‹ OrpheusChapitre 79 sur 359 · INFLUENCE DE L’ART SUR LES MYTHES · texte numérisé non relu

INFLUENCE DE L’ART SUR LES MYTHES

décapité qui porte dans ses bras sa tête en mémoire de son martyre, comme sainte Lucie, à qui l’on avait crevé les yeux, porte ses yeux dans un plat, ou comme sainte Apolline, que l’on avait édentée, porte ses dents. En Grèce, les légendes naquirent de l’interprétation d'œuvres égyptiennes ou phéniciennes introduites par le commerce, mais aussi de l’explication, donnée par les ciceroni ou guides, de vieux tableaux conservés dans les temples. Pourquoi raconte-t-on, dès l’époque d’Homère, que Sisyphe aux Enfers est condamné à rouler éternellement une grosse pierre qui retombe avant d’avoir atteint le sommet d’une colline? Pourquoi dit-on que les Danaïdes sont obligées de remplir sans cesse des vases troués dont le contenu coule à terre? Les ciceroni avaient inventé des explications morales : Sisyphe s’était souillé par des brigandages, les filles de Danaüs avaient tué leurs époux. Autant de sornettes. Voici, je crois, la vérité. Sisyphe passait pour avoir construit un énorme édifice presque au sommet de l’Acrocorinthe; on le représenta roulant une pierre vers le haut de cette montagne. Les Danaïdesavaient, sansdoute par des procédés magiques, amené des chutes de pluie en Argolide; on les représenta arrosant le pays à l’aide de vases percés. Ces images, tout à la gloire des défunts, figurèrent dans les temples et furent copiées par ceux qui composèrent des tableaux des Enfers, c’est-à-dire des réunions de morts illustres. Quand l’idée s’accrédita que les hommes étaient soumis à des peines infernales en raison de leurs fautes, on expliqua ces images de l'activité bienfaisante comme celles de supplices éternels :

LES GRECS OU HELLÈNES

d’où l’idée de Sisyphe ix alant en vain son rocher, des Danaïdes remplissant sans fin leurs vases qui fuient. Notez que ces malentendus graphiques sont plus anciens qu’Homère; les images dont ils sont le fruit devaient donc appartenir à l’époque mycénienne, où la peinture, comme nous l’ont appris les fouilles récentes, était un art déjà très développé.

34. Bien d’autres causes ont donné naissance à des mythes. Nous avons déjà vu que Phaéthon « le brillant », épithète du soleil ou du cheval solaire, avait fini par devenir, dans la mythologie, le fils d’Apollon. C’est là le modèle d’un procédé dont on peut citer de nombreux exemples. Les adjectifs ont une tendance à se séparer des noms divins qu’ils qualifient et à revêtir une existence propre; une épithète rituelle en disponibilité, à la recherche d’un corps, devient un héros ou même un dieu.

35. Quoique très riche de son propre fonds en dieux et héros, la Grèce se montra hospitalière aux dieux du dehors. L’Égypte, l’Assyrie, la Syrie, la Phénicie, la Perse lui en prêtèrent; elle en reçut surtout des pays moins civilisés de l’Asie Mineure, où l’hellénisme ne prévalut qu’à la fin de l’époque romaine et qui, chose importante, fournissaient le plus d’esclaves aux marchés grecs. Avec ces dieux la Grèce vit arriver des cultes qui, à la différence des cultes officiels, étaient accessibles aux étrangers, aux esclaves, aux femmes. Pour les célébrer, on formait des sociétés appelées thiases, où des cérémonies mystérieuses exaltaient les imaginations. Dès le ive siècle, Athènes s’alarma de cette invasion, et Phryné, l’amie

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