LE CULTE DE LA VIERGE
C’est à cette époque que des documents, fabriqués au XVe siècle, placent un singulier miracle : la maison [casa) de la Vierge à Nazareth aurait été transportée par des anges en Dalmatie (1291) et de là à Lorette, où elle devint le centre d’un pèlerinage fructueux qui attire, aujourd’hui encore, plus de cent mille fidèles. Pour que rien ne manque à ces rites païens, beaucoup de pèlerins se font tatouer les bras d’une figure bleue de la Vierge de Lorette. Bien d’autres sanctuaires, qui subsistent encore, ont dû leur fondation et leur prospérité à la mariolâtrie. Deux éléments principaux ont contribué à la formation de ce culte : l’estime où était tenu le célibat, et la nécessité d’un idéal féminin dans le panthéon chrétien. L’amour inassouvi des religieux y trouva son aliment, comme la galanterie romanesque des chevaliers. Marie devint l’intermédiaire par excellence entre l’humanité souffrante et le Christ glorifié, qui lui céda de plus en plus son rôle d’intercesseur pour être sollicité par elle à son tour.
41. Mais Marie a-t-elle été infectée, à sa naissance, par le péché originel? Si oui, comment ne l’a-t-elle pas transmis à Jésus? On se tira de là, au xne siècle, par l’hypothèse de la conception immaculée de Marie, qui signifie, non ce qu’en pense le grand public, mais qu’au moment où l’âme de Marie s’incorpora, une grâce particulière la préserva de la contagion du péché. Cette doctrine fut soutenue par Duns Scot contre saint Thomas, par les franciscains contre les dominicains, par les jésuites contre les jansénistes; elle .devint article de foi, dans l’Église romaine, en 1854. L’Église grecque, quoique mariolâtre, ne Ta pas
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admise; quant aux églises réformées, sauf le ritualisme anglais, elles ont le culte marial en horreur.
42. Pour combattre la nouvelle opinion, les dominicains de Berne, au début du xvie siècle, choisirent un jeune homme faible d’esprit, apprenti tailleur, et firent apparaître à ses yeux Marie elle-même, qui protesta contre la conception immaculée. La fraude fut découverte et quatre dominicains jetés au feu (1509). Auparavant, les dominicains s’étaient servis de sainte Catherine de Sienne, à laquelle la Vierge révéla qu’elle était née dans le péché; mais, à la même époque (1375), les franciscains eurent une sainte à eux, Brigitte, à qui la Vierge révélait, avec non moins d’assurance, qu’elle était née sans péché.
43. Il fallait mettre des bornes au culte des saints et l’ Église se réserva de les désigner (xe siècle) . Depuis le xne siècle, la papauté seule a le droit de béatifier ou de canoniser certains personnages, à la suite d'un procès en règle où Ton entend V avocat du diable. Cet avocat n’a pas empêché de canoniser des inquisiteurs, des scélérats homicides comme l’Italien Pierre Martyr, de Vérone (f 1365) et l’Espagnol Pedro Arbues (t 1485), ce dernier élevé au rang des saints sous Pie IX, par une sorte de défi a toutes les idées modernes. L’Église romaine honore d’ailleurs quantité de saints et de saintes, comme saint René, sainte Philo mène, sainte Reine, sainte Couronne, dont le tort est de n’avoir jamais existé,
44. Pour alimenter la "piété populaire, qui réclamait des histoires merveilleuses, un moine, Jacques de Voragine, publia en 1298 la Légende Dorée, dont
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l’influence sur la littérature et l’art dure encore. C’est toute une mythologie chrétienne, empruntée aux sources les plus suspectes, tour à tour charmante et irritante, suivant qu’on la lit en dilettante sceptique ou en croyant respectueux de la foi. Si la première opinion tend à prévaloir aujourd’hui, il est aisé d’en deviner la raison.
45. En pays catholique, on dit encore qu’un homme remplit ses devoirs religieux lorsqu’il «va à la messe». Le nom de messe vient peut-être de la formule finale de la liturgie du sacrifice, au cours de laquelle le pain et le vin sont consacrés et absorbés par le prêtre : ite missa est. Toutefois, cette explication est douteuse; missa peut être un mot latin populaire signifiant « fonction ». Dès la fin du Ier siècle, nous trouvons à Rome une cérémonie religieuse qui accompagne l’oflrande du pain et du vin : c’est l’origine de la messe moderne.
46. Si l’on examine, dans l’ordre chronologique, les textes relatifs à la sainte Cène, il semble bien que ce repas eut d’abord pour objet de commémorer le dernier repas du Christ, par le partage du pain et du vin entre les fidèles; qu’avec le temps seulement, le repas en commun ayant disparu, l’absorption du pain et du vin prit un caractère magique, au point qu’on supposa le corps et le sang de Jésus présents dans l'hostie et dans la coupe. Telle est la thèse protestante. Mais depuis qu’on sait à quel point la théophagie fait partie des rites plus ou moins secrets d’une foule de religions non chrétiennes, il devient difficile de nier que, dès l’époque de saint Paul
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et dans sa pensée, la Cène n’ait tendu à revêtir ce caractère, dissimulé d’ailleurs aux non-croyants par une certaine discrétion imposée à ce sujet (la discipline de l'arcane, comme dans les mystères du paganisme). Le dogme de la présence corporelle fut nettement formulé par Radbert, moine de Corbie (844), mais il existait depuis longtemps à l’état de croyance. Bérenger de Tours, qui attaqua cette conception matérialiste, dut sc rétracter en 1059 et, vingt ans après, un concile de Rome adoptait le dogme de la transsubstantiation.
47. On discutait à Paris, vers 1150, pour savoir si le pain était changé en corps du Christ, dès le prononcé des paroles de consécration : « Ceci est mon corps », ou s’il fallait attendre que la transformation du vin ait été effectuée. C’est pour affirmer la première opinion qu’il fut enjoint, vers 1200, aux prêtres parisiens d’élever l’hostie à la vue de tous après avoir prononcé la formule. Cet usage se généralisa au xme siècle.
48. A la même époque, pour éviter des accidents qui devenaient scandaleux, notamment l’effusion du vin consacré hors du calice, on retira la coupe au peuple et les fidèles n’eurent plus droit qu’à l’hostie, le prêtre buvant le vin au nom de tous. Ceux qui persistèrent à réclamer le calice furent dits calixtins et traités avec rigueur en Bohême, où ils se rattachèrent à l’hérésie de Jean Huss.
49. L’Eucharistie donna lieu à une fête nouvelle. « Il n’y a guère dans l’Église de cérémonie plus noble, plus pompeuse, plus capable d’inspirer la piété aux peuples que la fête du Saint-Sacrement. L’antiquité n’en eut guère dont l’appareil fût plus auguste. Ce-