‹ OrpheusChapitre 27 sur 359 · VOLTAIRE ET ROUSSEAU · texte numérisé non relu

VOLTAIRE ET ROUSSEAU

et adventice de celle-ci, Rousseau et Voltaire sont d’accord, comme Creuzer est d’accord avec Voltaire pour exagérer le rôle des prêtres dans la création et la diffusion des dogmes. Rousseau écrivit, en 1753, son fameux Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, où il s’efforce de reconstituer, par la seule logique, l’histoire primitive de toutes les sociétés humaines. Il montre d’abord le sauvage isolé, découvrant les rudiments de l’industrie et de la culture, puis le sauvage bâtissant une cabane et fondant ainsi la famille; vient ensuite un ambitieux qui met des bornes autour d’un champ et déclare que ce champ est à lui. D’autres suivent son exemple; il y a bientôt des riches et des pauvres; enfin les riches, craignant pour leur sécurité, s’entendent pour tromper les pauvres en promulguant des constitutions et des lois.

De religion, dans tout ce roman, il n’est pas question; mais on sent que Jean-Jacques s’est abstenu d’en parler par prudence. Ces riches imposteurs qui abusent le peuple, en faisant consacrer par lui leurs usurpations, devaient, dans sa pensée, être des prêtres, ou du moins être secondés par des prêtres, de sorte que Rousseau et Voltaire ont en commun l’idée singulière que l’homme, animal religieux par excellence, a pu vivre pendant de longs siècles sans religion et que les sociétés humaines ont été laïques avant que l’esprit de domination et de fraude y introduisît le culte des dieux.

24. Voltaire et Rousseau ne résument pas toute la pensée du xvnie siècle; si j’avais à exposer ici les idées de cette époque sur la religion, je parlerais avec détail

L’ORIGINE DES RELIGIONS

du remarquable ouvrage du président De Brosses (i) qui introduisit dans la science des religions l’idée et le mot de fétichisme.

Les navigateurs portugais, qui entretinrent les premières relations de commerce avec l’Afrique occidentale, avaient remarqué que les nègres de ces pays rendaient une sorte de culte à des dieux matériels, tels que pierres ou coquilles, que les Portugais appelèrent des fétiches, d’un mot de leur langue dérivé du latin factitius (fabriqué) qui désignait de menus objets de piété.

De Brosses crut que le culte des fétiches était l’origine de toutes les religions et rapprocha de ces fétiches de nègres les pierres sacrées de la Grèce et de l’Égypte; le fétichisme aurait été le premier pas vers le culte des idoles. Il n’ignorait pas que le fétiche du nègre ne vaut pas par lui-même, mais par l’esprit qui est censé y résider; le fétichisme n’est, en effet, qu’un cas particulier, un développement de l’animisme, et nous savons aujourd’hui que les nègres de l’Afrique occidentale, loin d’être exclusivement fétichistes, connaissent des esprits généraux ou locaux qui sont de véritables dieux et reçoivent un culte en conséquence,

Malgré des erreurs alors inévitables, De Brosses eut le mérite de chercher l’origine des religions dans l’étude des tribus sauvages de nos jours. Voltaire et Rousseau parlent aussi volontiers des sauvages, mais ils les connaissent fort mal.

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