L’instinct social de l’homme primitif, comme
LE FETICHISME
celui de l’enfant, franchit volontiers les limites de l’espèce et même celles du monde organique auquel il appartient. L’illusion de l’animisme lui fait reconnaître partout des esprits semblables au sien; il lie commerce avec eux, il en fait ses amis et ses alliés. Cette tendance de l’esprit humain se reflète dans le fétichisme, commerce amical de l’homme avec les esprits qui sont censés habiter dans. ces objets. Tout enfant, n’ayant jamais entendu parler de fétichisme, j’avais un coquillage bleu clair qui était pour moi un vrai fétiche, car j’y logeais, par la pensée, un esprit protecteur ; tant il est vrai que la confiance, non moins que la crainte, est un élément du sentiment religieux.
3r. Si l’on s’avisait à l’improviste de fouiller nos poches, d’examiner nos chaînes de montre ou nos bijoux, quelle belle moisson de fétiches on y pourrait faire! Nous protesterions peut-être qu’il ne s’agit pas de fétiches, mais de souvenirs, de colifichets; pourtant, il est certain que le sentiment qui nous attache à ces objets n’est, sous des formes plus ou moins laïcisées et littéraires, qu’une survivance du vieux fétichisme préhistorique, de l’animisme de nos ancêtres les plus lointains.
3 2. Une fois que l’homme primitif cède ainsi à la tendance d’élargir presque indéfiniment le cercle de ses relations vraies ou supposées, il est naturel qu’il y englobe certains animaux et certains végétaux, auxquels il assigne une place dans le groupe offensif et défensif formé par les membres de son clan. Bientôt un même scrupule protège hommes et totems contre ses caprices et sa violence, et semble, poiu les uns et les
L’ORIGINE DES RELIGIONS
autres, attester une communauté d’origine, puisque les membres du clan, qui s’épargnent entre eux, se réclament d’une mère commune ou d’un père commun.
33. Ce respect de la vie d’un animal, d’un végétal, forme primitive du culte des animaux et des végétaux, que nous trouvons, plus ou moins mêlé d’anthropomorphisme, en Égypte, en Grèce et dans bien d’autres pays, n’est pas autre chose qu’une exagération, une hypertrophie de l'instinct social. Les animaux s’y prêtent plus que les végétaux et les végétaux plus que les objets inertes. Il suffit de mener un jeune enfant dans un jardin zoologique pour s’assurer que cette hypertrophie est très naturelle à l’homme. La civilisation ne la fait pas disparaître, mais lui met un frein.
34. Le culte des animaux et celui des arbres ou des niantes se rencontrent, à l’état de survivances, dans toutes les sociétés antiques. Ils y sont à l’origine des fables que l’on appelle les métamorphoses. Quand les Grecs nous racontent que J upiter — Zeus — s’est transformé en aigle ou en cygne, il faut voir là des mythes contés à rebours. L’aigle dieu et le dieu cygne ont cédé la place à Zeus, lorsque les dieux des Grecs ont été adorés sous figure humaine; mais les animaux sacrés sont restés les attributs ou les compagnons des dieux, qui parfois se dissimulent sous forme animale. Leurs métamorphoses ne sont qu’un retour à leur état primitif. Ainsi, la fable nous raconte que J upiter se métamorphosa en cygne pour plaire à Léda. Cela signifie pour nous qu’à une époque très ancienne une tribu grecque avait pour dieu un cygne sacré et qu’elle croyait que ce cygne trouvait accès auprès des mor-