LA REACTION EN FRANCE
trône et la France. A l’intérieur, son ministre le plus libéral et celui qu’il aima le plus, Victor Duruy, dut défendre pied à pied l’enseignement universitaire contre les calomnies et les chicanes des cléricaux. Napoléon III était captif de son passé; comme l’Église avait chanté le Te Deum après le crime du 2 décembre, il devait se taire et supporter ses empiétements.
56. Les désastres de la guerre causèrent une réaction religieuse et politique. La France de 1871, surtout après la brutale répression de la Commune, se débattit dans l’étreinte du cléricalisme. En attendant qu’on pût rétablir la royauté et rendre au pape son pouvoir temporel, fût-ce au prix d’une nouvelle guerre, le clergé développa son enseignement à tous les degrés et fonda les universités catholiques. Deux réactions, que déjoua le suffrage universel, celles du 24 mai 1873 et du 16 mai 1877, furent l’œuvre mal dissimulée du parti clérical, qui avait trouvé un protecteur discret mais ^ûr dans le maréchal de Mac-Mahon, président de la République après Thiers. Sous le troisième président, Jules Grévy, le parti républicain devint la majorité, et, comprenant enfin d’où venait le péril, obtint la dissolution des congrégations non autorisées par la loi (1880). Cette dissolution fut une comédie, dont les détails nous échappent encore. Peu d’années après, les écoles des jésuites étaient plus nombreuses et plus florissantes; c’est là, surtout à l’école dite de la rue des Postes, que l’on préparait les futurs officiers de terre et de mer. Les congrégations soutinrent le général Boulanger dans sa tentative de dictature (1887) et se jetèrent imprudemment
dans le mouvement antisémitique, antiprotestant et antilibéral qui se dessinait depuis 1885. Le pape Léon XIII conseilla aux catholiques de se rallier à la République (1891); leurs chefs obéirent sans enthousiasme, mais préparèrent une République cléricale.
57. La condamnation pour trahison d’un officier Israélite, le capitaine Alfred Dreyfus, fut le triomphe des antisémites (décembre 1894). Malheureusement pour eux, Dreyfus était innocent : il avait été chargé des crimes d’un ancien officier pontifical, passé au service de la France, le commandant Esterhazyl1)- Quand Scheurei*Kestner, vice-président du Sénat, eut acquis la conviction de l’innocence de Dreyfus, alors détenu à l’île du Diable (Guyane), il se forma un parti pour demander la révision de son procès. La pièce unique qui l’avait fait condamner était une lettre, faussement attribuée à Dreyfus, où les savants paléographes du monde entier reconnurent sans hésiter l’écriture d’Esterhazy, dès qu’on put leur* en soumettre des spécimens (1897). L’évidence était absolue : tout pouvait être réglé en quinze jours. On y mit près de dix ans. Esterhazy, malgré les preuves formelles de sa félonie, fut acquitté avec éclat; le colonel Picquart, qui avait su l’innocence de Dreyfus avant Scheurer et l’affirmait hautement, fut jeté en prison; les apôtres de la justice furent accusés de former un « syndicat de trahison » et toute l’Église, prêtres et moines, sauf quelques exceptions honorables, mit son influence au service de l’injustice, affola le pays de calomnies et de mensonges. Dans ce concert se distinguèrent les assomptionistes, dont le journal, La Croix, rivalisait
(1) Mort oublié en Angleterre (1923).