L’ÉGLISE ANGLICANE
conduits par le Danube au Danemark (pays de la tribu de Dan) ! Dieu a promis à Israël qu’il régnerait sur les nations; Dieu ne peut mentir; or, les Anglo-Saxons sont le peuple le plus puissant du monde; donc, les Anglo-Saxons sont les descendants d’Israël. J’ai entendu moi-même, à Brighton, prêcher en plein air cette doctrine par un homme d’aspect vénérable qui paraissait croire ce qu’il débitait.
25. L’Église officielle anglicane, ayant pour chef le roi, était calviniste par l’esprit, romaine par la forme. S’écartant de Rome en matière dogmatique, elle avait conservé ou du moins imité sa hiérarchie. Son credo sont les 39 articles de foi promulgués par Élizabeth. Au commencement du xixe siècle, elle avait tous les défauts d’une administration riche et puissante, où le formalisme dominait, où la correction extérieure étouffait les élans de la piété. Les autres sectes protestantes, presbytériennes, méthodistes, baptistes, formaient le groupe des non-conformistes ou dissidents; la tradition calviniste n’y était pas altérée par des emprunts à la hiérarchie catholique.
26. En 1661 et en 1673, par crainte du catholicisme et par aversion pour les dissidents, on avait imposé à tous les fonctionnaires publics un témoignage
confirmé par le serment, ou test, excluant la croyance
à la transsubstantiation et l’affiliation au covenant écossais, ce pacte conclu en 1588 et renouvelé en 1637 pour la défense du presbytérianisme national contre-
l’anglicanisme et<le papisme. Le test restÆ en vigueur jusqu’en 1828, époque où le Parlement l’abolit, accordant ainsi l’accès des fonctions publiques tant aux catholiques qu’aux non-anglicans.
27. Les dissidents, qui comprenaient une grande partie de la bourgeoisie et des classes ouvrières, n’ctaient pas moins hostiles aux papistes qu’à l’Église établie. Celle-ci, privée du rempart que le test avait créé en sa faveur, se sentait à juste titre menacée. Un de ses centres intellectuels était l’Université d’Oxford, où le christianisme était, comme on le -disait, haut et sec (high and dry). C’est là que prit naissance le mouvement de réforme oxonien ou tracta rien; ce dernier nom rappelle la publication de 90 tracts ou brochures, qui, de 1833 à 1841, partirent d’Oxford pour se répandre dans toute l’Angleterre.
28. Parmi les auteurs de ces tracts, les plus notables étaient Newman (1801-1890) et Pusey (1800-1882). Us se proposaient d’insuffler une vie nouvelle à l’Église anglicane en éliminant les éléments calvinistes et en la ramenant au christianisme d’avant la Réforme, ■épuré de ses erreurs. C’est ici qu'intervinrent l’influence de Schleiermacher, que Pusey avait connu, et celle de la renaissance romantique, avec son admiration sans critique du moyen âge, dont l’Angleterre s’était grisée, depuis 1814, à la lecture des romans de Walter Scott.
29. Il fut bientôt apparent que Newman, cherchant, comme il disait, une voie moyenne entre l’anglicanisme et le romanisme, inclinait fortement vers celui-ci. L’évêque d’Oxford condamna le 90e tract et
TRACTARIENS ET RIT UAL1STES 53 T
nterdit d’en continuer la série (1841). Newman se
• ut, et, quatre ans après, se convertit au catholicisme (1845). Recteur de l’Université catholique de Dublin (1851-58), il fut nommé cardinal par Léon XIII en 1879 et mourut en 1890 dans une maison religieuse fondée par lui. Pusey, qui ne voulut pas aller jusqu’au papisme, devint le chef d’une nouvelle secte qui, tout en prétendant rester fidèle à l’Église nationale, rêva, jusqu’au concile du Vatican, d’une réconciliation avec Rome. Personnellement, il s’est toujours montré hostile à l’adoption des cérémonies médiévales dans le culte ; mais ses disciples, emportés par le mouvement qui se produisit à cette époque dans l’art, furent beaucoup moins sages : le puseyisme dégénéra en ritualisme (vers 1850). Cette secte, constituant l’extrême droite de l’anglicanisme (high church), emprunte à Rome les croix, les cierges, l’encens, les ornements sacerdotaux, et lui fait aussi d’importantes concessions dogmatiques, admettant la présence réelle, la confession auriculaire, le culte de la Vierge. Grégoire XVI avait dit des tractariens : « Ce sont des papistes sans pape, des catholiques sans unité et des protestants sans liberté. » Cela fut encore plus vrai des ritualistes.
30. Anglicans orthodoxes et dissidents s’unirent contre les nouvelles tendances ; la populace de Londres saccagea une église ritualiste (1860). Le sentiment national avait été froissé lorsque Pie IX, en 1850, dota l’Angleterre d’une hiérarchie romaine, nomma le vicaire apostolique Wiseman cardinal et archevêque de Westminster. Le cri de No popery! (pas de papisme!) retentit comme aux jours de la reine Anne. Contre
l’Union de l’Église anglaise (English Church Union), formée par les ritualistes (1860), se constitua la Church Association (1865), pour combattre la romanisation du culte. Le Parlement et les tribunaux intervinrent à plusieurs reprises en faveur de l’anglicanisme, mais sans arrêter le développement du ritualisme, qui ne reconnaît pas à l’État le droit de s’immiscer dans les affaires religieuses et réclame, d’accord avec les dissidents, le disestablishment , c’est-à-dire la séparation de l’État et de l’Église. Ce qui continue à l’écarter de Rome — malgré les tentatives de rapprochement renouvelées par Léon XIII (1896) — c’est l’opposition des ritualistes à la primauté et à l’infaillibilité d’un évêque romain. D’ailleurs, depuis 1900, le conflit intérieur s’est apaisé, non que les ritualistes aient modifié leurs pratiques, mais parce que la haute Église anglicane s’est rapprochée d’eux au point de les absorber.
31. Les ritualistes n’ont pas seulement des écoles, des hôpitaux, des missions; à l’exemple de l’Église romaine, ils ont fondé des congrégations, comme celles de la Sainte-Croix (1853), du Saint-Sacrement (1862), et même des congrégations de sœurs de charité ( sisters of mercy), dont la première idée est due à Pusey. Ces sœurs sont aujourd’hui établies à demeure dans plusieurs hôpitaux londoniens.
32. Le bon sens anglais a vite reconnu que le ritualisme est un catholicisme déguisé. Beaucoup de tractariens et de ritualistes, à l’exemple de Newman et de Manning (depuis cardinaux l’un et l’autre), ont passé au romanisme. Le romanisme est le ritualisme intégral. Au début, il a surtout fait des recrues dans les