LA MAGIE
les plus solennelles; il a été si bien gardé que nous l’ignorons.
15. La plus ancienne législation séculière de Rome, celle dite des Douze Tables, est très sévère pour la magic; il s’agit de la magie malfaisante, ayant pour but de nuire au prochain. Cette magic notre ne cessa d’être réprimée et pourtant pratiquée; l’État luimême n’y avait recours que lorsque des formules d’exécration devaient être prononcées contre un citoyen rebelle ou un ennemi. Mais la magie sympathique est le principe même du culte. Pour obtenir de la pluie, on jetait des mannequins dans le Tibre; pour rendre les femmes fécondes, les prêtres dits Lupert/ues (loups-cerviers) les frappaient avec des lanières, peut-être en peau de bouc ou de loup. Le vieux Caton, si hostile aux innovations, nous a laissé une foule de formules magiques dont l’agriculture et la médecine faisaient emploi et croyaient tirer profit.
16. I^e premier temple construit à Rome, sous Tarquin Ier, fut celui de Jupiter Capitolin, siège des trois divinités J upiter, J unon et Minerve qui formèrent la triade capitoline. J usqu’à cette époque, pendant 170 ans, Rome, dit Varron, n’avait eu ni temples, ni imagés. mot templum, dans la langue archaïque, ne désignait pas un édifice, mais un emplacement coasacré, délimité par les augures en vue de certains p- tes religieux.
17. Aux environs de — 550, le Panthéon romain commenva à se constituer. J upiter, dieu du ciel et du tonnerre, est à la fois le protecteur de Rome et le gardien de la foi jurée; Mars ou Quirinus est le dieu de la
LUS ITALIENS ET lEC> ROMAINS
guerre; Faunus est celui de l’élevage des troupeaux Le dieu à double visage, Janus, possède un temple dont on ouvre la porte au début d’une guerre; c’est que ce dieu vigilant est censé sortir avec les guerriers. Nous avons déjà parlé de Vesta, la déesse du foyer. Ce premier panthéon fut modifié par l’identification des. dieux romains avec les dieux grecs, qui paraît avoir été accomplie avant l’an 200. Les douze dieux sont énumérés dans ces deux vers d’Ennius :
Juno, Vesta, Minerva, Ceres, Diana, Venus, Mars,
Mercurius, Jovis, Neptunus, Volcanus, A polio.
Jovis (Jupiter) est le dieu céleste indo-européen, Z eus pater; Apollo a été emprunté aux Grecs, Minerva aux Étrusques; les autres divinités ne correspondent qu’approximativement aux dieux grecs, Hestia, Déméter, Artémis, Arès, etc. Vénus, simple abstraction marquant le désir — son nom manque dans les listes anciennes de divinités latines — fut tirée de son obscurité quand il fallut trouver un pendant à l’Aphrodite grecque, dont la légende d’Enée devait faire l’ancêtre des Romains.
18. Les douze grands dieux, auxquels on offrait quelquefois des banquets ou lectisternia, furent considérés comme un « conseil » divin (di consentes). De grossières copies des statues en bois de ces dieux, qui existaient sur le Forum, nous ont été conservées sur un autel gallo-romain de Mavilly (Côte-d’Or). On y voit Diane tenant des serpents, comme la déesse de Cnossos en Crète et la vieille Artémis arcadienne; ce n’est pas un motif de l’art grec classiaue. On y voit aussi Mars
•figuré comme le Mars étrusque et Mercure avec des ailes dans le dos, suivant un modèle égalementétrusque et non grec. Mais la figure la plus curieuse est celle de Vesta, se cachant les yeux de ses mains pour éviter la fumée du foyer, dans l’attitude qu’Ovide prête aux images de Vesta dans un temple d’Albe et qu’il signale sans en comprendre le sens.
19. Les Romains n’adoptèrent pas seulement les légendes mythologiques des Grecs, mais leurs opinions touchant l’origine du monde et l’autre vie. Sur ce dernier point, ils avaient des conceptions populaires qui survécurent. Un dieu du monde infernal, Orcus, avaleur de cadavres, peut-être un loup à l’origine, est devenu Yorco des Italiens, l’ogre de nos contes. Le Pluton romain, Dis Pater, est figuré avec un maillet comme un assommeur de morts, probablement à l’imitation du Charon étrusque, plutôt bourreau que nocher. Comme Dispater paraît aussi revêtu d’une peau de loup, j’incline à y voir une autre figure du loup infernal. Dans la littérature, les légendes grecques prirent le dessus, mais ne paraissent pas avoir trouvé beaucoup de crédit : Lucrèce les méprise et Juvénal nous dit que, de son temps, les tout jeunes enfants, ceux qu’on n’admet pas encore aux bains publics, croient seuls au monde souterrain et à la barque de Charon.
20. Les rites funéraires étaient la crémation et l'inhumation qui, dès le 111e siècle de l’Empire, tendit
i dominer exclusivement, sous l'influence des religions orientales. Les enfants en bas âge ne devaient jamais être brûlés, mais confiés à la terre, d’où l’on croyait
LES ITALIENS ET LES ROMAINS
qu’ils renaissaient dans un nouveau corps. Quelques autres traces d'une doctrine de la métempsychose se laissent entrevoir dans les religions populaires de l’Italie.
21. Le culte officiel est un ritualisme positif et sec, étroitement associé à la vie politique. Comme la religion est affaire d’État, non de sentiment, il ne peut y avoir conflit entre le spirituel et le temporel. Les trois grands collèges de prêtres, préposés au culte public, sont les pontifes, les décemvirs des sacrifices et les augures. Le Collège des pontifes comprenait, outre les pontifes, le roi des sacrifices, auquel incombaient les anciennes fonctions sacerdotales du roi, les flamines et les vestales. Le nom des pontifes se rapporte évidemment à la construction de ponts ( ponti-fex ) ; mais s’agit-il des premiers ponts jetés sur le Tibre, comme le Pons Sublicius, ou des ponts beaucoup plus anciens qui, dans les bourgades carrées de l’Italie préhistorique, traversaient les fossés pleins d’eau qui les protégeaient? Les pontifes présidaient à tout le culte national et avaient, en outre, la surveillance du culte privé, des offrandes aux morts, des mariages. Le chef du Collège des pontifes était autrefois le roi, puis ce fut un grand pontife; d’Auguste à Graticn, tous les empereurs se firent attribuer cette dignité et Constantin même, prote ;teur du christianisme, voulut en être investi.
22. Les décemvirs (plus tard quindécemvirs) des sacrifices sont les prêtres des dieux étrangers et du rite grec. Les augures sont chargés de la divination par les oiseaux; les aruspices, à la demande des pon-
LES PRÊTRES ET LES RITES
tifes, inspectent les entrailles des victimes. D’autres Collèges moins importants, mais tout aussi respectés, veillaient aux cultes de Mars (les Saliens), de la Dea Dia (les Arvales), de Faunus Lupercus (les Luperques). Les Saliens ou sauteurs, flammes de Mars, avaient la garde des anciles ou boucliers sacrés, dont le premier, modèle des douze autres, était tombé du ciel dans le palais de Numa. Nous connaissons la forme de ces boucliers, identique à celle des boucliers en 8 de l’époque minoenne; il y a là encore, dans la Rome des rois, une influence de la Grèce préhistorique.
23. Certains cultes étaient dévolus à des familles ( gentes ) et à des confréries publiques ou privées. Les corporations professionnelles avaient un caractère religieux et un culte commun. Les Collèges dits funéraires eurent pour objet d’assurer à leurs membres une sépulture honorable; on a supposé que les premiers chrétiens formèrent des associations de ce genre pour exercer leur culte à l’abri des lois.
24. Dans les sacrifices, mille détails puérils, comme le sexe et la couleur des victimes, étaient minutieusement fixés par les rituels. Pour consacrer une victime au dieu, on répandait sur sa tête de la farine sacrée et du sel. La victime était ainsi divinisée, assimilée au dieu par le rite préliminaire; c’était donc, en réalité, le dieu que Ton sacrifiait, et l’inspection des entrailles était d’autant plus instructive qu’elle portait sur l’intérieur d'un corps divin. Ces pratiques sont babyloniennes et ont peut-être passé de Babylone à TËtrurie, puis de TÉtrurie à Rome. Comme en Babylonie, c’était surtout le foie de la victime qu’on examinait. Le
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sacrifice principal était celui d’un porc, d’une brebis et d’un taureau; l’ordre dans lequel sont énumérés ces animaux et qu’atteste le vieux mot désignant ce groupe de victimes (suovelaurilia) est remarquable, car l’importance religieuse du porc, c’est-à-dire du sanglier, y est • % indiquée très nettement.
25. Tarquiri II, dit le Superbe, passait pour avoir acheté les livres sibyllins, gardiens des destinées de Rome, qui furent confiés aux décemvirs et consultés, dans les occasions graves, par ordre du Sénat. Us périrent en — 82 dans l’incendie du Capitole; une nouvelle collection fut alors formée en Asie et en Égypte. Le peu que nous savons de ces derniers textes prouve que c’étaient, pour la plupart, des vers grecs fabriqués par des juifs hellénisants, pleins de menaces voilées contre l’Empire; c’est ce qui explique que Stilicon, à la veille des grands désastres, ait ordonné de les détruire (vers 405). Les oracles sibyllins que nous possédons circulaient librement et ont été cités comme des textes inspirés par quelques Pères de l’Église; ils sont encore allégués dans la liturgie catholique des funérailles {teste David cnni Sibylla). Ce n!en soift pas moins, en grande partie, des falsifications au second degré, des contrefaçons judéo-chrétiennes de ces contrefaçons juives qui formèrent les livres sibyllins officiels de l’Empire; la haine de Rome s’y exprime sans mesure, comme dans l’Apocalypse de saint Jean.
26. Dans la collection (également frauduleuse) des oracles brûlés en 82, on crut trouver, à plusieurs reprises, l’avis d’introduire à Rome des divinités helléniques et de leur construire des temples. Les Dioscures furent