RÉVOCATION DE L’ÉDIT DE NANTES
cour; des milliers d’indigents furent gagnés par l’or de Pellisson, calviniste converti, qui avait le ministère secret des largesses; beaucoup plus de pauvres et de savants s’exilèrent, formant, en Hollande surtout, les communautés du Refuge, d’où l’on apprit au monde la vérité sur le gouvernement de Louis XIV et où se précisa, sous le fouet des persécutions, la notion de la tolérance religieuse.
54. On paraît avoir fait croire à Louis XIV que la plupart des protestants étaient convertis ou avaient quitté la France; alors il révoqua l’Édit de Nantes, devenu inutile, « pour effacer la mémoire des troubles » {18 octobre 1685). Les temples protestants durent être tous démolis, l’exercice du culte supprimé, les écoles fermées, les pasteurs bannis sous peine de mort. Mais les protestants laïcs ne devaient pas quitter la France sous peine des galères; on leur permettait d’y vivre, à la condition de n’y pratiquer aucun culte; leurs enfants, n’étant inscrits sur aucun registre paroissial, étaient tous réputés illégitimes. La famille était atteinte comme la conscience.
55. Ceux des protestants qui purent déjouer ou corrompre la police royale passèrent la frontière (cinquante mille familles en trois ans), apportant leur activité, leur industrie et ce qui restait de leurs richesses à la Hollande, à la Prusse, à l’Angleterre, à la Suisse. Pour dompter ceux qui demeurèrent, on imagina de leur imposer des dragons comme garnisaires (1685.) Ces soldats se conduisaient comme des bourreaux ivres, pendant, enfumant, fouettant hommes el femmes, les traînant à demi morts aux églises, « où leur
DE LUTHER A L'ENCYCLOPÉDIE
simple présence forcée, écrit le pasteur Claude en 1686, était comptée pour une abjuration ». Les maisons étaient rasées, les arbras coupés, les femmes et les enfants jetés dans des cloîtres. Même les morts n’étaient pas épargnés; comme au temps de l’Inquisition du Languedoc, on faisait le procès aux cadavres de ceux qui étaient morts sans confession; on traînait les corps sur la claie et on les jetait à la voirie. « A Caen, comme dans plusieurs autres villes, on put voir des parents infortunés suivant, en habits de deuil, le corps de leur enfant traîné sur la claie d’infamie et mis en pièces par les élèves des jésuites. » (1) Les réformés exhalaient des plaintes déchirantes, mais ne se révoltaient pas. « Faut-il qu’on fasse tant d’efforts, disait Jurieu, pour nous arracher ce cœur français que Dieu et la naissance nous ont donné ? » (2)
56. Enfin, après dix-sept ans de persécutions atroces, l’insurrection éclata (1702). Privés de leurs pasteurs, les protestants des Cévennes se réunissaient au désert , célébrant leur culte dans les solitudes des montagnes. Toute réunion surprise était traitée avec une rigueur effroyable, à l’instigation d’un protégé de Mme de Maintenon, l’intendant Lamoignon de Bâville. Exaspérés, en proie à un délire mystique, les malheureux qu’on appela Camisards se révoltèrent et, pendant deux ans, sous la conduite de Cavalier et de Roland, tinrent tête à trois maréchaux de France, dont Villars. Guerre inexpiable, où les vaincus
(1) F. Puaux, Précurseurs de la tolérance, p. 23 (d'aprér
Legendre, Vie de Du Bosc, p. 150).
(2) Ibid., p. 31.