IDEES DE FONTENELLE
homme d’esprit assez superficiel, Fontenelle, qui devait mourir centenaire en 1757, avait écrit (1694 un petit essai sur l’origine des fables qui resta inaperçu, mais qui contient plus d’idées justes que tous les ouvrages du xvnri siècle à ce sujet. C’est de nos jours seulement que l’éminent ethnographe anglais Andrew Lang, instruit par le hasard d’une lecture, a mis enlumière l 'importance et le mérite de ces quelques pages. Fontenelle admet qu’il y a eu de la «philosophie», c’est-à-dire la curiosité de rechercher la cause des phénomènes, même dansles sièclesles plus grossiers:
« Cette philosophie roulait sur un principe si naturel qu’encore aujourd’hui notre philosophie n’en a point d’autre, c’est-à-dire que nous expliquons les choses inconnues de la nature par celles, que nous avons devant les yeux et que nous transportons à la physique les idées que l’expérience nous fournit... Nous ne faisons agir la nature que par des leviers, des poids et dos ressorts . De cette philosophie gros¬
sière, qui régna nécessairement pendant les premierssiècles, sont nés les dieux et les déesses. Les hommes voyaient bien des choses qu’üs n’eussent pas pu faire, lancer les foudres, exciter les vents,
agiter les flots de la mer . Ils imaginèrent des
êtres plus puissants qu’eux et capables de produire ces grands effets.
« Il fallait bien que ces êtres-là fussent faits comme les hommes; quelle autre figure eussent-ils pu avoir? De là vient une chose à laquelle on n’a peut-être pas enoore fait de réflexion ; c’est que, dans toutes les divinités que les païens ont imaginées, ils ont fait
L’ORIGINE DES RELIGIONS
dominer l’idée du pouvoir et n’ont eu presqu’aucun égard ni à la sagesse, ni à la justice, ni à tous les autres attributs qui suivent la nature divine. Rien ne prouve mieux que ces divinités sont fort anciennes... Il n’est donc pas surprenant qu’ils aient imaginé plusieurs dieux, souvent opposés les uns aux autres, cruels, bizarres, injustes, ignorants... Il fallait bien que ces dieux se sentissent du temps où ils avaient été faits... Les païens ont toujours copié leurs divinités d’après eux- mêmes; ainsi, à mesuré que les hommes sont devenus plus parfaits, les dieux le sont devenus aussi davantage... Les premiers hommes ont donné naissance aux fables, sans qu’il y eût pour ainsi dire de leur faute. »
Nous voici loin des prêtres fourbes de Voltaire ! T out, dans cet essai, n’a pas la même valeur; mais combien Fontenelle est en avance sur son temps — que dis-je? sur la plupart des savants du xixe siècle — lorsqu’il reconnaît la spontanéité des créations mythiques et explique, par la nature même de l’esprit humain, les analogies qu’elles présentent chez les peuples les plus éloignés et les plus divers!
« On attribue ordinairement l’origine des fables à l’imagination vive des Orientaux ; pour moi, je l’attribue à l’ignorance des premiers hommes... Je montrerais, s’il le fallait, une conformité étonnante entre les fables des Américains et celles des Grecs... Puisque les Grecs, avec tout leur esprit, lorsqu’ils étaient encore un peuple nouveau, ne pensèrent point plus raisonnablement que les Barbares de l’Amérique, il y a sujet de croire que les Américains seraient venus