hommes de leurs embûches et que la moindre infortune, le moindre accident résultaient de leur malignité. En quelque lieu que passât un inquisiteur, il se voyait accablé de dénonciations, accusant quiconque pouvait être présumé coupable, depuis les jeunes gens jusqu'aux vieilles femmes. L'épidémie reçut une impulsion formidable de la bulle Summis desiderantes, lancée par Innocent VIII le 5 décembre 1484. Le pape y constate

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avec douleur que tous les territoires germaniques sont remplis d'hommes et de femmes exerçant contre les fidèles le pouvoir malfaisant attribué à la sorcellerie; il en décrit les effets avec une terrifiante abondance de détails... Contester la réalité de la sorcellerie, c'était donc mettre en doute l'autorité du Vicaire de Jésus- Christ. » (i)

Sous le sceptique Léon X, l'ami de Bembo et de Raphaël, des centaines de sorcières furent brûlées dans les vallées lombardes et vénitiennes. Mais ce fut surtout en Allemagne que la rage des inquisiteurs dominicains amoncela les victimes. Deux d'entre eux publièrent un livre stupide, Le marteau des sorcières, indiquant les signes auxquels on pouvait reconnaître ces femmes et les moyens de leur extorquer des aveux. Tout le xvie et tout le xvne siècle sont remplis d'exécutions de sorcières; on évalue à ioo ooo le nombre des Allemandes jetées au feu. S'il est vrai que les tribunaux civils se montrèrent, en cette matière, plus crédules et plus barbares encore que les tribunaux ecclésiastiques, s'il est vrai que les protestants furent tout aussi acharnés que les catholiques — même en Amérique, en plein xvme siècle — il n'en reste pas moins avéré que l'Église romaine, en donnant une consécration officielle aux poursuites pour sorcellerie, en déléguant ses inquisiteurs pour la réprimer, porte devant l'histoire la responsabilité d'une frénésie meurtrière, dont la raison reste confondue et humiliée. (2)

(1) Lea, Histoire de V Inquisition, t. III, p. 540.

(2) La plus célèbre affaire de possession au xvnc siècle fut celle d'Urbain Grandier. Ce curé fut accusé d'avoir ensorcelé les

80. Un seul grand schisme réussit avant la Réforme : ce fut celui de l'Empire d'Orient.

Byzance étant devenue, depuis Théodose, la « nouvelle Rome », il était naturel qu'elle affirmât d'abord sa suprématie à l'égard des autres églises orientales, en particulier de celle d'Alexandrie. Vers 500, Tévêque de Constantinople reçut de l'empereur le titre de patriarche œcuménique, c'est-à-dire de patriarche de l'Empire (non de l'univers, comme on affecta de le croire à Rome). L'Église d'Occident rendit service à l'Église d'Orient dans l'affaire des images, où le septième et dernier concile avant le schisme, celui deNicée, mit fin à la querelle des Iconoclastes (787). Mais bientôt les prétentions de Rome à gouverner la chrétienté furent jugées intolérables à Constantinople. Dès le ixe siècle, le patriarche Photios s'élevait contre les innovations de l'Église romaine; la lutte s'envenima par suite du désaccord sur la procession du Saint- Esprit. Le Saint-Esprit procède-t-il à la fois du Père et du Fils? Il procède du Père seulement, disaient les Orientaux. C'est la querelle dite du Filioque. On

Ursulines de Loudun, en jetant une branche de laurier au milieu de leur couvent. Poursuivi avec un acharnement atroce par le conseiller Laubardemont, créature de Richelieu, il fut reconnu coupable de magie noire et brûlé vif (1634). Ce qu'il y a de plus extraordinaire dans cette histoire, c'est que le cardinal de Richelieu, qui inspira toute la procédure, paraît avoir cru de bonne foi qu'un curé pouvait ensorceler des religieuses. Cinquante ans après, Bossuet ne parle jamais de sorcellerie.

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