‹ OrpheusChapitre 194 sur 359 · L’ESPRIT DE L'ÉVANGILE · texte numérisé non relu

L’ESPRIT DE L'ÉVANGILE

fragilité. Mais il y a plus. Dans Isaïe (50,6), le Juste est flagellé, couvért de crachats; plus loin (53, 5), il souffre et il est meurtri pour racheter les iniquités des hommes. Dans le Psaume 22, le Juste persécuté dit que ses ennemis tirent au sort ses vêtements : ce détail a pris place dans l’histoire de la Passion, où il a été introduit pour « vérifier »la prophétie. Mais le J uste dit aussi : « Ils m’ont percé aux mains et aux pieds », c’est-à-dire : « Ils m’ont mis en croix. » Si l’on ne veut pas user de deux poids et de deux mesures, il faut reconnaître que ce verset du Psaume petu être l’origine de la tradition qui fait crucifier Jésus. Que reste-t-il alors de toute l’histoire évangélique, depuis l’étable de Bethléem jusqu’au Golgotha?

41. Il reste le christianisme, c’est-à-dire non seulement « un grand établissement », mais l’élan spirituel le plus puissant qui ait transformé les âmes et continue à. évoluer en elles. Cette influence est due, pour une part, à la beauté tantôt idyllique, tantôt tragique de la légende, mais plus encore à ce qu’on appelle la morale de l’Évangile, telle qu’elle se dégage des paraboles et des discours attribués au Sauveur. « L’esprit -de l’Évangile, dit avec raison l’abbé Loisy (1), est la plus haute manifestation de la conscience humaine cherchant le bonheur dans la justice. » Assurément, la morale chrétienne n’est pas originale, pas plus qu’aucune morale religieuse ou laïque; elle est celle des écoles juives d’alors, d’un Hillel ou d’un Gamaliel; mais elle paraît, dans les Évangiles, dégagée de toute .scolastique, de tout pédantisme ritualiste, robuste et (1) Loisy, Quelques lettres, p. 71.

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simplement vêtue comme il sied à une doctrine qui ’iart pour la conquête du monde. C’est la morale de .'école sans l’école, purifiée et comme filtrée dans de' âmes ardentes, avec tout le charme et toute la force de persuasion des conceptions populaires. Elle n’est pas sociale, elle néglige les devoirs de l’homme envers la cité, parce qu’elle tend à la perfection, à la pureté individuelle; mais elle prépare l’homme à mieux remplir ses devoirs sociaux en condamnant la haine et la violence, en enseignant la fraternité. Il est absurde de dire que cette morale est contre la nature : la bonté Test aussi. Mais la morale chrétienne n’a été que la règle de conduite, d’ailleurs toujours mal observée, du christianisme; il était réservé à saint Paul de superposer à cette douce éthique l’âpre doctrine du péché originel, de la rédemption et de la grâce, qui suscitera dix-huit siècles de disputes stériles et pèse encore sur l’humanité comme un cauchemar.

42. Les Évangiles dits apocryphes se divisent en deux classes : les uns, dits dogmatiques, racontent, comme les Synoptiques, la vie entière de Jésus; les autres, dits légendaires, n’en traitent que des épisodes. Les premiers, que les Pères de l’Église du 111e siècle citent souvent au même titre que les canoniques, ont été détruits sans doute intentionnellement, parce qu’ils appartenaient à des sectes dissidentes; mais on a retrouvé dans un tombeau d’Égypte (1886) une partie de l’Évangile dit de Pierre, comprenant la Passion et

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la Résurrection. Cet Évangile est très probablement identique à celui des Égyptiens, que les Pères ont cité et dont ils ont conservé des extraits ; il a dû être écrit en Égypte, peut-être à Babylone (le Viein: Caire). Nous avons aussi des fragments de l’Évangile selon les Hébreux, dont la perte est particulièrement regrettable, puisqu’il avait été écrit pour les communautés judéo-chrétiennes de Palestine. C’est là quese trouvait primitivement l’épisode de Jésus pardonnant à la femme adultère qui, depuis le IVe siècle, a été inséré dans l’Évangile de Jean (8, 3-1 1) . Cet Évangile doit sans doute être distingué de celui des Ébionites ( Ebionim , les pauvres), secte juive antérieure au christianisme où se développa une doctrinegnostiquc. Un contemporain de saint Jean, Cérinttie, dont nous ne savons malheureusement presque rien, était considéré comme l’auteur d’un Évangile; on lui attribua, dès l’antiquité, celui de saint Jean, qui serait une édition revisée du sien.

43. Les Évangiles légendaires que nous avons conservés sont des écrits gnostiques expurgés; on n’y a laissé que des inepties inofïensives pour le dogme, quoique singulièrement blessantes pour le goût. Dans l’Évangile de l’Enfance ou de Thomas, Jésus est un petit démon malicieux et vindicatif; les miracles des Évangiles apocryphes sont dignes des Mille et une nuits. La tolérance de l’Église pour ces récits eut pour effet qu’ils se répandirent beaucoup et furent traduits dans toutes les langues; la littérature et l’art s’en inspirèrent. Beaucoup de traits restés populaires de l’histoire évangélique n’ont d’autres garants que les

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apocryphes: telles sont l'histoire de Joachim et d’Anne, parents de Marie, celle du mariage de la Vierge, de la naissance de Jésus dans une caverne, où il est adoré par un bœuf et par un âne, delà descente de Jésus aux Enfers (1), de la mort ou dormition de Marie.

44. En dehors de ces textes nous avons un recueil considérable de pnvoles (en grec logia ) attribuées à Jésus, les unes rapportées par les auteurs des premiers -siècles, les autres formant de petits recueils qu’on a découverts de nos jours en Égypte. Les paillettes d’or sont rares dans cette poussière d’ Évangiles; il y a même une très longue phrase de J ésus, conservée par Papias, c’est-à-dire par un très ancien auteur, qui n’est qu’une absurdité d’un bout à l’autre. Nos Evangélistes ont fait un choix heureux dans les apports confus de la tradition ; il faut lire les apocryphes pour les apprécier.

45. Les Actes des Apôtres sont l’œuvre du même rédacteur que notre troisième Évangile; ils ont dû ■être écrits vers 95. C’est une compilation qui renferme des éléments précieux sur une partie des voyages de saint Paul, empruntés à un journal sans doute authentique de Luc; ces éléments se distinguent du reste par l’emploi du mot nous dans la narration. Le reste est de valeur très inégale et ne peut être attribué à un disciple de Paul, dont les Épîtres et la doctrine propre y sont entièrement ignorées. Le souvenir de la rivalité de Pierre et de Paul y est effacé à dessein, dans

(1) Cette croyance, à laquelle fait allusion la première Êpître de Pierre (3, 18), s’accrédita au iv° siècle.

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