Pour connaître le véritable esprit qui animait
les Encyclopédistes, il faut lire la correspondance de Voltaire avec d’Alembert. Celui-ci doit être prudent, car il demeure à Paris, membre de l’Académie des Sciences dès l’âge de 23 ans; vivant de sa plume : « La crainte des fagots, écrit-il à Voltaire, est rafraîchissante. » (31 juillet 1762). Mais Voltaire est mil¬
lionnaire; il est gentilhomme de la chambre du roi; il règne à Ferney et un peu dans toutes les capitales; sans cesse il excite à la guerre ceux qui recevront les mauvais coups à sa place. Ses lettres donnent la mesure d’une sorte d’exaltation antichrétienne que d’Alembert ne combat pas dans ses réponses, parce qu’il la partage. Voltaire écrit : « C’est un bon arbre, disent les scélérats dévots, qui a produit de mauvais
fruits; mais puisqu’il en a tant produit, ne mérite-t-iî pas qu’on le jette au feu? Chaufïez-vous-en donc, tant que vous pourrez, vous et vos amis. » (28 novem¬
bre 1762). Évidemment, c’est du christianisme qu’il est question ici, non du fanatisme. « Encore un peu de temps et je ne sais si tous ces livres seront nécessaires et si le genre humain n’aura pas assez d'esprit pour comprendre par lui-même que trois ne font pas un et qu’un pain n’est pas Dieu. Les ennemis de la raison font dans ce moment assez sotte figure. » (31 mars 1762) a Je vois d’ici les jansénistes mourant l’année prochaine de leur belle mort, après avoir fait périr, cette année-ci, les jésuites de mort violente, la tolérance s’établir, les protestants rappelés, les prêtres mariés, la confession abolie et le fanatisme écrasé sans qu’on s’en aperçoive. » (4 mai 1762) a II s’élève bien des partis fanatiques contre la raison, mais elle triomphera, au moins chez les honnêtes gens; la canaille; n’est pas faite pour elle. » (4 février 1757) « Il ne s’agit pas d’empêcher nos laquais d’aller à la messe ou au prêche; il s’agit d’arracher les pères de famille à la tyrannie des imposteurs. » (6 décembre *757)-
6. Ces citations pourraient être multipliées presque à l’m&ni. On voit combien l’on atténue le rôle de Voltaire en faisant de lui l’apôtre delà tolérance, mot qui implique une .condescendance de la vérité pour l’erreur. Voltaire demande la tolérance dans les lois, parce que c’est déjà un progrès à l’époque où Calas et le chevalier de la Barre mouraient victimes de l’intolérance religieuse; mais son ambition va beaucoup
HOSTILITÉ DE VOLTAIRE AU CHRISTIANISME 5f9<
plus loin : il rêve d’abolir, fût-ce par la violence, lesreligions positives, considérées comme des impostures, du moins dans les classes aisées et éclairées qui l’intéressent seules. Dans sa haine du fanatisme, il devient luirmême intolérant.
7. Beaucoup de lettres de Voltaire se terminent par ces mots abrégés : Ecr. l'inf. (Écrasons l’infâme.) La comparaison des textes ne laisse pas de doute que l’infâme, aux yeux de Voltaire, ce n’est pas seulement la superstition et le fanatisme, mais le christianisme. Malgré tout, Voltaire est ou se dit déiste; mais le Dieu de Voltaire est un soutien de l’édifice social; c’est un Dieu-gendarme, comme celui des bourgeois « bien pensants » du xixe siècle, qu’il faut enseigner à « la canaille »•, sans se tourmenter de l’aimer ou de lui plaire. Il y a plus d’honnêteté et de franchise dans l’athéisme, d’ailleurs assez plat, de Diderot ou même du baron d’Holbach. Quant au Dieu de Rousseau, c’est surtout un thème à déclamations. "Mais ce Dieu de Rousseay, qui s’identifie tour à tour aux bienfaits de la nature et à la rigueur des lois morales, est encore tout imprégné de l’esprit biblique; s’il n’est plus chrétien, il pourra le redevenir. Le déisme éloquent et sentimental de Rousseau conduit au catholicisme éloquent et sentimental de Chateaubriand. Le calviniste Jean- Jacques prépare ainsi les voies à la réaction catholique du xixe siècle, après avoir corrompu la Révolution par ses sophismes. Car c'est en son nom qu’elle se fit, et se fit mal; Voltaire, qu'on ne lut guère de 178g à 1815, l’aurait plus sagement inspirée.
8. La Révocation de l’Édit de Nantes ne fut jamais rapportée par l’ancien régime. En 1762 encore, un pasteur fut condamné à mort pour avoir prêché. Deux ans seulement avant la Révolution, en 1787, les protestants purent de nouveau avoir un état civil et leurs enfants ne furent plus considérés comme nés hors mariage. La philosophie ne fut pas étrangère à ce résultat. Elle avait pris, par la bouche de Voltaire, la défense de la mémoire de Calas, protestant roué à Toulouse en 1762 pour avoir, disait-on, tué son fils qui voulait abjurer le calvinisme. En réalité, ce jeune homme s’était tué lui-même. Voltaire réclama la réhabilitation de l’innocent et fut secondé, dans cette tâche honorable, par la haute société comme par les « intellectuels » de son temps. Il réussit à souhait en 1765, trois ans après le crime. Dix ans seront nécessaires, plus d’un siècle après, pour la réhabilitation d’Alfred Dreyfus.
9. Si, depuis le milieu du xvie siècle, les jésuites s’étaient montrés oppresseurs, agitateurs et cupides, il faut bien dire que l’abolition de l’ordre, au xvnie siècle, fut obtenue par de basses intrigues et des calomnies. Devenus commerçants, à l’exemple des templiers d’autrefois, les jésuites étaient très riches; une partie du trafic de l’Amérique du sud et de l’Inde était entre leurs mains. Leur opulence éveilla d’abord les convoitises de Sébastien Pombal, premier ministre et comme vice-roi du Portugal. Il les accusa de conspirer contre