Maisunepuissancemystérieuserétablitl’ordre
Une terre nouvelle sort du sein des flots, belle et ver-
ûoyante. Les dieux ressuscitent, et Balder avec eux. Ils se réunissent dans des banquets sans fin, où ils parlent de leurs combats et méditent les oracles du dieu suprême. » Ainsi tout finit ou tout continue pour le mieux.
40. Balder, dont la résurrection assure le bonheur du monde, fait penser à Jésus, mais peut être une conception indépendante; quant aux autres personnages, ce sont bien des guerriers marqués à la dure empreinte des Vikings. Odin lui-même, le père des sages conseils, est avant tout un dieu de la guerre. A sa suite marche une troupe de déesses belliqueuses, les Walkyries, dont la mission est de choisir les guerriers qui tombent dans les batailles et qui seront admis au banquet des dieux, dans le palais de la Walhalla. Mourir dans son lit est une honte pour un guerrier. Voilà des idées bien peu chrétiennes.
41. Cette mythologie Scandinave a quelques points communs avec le fonds germanique que nous connaissons par des textes antérieurs. Des noms, d’abord : Odin, Tyr, Thor, Freya; peut-être aussi la conception d'Yggdrasill, qui ressemble à l’Irminsul des Saxons. Enfin, l’idée que le monde doit périr par le feu se retrouve dans la mythologie celtique; ce peut donc être un emprunt fait anciennement par les Germains aux Celtes. Le reste est isolé ou s’explique par des légendes chrétiennes, greffées sur le vieux tronc Scandinave. Ainsi Loki ne rappelle pas seulement par son nom le Lucifer chrétien; Balder a probablement emprunté des traits à Jésus ; l’aveugle Hoeder s’est modelé sur le Longinus de la légende, soldat
LE BEOWULF
aveugle qui perce le Christ de sa lance. L’histoire du gui fatal est celtique et britannique, non pas norvégienne, car il n’y a pas ou presque pas de gui en Norvège. Pourtant, c’est aller beaucoup trop loin que de voir, par exemple, dans - la Voluspa tout entière, un écho de l'Apocalypse de saint Jean. Certains savants Scandinaves du xixe siècle ont cédé à une sorte de chauvinisme à rebours. Alors que leur pays peut se vanter d’une civilisation originale, des plus belles pierres polies, des plus belles épées de bronze, des incomparables décors de l’art des Vikings, ils ont cru devoir chercher dans le sud de l’Europe l’origine et comme les titres de noblesse de toutes les admirables manifestations du génie nordique. C’est pourtant bien assez que ce génie ait été étouffé par une religion mi-orientale, mi-romaine, dont il a gardé les éléments orientaux après s’être débarrassé, par la Réforme, des éléments romains. Laissons-lui l’honneur d’avoir donné au monde les conceptions eschyléennes de la Voluspa, auxquelles rien n’est comparable, avant Dante, dans tout le moyen âge occidental.
42. Des vieux poèmes germaniques recueillis par Charlemagne, pas une ligne n’est venue jusqu’à nous; mais il nous reste des compositions qui, bien que de rédaction postérieure, mettent en œuvre des éléments assez anciens. La première en date est le Beowulf anglo-saxon (xe siècle), récit de la lutte entreprise par le héros gothique Beowulf contre le démon des eaux Grendel, qui a enlevé et dévoré 30 compagnons du roi de Danemark. Grendel est vaincu; puis Beowulf
attaque un dragon, gardien de trésorsdans une caverne, et meurt d’une blessure reçue par lui en tuant le monstre. « Un souffle d’air frais et matinal » traverse ce poème d’une austère simplicité. Nous trouvons ensuite, au début du xme siècle, les épopées proprement germaniques, mises en œuvre, mêlées d’éléments chrétiens, de six cycles épiques : celui de Siegfried, qui combat un dragon, délivre Grimhild et meurt à la fleur de l’âge; celui de Dietrich de Berne, qui est le roi des Goths Théodoric; celui d’Etzel, qui est le roi des Huns Attila; celui de Hettel, le roi des Hegelings, et de sa fille Gudrun; enfin, le cycle lombard du roi Rother. Les trois premiers cycles ont formé le poème des Nibelungen, le cinquième celui de Gudrun. Quant aux belles histoires de Parzival et de son fils Lohengrin, le chevalier du cygne, devenues si populaires grâce à Wagner, elles ne sont pas germaniques d’origine. La légende du saint Graal, centre du Parzival de Wolfram d’Eschenbach (xm® siècle), a été celtique d’abord, puis française; Wolfram indique lui-même, comme sa source, le provençal Guyot. Parzival est un chevalier français, Perceval; Lohengrin n’est pas autre chose que le chevalier lorrain (Garin). Quelque intérêt que ces légendes puissent offrir pour l’histoire des idées religieuses, elles ne nous arrêteront pas ici, non plus que les chansons de geste françaises et provençales dont elles sont l’écho.
Les Slaves.
1. Les Slaves baltiques, les Slaves du nord, les Polonais et les Russes occupent, à l’est de l’Europe, une immense étendue de territoire. Pas plus que les Germains et les Celtes, ils n’ont eu, dans l’antiquité, de religion unique, et leurs religions particulières nous sont d’autant plus mal connues que la littérature païenne des Slaves a péri. Nos meilleures informations sont dues aux prêtres qui les ont convertis depuis le IXe siècle; parmi les textes plus récents, il en est qui sont suspects de fraude.
2. Les folkloristes ont beaucoup travaillé sur ce domaine et ont ramassé de nombreux matériaux sur les contes, les rites superstitieux et la magie des Slaves. Cette dernière est encore très en honneur; l’influence des chamans mongols y est pour quelque chose. Dans ce qui suit, je ferai abstraction des cultes naturalistes et populaires, pour ne pas répéter ce que j’ai dit au sujet des Celtes et des Germains; je me contenterai d’indications rapides sur les dieux slaves et la manière dont on les a honorés et figurés.
3. Les mots signifiant dieu (bog), démon (besu). prière ( modliti ) et paradis (raj) sont communs à toutes les lahgues slaves. Le mot bog (persan baga, sanscrit bhaga ) implique l’idée de richesse et de puissance; besu dérive de la racine bi, frapper: modliti est apparenté à
LES SLAVES
modla, qui signifie tantôt « prière », tantôt « idole ». Le prêtre, chez les Russes, est le « sacrificateur »; le magicien est « celui qui murmure des paroles », « celui qui fait des enchantements » ou « celui qui trace des signes » (comparez les runes Scandinaves).
4. « Les Slaves, dit Procope, estiment qu’il y a un dieu producteur de la foudre et seul maître de l’univers ; ils lui sacrifient des bœufs et toute espèce de victimes. Ils ne connaissent pas le Destin... Quand ils sont menacés de mort, ils promettent, s’ils échappent, d’offrir un sacrifice et pensent racheter ainsi leur vie. Ils adorent en outreles fleuves etlesnymphes et d’autres divinités et font des divinatiops en leur sacrifiant. » Dans un traité conclu, en 945, entre les Slaves et les Grecs, le dieu suprême est appelé Perunu et le dieu des troupeaux Volusu. A Kieff, vers 980, il y avait une idole en bois de Perunu, avec tête d’argent et barbe d’or, tenant en main une pierre de foudre, entourée des idoles d’autres dieux; on leur offrait des sacrifices humains et l’on entretenait, en leur honneur, un feu perpétuel. Wladimir, converti au christianisme en 988, fit attacher la statue de Perunu à la queue d’un cheval et ordonna de la traîner dans le Dnieper.
5. Chez les Slaves baltiques, le nom du jeudi Jovis dies ) est Perendan, ce qui implique, pour le dieu du ciel et de la foudre, un nom analogue à Perunu. Faut-il identifier Perunu au dieu lithuanien de l’orage Perkunas? Cela est douteux; mais il reste que le dieu suprême des Slaves, mentionné par Procope, était un dieu foudroyant et frappeur (de pera, « je frappe »). Il avaF pour arbre sacré le chêne, témoin tir texte