L’AMÉRICANISME
On peut cependant leur demander de quel Christ ils parlent. Est-ce de celui de saint Marc ou de saint Jean? Il faut choisir, car ils sont historiquement inconciliables. Le Christ tel qu’il a pu exister et enseigner nous est inaccessible; nous n’avons devant nous d’autre réalité concrète que le christianisme, qui s’est divisé en sectes hostiles. N’est-il donc pas plus simple de chercher une loi morale dans nos consciences, dépositaires de toutes les expériences, de tous les enseignements du passé, y compris ceux du christianisme?
89. Les théologiens appellent américanisme un •catholicisme très large, qui fut propagé surtout aux États-Unis par le Père Isaac Hecker, de l’ordre des paulistes (fi888). La papauté a toujours été indulgente pour le catholicisme des deux Amériques, à condition qu’il ne prétendît pas en sortir. L’américanisme, dont l’archevêque Ireland (de Saint-Paul, Minnesota) passait pour être l’adepte, commença, vers 1890, à pénétrer en Europe, avec la prétention bien américaine de faire prédominer les œuvres sur la foi. Léon XIII y coupa court par une lettre adressée au cardinal Gibbons de Baltimore, qui entraîna la soumission sans réserves d’Ireland (1899.) Un fait à noter est que le livre d’un religieux, le P. Zahm, publié aux États-Unis en 1896, qui avait pour but de concilier le darwinisme et la Genèse, valut à l’auteur les félicitations de Léon XIII, mais dut être « retiré de la circulation dès qu’il eut été traduit en italien (1899).
A la tendance pratique de l’américanisme réponeE le pragmatisme du psychologue américain W. James.
« Les doctrines, dit-il, ne sont pas des solutions de problèmes, mais des principes d’action. » Il faut donc les juger d’après leurs fruits, en raison de leur efficacité morale. Cette conception, appliquée au dogmatisme religieux, peut autoriser le sophisme des « erreurs bienfaisantes » et le mépris de la critique historique qui les combat.
90. Les dernières années du xixe siècle ont vu grandir, en France surtout, un mouvement catholique gros de conséquences que l’on appelle d’ordinaire le modernisme. Par ses vues générales, il se rattache à Newman et à sa doctrine du développement; mais le modernisme est plus et mieux qu’une philosophie religieuse. C’est la pénétration du catholicisme orthodoxe par la critique. A ce titre, il est bien français, car il peut se réclamer de Richard Simon, le vrai fondateur, avec Spinoza, de l’exégèse critique des Livres Saints. Suspecte en France, cette science passa en Allemagne et y fleurit, depuis le milieu du xvrne siècle, dans les Universités protestantes. L’ouvrage le plus connu, mais non le plus lisible qu’elle ait produit, est la célèbre Vie de Jésus de David Strauss, traduite en français par Littré. Un protestant alsacien, Édouard Reuss, savant de premier ordre, et un pasteur de Nîmes, professeur à Montauban, Michel Nicolas, firent effort pour accréditer ces études en France; mais le grand public ot les séminaires catholiques y restèrent fermés, malgré le bruit fait autour de la Vie de Jésus d’Ernest Renan, dont l’enseignement au Collège de France fut suspendu