THÉORIE DE LA RÉVÉLATION II
18. La théorie de la révélation se fonde sur la Bible; pour n’être point accusé d’en offrir une caricature, j’emprunte le plus possible les expressions mêmes d’un théologien libéral, l’abbé Bergier, qui écrivit les articles théologiques pour Y Encyclopédie méthodique de Panckoucke (1789). — En donnant l’être à nos premiers parents. Dieu leur enseigna par lui-même ce qu’ils avaient besoin de savoir; il leur révéla qu’il est le seul Créateur du monde, en particulier de l’homme; qu’ ainsi il est leur seul bienfaiteur et leur législateur suprême. Il leur apprit qu’il les avait créés à son image et à sa ressemblance, qu’ils étaient, par conséquent, d’une nature très supérieure à celle des brutes; puisqu’il soumit à leur empire tous les animaux. Il leur accorda la fécondité par une bénédiction particulière, et il fut bien entendu qu’ils devaient transmettre à leurs enfants les mêmes leçons que Dieu daignait leur donner. Malheureusement, les hommes, à l’exception d’un très petit nombre de familles, furent infidèles aux leçons divines et, abandonnant le culte d’un Dieu unique, tombèrent dans les égarements du polythéisme. Toutefois, le souvenir d’un si haut enseignement ne se perdit pas entièrement. Ainsi s’explique que l’idée même d’une divinité tutélaire se retrouve, sous des formes diverses, chez tous les peuples. Ce n’est pas aux lumières naturelles de la raison, mais à la révélation seule que l’humanité est redevable de la connaissance de Dieu et de la religion.
19. Quelque étrange que soit cette doctrine, elle a pour elle l’autorité de tous les grands théologiens de l’Église et il s’est même trouvé, au xixe siècle, un sa-
L'ORIGINE DES RELIGIONS
vant laïc, un excellent helléniste, Creuzer, pour la renouveler sous une forme un peu différente. Creuzer enseignait qu’à une époque très lointaine, en Asie ou en Égypte, une caste sacerdotale s’était trouvée en possession de hautes idées religieuses et morales {l’unité divine, l’immortalité de l’âme, les sanctions ultra-terrestres), mais qu’elle avait cru, pour les rendre plus accessibles au vulgaire, devoir les exprimer par des symboles. Ces symboles avaient bientôt été pris à la lettre et considérés à tort comme la formule adéquate des connaissances de l’humanité sur le monde invisible. De là les fables absurdes du polythéisme grec ; de là aussi l’enseignement secret des mystères, où les initiés étaient admis aux bienfaits d’une religion plus pure, celle de l’âge d’or de l’humanité. Moins d’un siècle nous sépare de l’époque où un professeur de l’Université de H eidelberg pouvait propager, du haut de sa chaire et dans ses ouvrages, d’aussi extravagantes fantaisies (i).
20. Creuzer, qui écrivait vers 1810, au milieu de la renaissance religieuse dont Chateaubriand avait été le prophète, croyait réfuter ainsi les doctrines sèches et prosaïques du xvrne siècle. En réalité, il lui arriva ce qui arrive toujours aux hommes qui, élevés dans un certain milieu intellectuel, ne peuvent pas, quoi qu’ils fassent, se dégager des préjugés qu’ils y ont reçus. Creuzer attribue, dans son explication de l’origine des mythes et des cultes, un grand rôle au sacerdoce. Les prêtres, en possession de vérités supérieures, les auraient habillées avec art pour en assurer la diffusion.
(i) Voir Léo Joubert, Essais de critique, p. iio sq.