MYTHOLOGIE IRLANDAISE
« corbeau » (p. 168) (x). M. d’Arbois a interprété, par la mythologie irlandaise, certains monuments
figurés de la Gaule. Ainsi, dans un bas-relief de Paris,
le bûcheron serait Cûchulainn, qui coupe des arbres pour arrêter l’ennemi ; le taureau serait l’animal divin qui s’appelle en irlandais Donn, et les trois grues seraient trois formes d’une déesse qui, sous l’aspect d’un oiseau, vient prévenir le taureau du danger qui le menace. Toutefois, on ne peut dire que la preuve soit faite ; on s’attendrait à des contacts beaucoup plus nombreux et plus précis.
34. L’épopée irlandaise comprend trois cycles. Le premier raconte l’invasion de l’île par des gens à tête de chèvre, les Fomoré. Le second a pour sujet l’enlèvement d’un taureau divin et des vaches dont il est comme le chef; les personnages principaux sont le roi Conchobar, son neveu Cûchulainn, fils de Lug et d’une mortelle, et la sage reine Medb (la Mab de Shakespeare) . Les mœurs sont à peu près celles des héros homériques; les guerriers combattent sur des chars. Le troisième cycle est celui qui, passant d’Irlande en Écosse, y a donné naissance à la littérature dite ossianique. Macpherson, en 1760-63, publia en anglais des poèmes attribués au vieil aveugle Ossian, racontant les exploits de Finn mac Cumail (Fingal) et de ses Fianna ou fénians. Ossian (Ossin) est le fils de Finn. Ces poèmes, soi-disant traduits du gaélique, eurent un succès immense. Gœthe, Napoléon, Chateaubriand les lurent avec passion; Musset et bien d’autres les
(x) Lugdunum est plus probablement «la coHine lumineuse. »
LES CELTES OU GALLOIS
imitèrent; mais il est aujourd’hui avéré que, si le fond est bien irlandais, tout ce que le xixe siècle y a trouvé de sublime est l’œuvre de Macpherson.
35- Dans le cycle deCûchulainn, il y a des éléments très archaïques, que les remaniements chrétiens n’ont pas fait disparaître, bien qu’ils aient effacé toute mention des cultes païens. Le taureau sacré est la septième incarnation d’un porcher des dieux qui avait été successivement corbeau, phoque, guerrier, fantôme et ver (i) ; c’est là un vestige curieux de la métempsychose celtique. Le nom de Cûchulainn signifie le chien de « Culann », forgeron dont Cûchulainn avait tué le chien ; le héros irlandais ne doit pas manger de chien, ce qui est un tabou probablement totémique. Bien Illégalement païen par ses origines, le cycle ossianique a conservé moins de traces des vieilles croyances; toutefois, il y est aussi question des Druides. La tradition païenne est encore plus effacée dans les romans gallois dits Mabinogion (2) (xne siècle); pourtant, la magie et les métamorphoses y tiennent une grande place. Quoique remaniée, cette littérature n’est pas frauduleuse. Il n’en est pas de même des prétendus « mystères bardiques » que publièrent des Gallois au xvme siècle et qui ont trompé Michelet et Henri Martin. La dernière, fraude littéraire commise dans le domaine celtique est le Barzaz-Breiz (3), publié par Hersart de la Villemarqué (1839); tout n’y
(1) Revue celtique, 1907, P- 17-
(2) Mabinogi., jeune barde (suivant Rhys).
(3) Barzaz-Breiz, chants des bardes bretons.
SURVrVANCES PAÏENNES EN FRANCE 183
est pas apocryphe, mais ce qu’il y a d’intéressant est interpolé ou faux.
36. Cette esquisse rapide des religions de la Gaule serait trop incomplète, si je ne faisais du moins allusion aux survivances païennes qui, malgré les défenses des conciles (depuis 567) et les efforts de l’Église, se sont maintenues dans nos campagnes. Sylphes, gnomes, feux follets, farfadets, nains, crions, poulpiquets, fées, loups-garous, etc., sont autant de souvenirs vivants du passé celtique et même préceltique; le plus populaire des géants français, Gargantua, est probablement celte et la popularité qu’il doit à Rabelais n’est qu’un renouveau. Les pierres, les sources, les animaux ont leurs légendes, parfois pénétrées d’éléments chrétiens, mais dont le fond païen reste reconnaissable. Les chênes bénits, les herbes cueillies à la Saint-Jean, les ex-voto suspendus aux branches, les guérisons obtenues en passant à travers le trou d’une pierre ou la fente d’un arbre, tout cela, avec mille autres croyances du même ordre, prolonge jusqu’à nous les illusions tenaces du passé. Quand les paysans sautent ou font sauter leurs bêtes à travers les flammes des feux de la Saint- Jean, ils pratiquent un vieux rite celtique, comme lorsqu’à Paris, au xvie siècle, on jetait des chats dans les bûchers, ou qu’à Tours, en 1900 encore, on brûlait à la même date un mannequin de paille appelé babouin. Le panthéon romain est bien mort, parce qu’il n’a jamais vécu que d’une vie artificielle; mais le polydémonisme de la vieille Gaule est toujours vivace, parce qu’il a poussé des racines profondes dans notre sol.
Les Germains et les Scandinaves.
1. Le paganisme germanique a survécu de cinq siècles au paganisme celtique; nous sommes, par suite, bien mieux informés à son sujet. Malheureusement, la qualité de nos documents laisse à désirer, surtout pour la période finale, où ils sont d’ailleurs les plus abondants.
2. Ces documents peuvent se classer en trois groupes : i° les textes des auteurs classiques, en particulier de César et de Tacite; 2° les œuvres qui nous font connaître la mythologie Scandinave ou norroise. Sagas et Eddas; 30 les traditions et les usages populaires, les uns recueillis et observés à une époque relativement récente, les autres connus par les prohibitions de l’Église et par des espèces d’interrogatoires compilés à l’usage des prêtres qui confessaient les Germains convertis au christianisme. On demandait à l’un d’eux: « Avez-vous fait ou cru telle ou telle chose, observé tel ou tel rite païen? » Ces manuels pénitentiels sont très instructifs; on y prend, comme sur le fait, le paganisme germanique dans sa ténacité populaire, survivant à la prédication chrétienne.
3. César ne connaît que trois dieux germaniques, h Soleil, la Lune et Vulcain. Le dieu guerrier des Celte? ayant parfois été identifié à Vulcain, il est probable que César a entendu parler du Mars germanique, dont