PENSÉE LIBRE ET HYPOCRISIE SOCIALE 5S
100. La société du xvin° siècle n’avait pas reconnu, du moins en général, que les religions et même les superstitions sont des forces conservatrices. La Révolution française lui ouvrit les yeux. La société ne devint pas religieuse, mais fit semblant de l’être; elle voulut que les femmes, les enfants, les pauvres fussent disciplinés et assouplis par la foi. C’est cette hypocrisie que Léon Tolstoï dénonçait encore, au jour de son jubilé (juillet 1908) : « l’infâme mensonge d'une religion à laquelle nous ne croyons pas nous-mêmes, mais que nous imposons à toute force aux autres ». Ce mensonge a rempli le xixe siècle et lui survit. L’Université, de sa nature libérale, fut longtemps obligée d’y rendre hommage, notamment dans l’enseignement de la philosophie dite spiritualiste, christianisme sans dogmes, mais non pas sans préj ugés théologiques. Sainte-Beuve remarquait plaisamment que Victor Cousin, alors que les évêques parlaient des Saintes Écritures, parlait, lui, des très Saintes Écritures. C’est surtout le « monde », la « société », qui, servie par la maladie bourgeoise du snobisme, a contraint ses membres ou ses recrues soit à l’adhésion au mensonge conventionnel, soit au silence. Pendant tout le règne de Victoria, l’Angleterre donna l’exemple de cette insincérité; la libre pensée y fut considérée comme disreputable . Mais nulle part 1a. puissance tyrannique des classes dites supérieures, coalisées pour l’étouffement de la vérité au profit d’une faction cléricale, ne s’est manifestée plus douloureusement qu’en France, à l’époque de l’affaire Dreyfus, lorsque la
révision d’un procès où le bon droit avait pour lui l’évidence, combattue par les jésuites et presque tout le clergé à leurs ordres, eut divisé la France en deux camps. Nul ne put appartenir à la « société » et y conserver sa place s’il ne fermait volontairement les yeux, s’il ne prenait le parti de Basile contre la justice. Même dans le monde lettré, on déplora de lamentables faiblesses, qu’aucune conviction religieuse n’excusait. L’Esaü de la Bible avait vendu son droit d’aînesse pour un plat de lentilles; leTrissotin de la fin du siècle abdiquait son droit de juger pour des truffes.
loi. Avec toutes ces nuances de l'hypocrisie, tous les liens honorables de la tradition et de l’habitude, il est impossible d'apprécier, fût-ce au prix de longues recherches, le degré de crédit que les religions conservent sur les âmes. Comment distinguer de ceux qui pratiquent sans croire ceux qui croient encore même sans pratiquer? Comment dénombrer ceux qui ont renoncé tant à la foi qu’aux pratiques? Mais un fait général, déjà sensible vers le milieu du xixe siècle, devient sans cesse plus évident de nos jours. A l’époque de Voltaire, la libre pensée n’éclaire que les sommets; elle ne descend pas dans les profondeurs. Au xixe siècle, les gens de loisir se disent croyants sans l’être ; les travailleurs, du moins dans les villes, cessent de l’être et osent le dire. Le monde ouvrier échappe presque partout à l’autorité des Églises; les paysans eux-mêmes s’en émancipent. Ainsi se vérifie l’apostrophe de Musset à Voltaire :
Ton siècle était, dit-on, trop jeune pour te lire :
Le nôtre doit te plaire, et tes hommes sont nés..-