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L’EMPREINTE CLERICALE

en résulta le scandale dit des fiches, où l’on vit qu’il est plus facile de combattre le cléricalisme que de rompre avec les procédés où il se complaît.

85. La même manie, d’ailleurs fort explicable, d’imiter le catholicisme alors même qu’on prétend s’émanciper de lui, se constate, pendant toute* la durée du xixe siècle, dans les sectes rationalistes à tendances pratiques, qui ont prétendu améliorer le sort des hommes et réformer leur esprit. Si le fondateur du saint-simonisme, le comte de Saint-Simon, ne fut qu’un prophète, ses disciples, J3azard et Enfantin, se conduisirent comme des pontifes ou des bonzes. Auguste Comte, le fondateur du positivisme, exposa, dans son Système de politique positive, un projet de société qui ressemble à s’y méprendre au régime conventuel imposé par les jésuites au Paraguay.. Il n’est pas jusqu’au culte de la Vierge et des saints dont il n’ait voulu doter le positivisme; seulement, la Vierge d’Auguste Comte était son amie Clotilde de Vaux, sa « sainte Clotilde », et ses saints étaient des hommes illustres ou jugés tels par lui, dont la nomenclature bouffonne remplit le calendrier positiviste. Comte a été fort loué, de nos jours, par quelques écrivains cléricaux; ils ont reconnu en lui un frère lai. Le fond du fouriérisme (Fourier, | 1837) est également d’inspiration catholique et médiévale; son phalanstère ressemble fort à un monastère. Même le socialisme des disciples de Karl Marx se ressent des mêmes habi-

tudes d’esprit, fruit d’un long apprentissage de la servitude; les socialistes actuels ont des pontifes, des conciles qui excommunient, des credo qu’ils prétendent imposer, une discipline aussi tyrannique que celle des jésuites. Il y a parmi eux des gens qui se disent révolutionnaires pour débiter des paradoxes vieux de vingt siècles. Ainsi la folie antimilitariste, nommée hervéisme du nom du professeur qui l’a prêchée en France; n'est — avec l’aggravation d’une menace de guerre civile — que la doctrine mystique de non-résistance, d’horreur pour tout autre service que celui de Dieu, dont le philosophe Celse, au IIe siècle, faisait un reproche aux chrétiens, quand il les exhortait à s’unir aux païens pour défendre contre les barbares l’Empire menacé, (i)

86. L’ Église romaine, qui ne peut s’aliéner les classes bourgeoises, n’a pas encore songé à s’allier au socialisme; mais elle a tenu à prouver sa sollicitude aux classes ouvrières. Léon XIII leur a même consacré une encyclique « sur la condition des ouvriers », où il indique comme remède au mal social « la juste rétribution », sans dire comment on la peut fixer. Toutefois, tant en France qu’en Autriche, les catholiques se disant socialistes ne sont pas rares, et, étant donné le goût de la stratégie cléricale pour les « mouvements tournants », on a quelque droit de se méfier des socia-

(i) « Nous autres chrétiens, répond Origène (c. Celse, vin, 73), nous combattons plus que les autres pour l’empereur; il est vrai que nous ne le suivons pas en campagne, même quand il nous l'ordonne, mais nous formons pour lui l’armée de la piété et le secondons par nos prières. » Cela ne suffisait pas à Décius.

SCHLEŒRMACHER

listes prompts à la surenchère, dont les extravagances peuvent être suggérées par le parti qui les combat ouvertement.

En pays protestants, les doctrines socialistes ont trouvé de nombreux adhérents même dans le clergé. « Le christianisme est la religion dont le socialisme est la pratique », disait un pasteur au congrès Pananglican de Londres (1908). La même doctrine a été enseignée par Y Avant-Garde, organe de pasteurs français qui adhéraient au socialisme modéré. Il y a là un nouvel exemple de la vieille illusion anti historique du concordisme, consistant à mettre d’accord, par une exégèse tendancieuse, les conceptions mystiques d’il y a deux mille ans avec les idées de réformes réalistes et pratiques qui ont germé dans nos sociétés industrielles. (1)

87. En face du piétisme allemand, dont l’influence est même sensible dans l’œuvre de Kant, avait grandi, surtout à Berlin, la libre pensée voltairienne. La réaction ne fut pas piétiste, mais poétique et savante. Schleiermacher (1768-1834) traça une voie nouvelle à la Réforme, celle du romantisme religieux, où le sen-

(ij « Il n’y a pas d’erreur plus ridicule que celle de présenter Jésus comme un apôtre du socialisme. Le conseil de dépouillement volontaire, dans la prédication évangélique, répond à l'idée de la prochaine Parousie, ou réapparition en gloire; il est purement mystique, ou plutôt à la fois mystique et utilitaire, sans aucune portée économique ou sociale. » (Dide [ancien pasr teur], La fin des religions, p. 130.)

timent l’emporte sur le dogme et se concilie avec Kétude critique de l’histoire. « La religion, disait-il, doit flotter autour de la vie humaine comme une douce et agréable mélodie, comme un pressentiment vague mais bienfaisant d’une vie de rêves où l’âme humaine sait trouver sa félicité. » C’était, à la fois, exalter la religion et la rendre inofïensive pour la science, en lui assignant un domaine à part. Schleiermacher, traducteur de Platon, admirateur de Spinoza et de , Kant, encouragea l’exégèse critique du Nouveau- Testament. Son élève Neander, juif converti (1789- 1850), édifia, sur des bases solides, l’histoire du christianisme primitif. Mais la grande école de l’exégèse allemande, celle de Tubingue, se constitua surtout sous l’influence de la « doctrine du développement » due à Hegel, qui introduisit dans la science, avant Darwin, l’idée de l’évolution. Ce que j’en pourrais dire ici serait insuffisant et par suite obscur ; mais il est bon de savoir que la liberté scientifique de la critique allemande fut surtout l'effet de l’enseignement de deux philosophes, Schleiermacher et Hegel.

88. Un des plus nobles penseurs du xixe siècle, Alexandre Vinet (d’Ouchy, 1797-1847), occupe, dans le protestantisme français, une situation comparable à celle de Schleiermacher en Allemagne. « Moins réformateur qu’initiateur religieux », il combattit toutes les formes de l’intolérance officielle, réclama l’indépendance des Églises à l’égard des États et prêcha un Christ pacifique, réconcilié avec la civilisation moderne, toujours vivant dans la conscience de l’humanité. Cet idéal a été partagé par beaucoup d’esprits d’élite.

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