TRACES DE TOTÉMISME
ses enfants, devient un rocher d’où suintent des larmes; c’est que la roche Niobé, sur le Sipyle, était une roche divine qui pleurait et que T anthropomorphisme dut imaginer une légende pour motiver sa douleur.
21. Enfin, non seulement beaucoup de clans grecs, devenus des peuples, portent des noms d’animaux — comme les Myrmidons ou fourmis, les A rcadiens ou ours — mais la Grèce a conservé le souvenir de tribus qui, se croyant alliées à des animaux nuisibles, passaient pour être épargnées par eux. Les Ophiogènes de Phrygie se disaient les descendants d’un hérosserpent et prétendaient guérir les morsures des serpents. On connaît beaucoup de légendes grecques sur des animaux secourables, comme le dauphin qui sauve Arion. Même après le triomphe de l’anthropomorphisme, l’art grec a figuré quelques divinités, comme l’ont fait régulièrement les Égyptiens, avec une tête, un corps et une dépouille d’animal qui révèle leur nature particulière; les Tritons ont des corps de poisson, la Déméter de Phigalie a une tête de cheval, Héraklès, conçu sous l’aspect d’un lion en Lydie, porte une dépouille de lion, comme le renard Orphée une peau de renard.
22. L’idée de la métempsychose, conséquence extrême du totémisme, existait en Grèce comme en Inde à l’état de croyance populaire : elle trouva son expression mystique et poétique dans l’orphisme; philosophique, dans la secte de Pythagore. Ce personnage étrange qui, par certains côtés, ressemble aux « hommes-médecins » des Peaux-Rouges, prétendait se souvenir de ses précédentes incarnations : il
LES GRECS OU HELLÈNES
avait habité, entre autres corps, celui d'un paon. Orphée, que les Grecs croyaient plus ancien qu’ Homère, était, à leurs yeux, un héros civilisateur, qui avait détourné les Thraces de l’anthropophagie et leur avait enseigné les arts utiles. C’était, en vérité, un vieuxdieu totémique de la Grèce du Nord, dont la mort violente et la résurrection étaient les articles de foi d’un culte mystique. Ce culte eut un succès extraordinaire; non seulement il se répandit dans tout le monde grec et dans l’Italie méridionale, mais il inspira des philosophes comme Pythagore et Platon, qui donnèrent une forme plus ou moins scientifique à ses conceptions.
23. L’orphisme avait une doctrine du péché originel. L’âme était enfermée dans le corps comme dans un tombeau ou une prison, et cela en punition d’une faute très ancienne commise par les Titans, ancêtres des hommes,, qui avaient traîtreusement tué le jeune dieu Zagreus.
24. On colportait, sous le nom d’Orphée, de longs poèmes, entre autres une Descente aux Enfers. L’initiation aux mystères orphiques, que conféraient des prêtres charmeurs et guérisseurs, avait pour objet d’épargner aux âmes le « cycle de la renaissance », idée identique à celle du buddhisme, sans qu’on ait besoin de croire à une influence directe de la Grèce sur l’Inde. Il fallait, pour ne point renaître, avoir appris certaines formules magiques ; le mort, admis à boire l’eau d’une source, dépouillait sa nature charnelle, où résidait le péché, et, purifié ainsi, « régnait parmi les héros ». Ces idées, qu’on a crues chrétiennes, sont exprimées dans la IVe,. églogue de Virgile et, plus
nettement encore, dans des fragments de petits poèmes gravés sur des tablettes d’or qu’on a découvertes, en Crète et dans l’Italie méridionale, auprès de squelettes d’initiés. Il y a une analogie évidente entre ces tablettes, guides du mort dans son voyage d’outretombe, et le verbeux Livre des Morts de l’Égypte; mais, ici encore, rien n’oblige à admettre une influence; la route du charlatanisme est si étroite qu’on s’y rencontre aisément sans se chercher.
25. Le sacrifice primitif du dieu, généralement accompagné de la manducation du dieu ou communion, se perpétua dans les rites et, devenu incompréhensible, provoqua l’éclosion de nombreuses légendes. Pour en bien comprendre la genèse, il faut tenir compte de deux éléments essentiels des rites totémiques : la mascarade et la prise du nom. Comme le but du sacrifice du totem est de diviniser les fidèles qui y participent et de les rendre aussi semblables que possible au dieu, les fidèles cherchent à accroître cette ressemblance en prenant le nom du dieu et en se couvrant avec des peaux d’animaux de la même espèce. Ainsi les jeunes filles athéniennes, qui célèbrent le culte de i’ Artémis-ourse, s’habillent en ourses et se disent des ourses; les Ménades, qui sacrifient le faon Penthée, s’habillent de peaux de faon. Même dans les cultes postérieurs, on voit les fidèles de Bakkhos prendre le nom de Bakkhoi.
26. Il y a tout un ensemble de légendes qui peuvent s’interpréter aujourd’hui comme d’anciennes explications semi-rationalistes de sacrifices de communion. Actéon est un grand cerf sacrifié par des femmes, qui se
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disent la grande biche et les petites biches ; on en fit le chasseur imprudent qui, pour avoir aperçu Artémis au bain, est transformé en cerf par la déesse et dévoré par ses chiens. Les chiens sont un euphémisme; dans la légende primitive, ce sont les fidèles du cerf sacré qui le déchirent et le mangent à belles dents. Ces repas religieux, dont la viande crue fait les frais, s’appellent en Grèce des omophagies; ils subsistèrent dans les cultes mystérieux, longtemps après que les hommes eussent renoncé à manger de la viande sans la cuire. Orphée ( ophreus , le sourcilleux), qui paraît dans l’art avec une peau de renard sur la tête, n’est qu’un renard sacré, dépecé par les femmes du clan du renard ; ces femmes s’appellent, dans la légende, les Bassarides; or, bassareus est un des vieux noms du renard. Penthée est un faon déchiré de la même manière; on inventa plus tard des histoires pour expliquer en punition de quelle faute il avait été traité ainsi; mais le désaccord de ces histoires suffit à montrer qu’elles sont tardives et que le seul fait certain, attesté par le rituel, est lê meurtre et la manducation du dieu. Zagreus est un fils de Zeus et de Perséphone qui, pour échapper aux Titans qu’excite contre lui la jalousie de Héra, se transforme en taureau; les Titans, adorateurs du taureau divin, le tuent et le mangent ; dans le rite de Zagreus, en continua à l’invoquer sous le nom de « bon taureau » et quand Zagreus, par la grâce de Zeus, renaît sous le nom de Dionysos, le jeune dieu porte au front des cornes qui témoignent encore de sa nature animale.
Hippolyte, dans la fable, est le fils de Thésée qui repousse l’amour de Phèdre, sa marâtre, et meurt