HUET. D.-M
M.l!oD.*** , âgée de 17 ans , était venue à Paris dans l’intention de se soumettre au traitement tout récemment affecté aux déviations de la colonne vertébrale.
Elle avait été atteinte, une année auparavant, d’un rhumatisme aigu dont elle avait, toutefois , été parfaitement guérie.
Elle jouissait d’une très-bonne santé , d’une fraîcheur remarquable , etétaitbien réglée , lorsque dans les premiers jours de mai elle entra dans la maison de MM. . . (t).
Dès la seconde nuit de son arrivée , M.1,e D.*** fut placée sur le lit extenseur, mais elle y éprouva bientôt des douleurs si vives que l’on fut contraint de desserrer les vis et de la replacer sur un lit ordinaire.
On ne s’arrêta point à ce premier essai, et M.llcD.*** fut remise la nuit suivante sur le lit extenseur.
(1) L authenticité de celte observation étant suffisamment garantie t,ar *a signature de notre honorable confrère M.le docteur Huet, nous
ons cru pouvoir et meme devoir nous abstenir de désigner parleurs noms, 1 établissement et les deux médecins qui y ont été appelés , atendu que 1 original de dette lettré et de l’observation qui l’accompagne , dans lequel ces noms sont indiqués, demeure pour notre responsabilité déposé dans nos archives. M.
Celte fois le résultat fut plus promptement douloureux et il fut bien autrement grave , puisque retirée de sur le lit , cette jeune personne avait perdu l’usage du bras et de la jambe du côté droit.
Bientôt une fièvre violente survint , accompagnée de douleurs très-vives dans toute l’étendue du rachis et dans le cerveau ; la parole et le mouvement des membres thoraciques et pelviens droits furent perdus , les facultés intellectuelles abolies , etc.
Les docteurs . et . furent appelés pour conju¬
rer le danger de cet état , et parvinrent à triompher de l’appareil douloureux et fébrile par les émissions sanguines , la glace sur la tête , les douches , les moxas , etc. , qu’ils prescrivirent ; mais ces moyens furent sans effet sur la paralysie et la perte de l’intelligence.
Aujourd’hui 27 septembre 1826 , M.lle D.*** a cependant recouvré la coloration habituelle des joues : la menstruation s’est aussi l'établie ; mais les fonctions intellectuelles et locomotrices paraissent perdues sans retour.
Réflexions su r cette observation .
Si nous n’avions pas suffisamment motivé, dans un de nos précédens Numéros , la préférence que nous avons donnée , dans notre lit , à une bascule mue par un poids ou par nos propres forces , aux ressorts , mis ailleurs en action sans moyen d’apprécier les forces qu’ils déploient , mais surtout sans indication aucune de la somme , de la nature et du lieu des résistances à vaincre ; les accidens dont il est rendu compte dans l’observation qu’on vient de lire , seraient certainement bien propres à justifier l’opinion que nous avons émise , sur les dangers de 1 emploi de tels moyens. Nos lecteurs nous demanderont peutêtre , cependant , s’il serait possible que mis en action par des hommes de l’art , ces mêmes moyens , tout imparfaits
qu’ils sont, pussent produire dans un meme individu des accidens , sinon semblables à ceux qui ont eu lieu dans ce cas , la première fois , du moins la seconde ; les premiers ayant dû être , pour l’homme le moins prudent , un avertissement qui aurait dû préserver des derniers : nous répondrons dans ce cas à ceux qui pourraient nous faire cette question , que les médecins , comme les gens étrangers à la médecine , encourront toujours pareils dangers dans l’emploi de traiteméns empiriques, parce qu’en général le succès de ces traitemens ne s’obtient que dans des cas identiques , ou absolument semblables , dans une espèce donnée. Or, dans celle dont il s’agit ici, moins encore que dans beaucoup d’autres, vu l’importance et la diversité des fonctions intéressées par l’affection qu’il y a à combattre , les cas identiques sont rares , à ce point que nous n’en sommes pas moins sur nos gardes aujourd’hui, que nous ne l’avons été dans les premiers dont nous avons eu à nous occuper; et sans doute n’est-ce qu’à cette sévère réserve , que nous devons de n’avoir encore donné lieu à aucun accident, ce dont nous devons convenir que nous n’aurions pas pu répondre , si de nombreuses observations et des recherches multipliées dans les changemens offerts par tous les organes intéressés dans ces sortes de difformités , n’avaient constamment , comme elles ne cesseront de le faire , éclairé notre pratique.
Meulan , 1 4 août 1826.
Monsieur et honorable confrère ,
Je vous ai promis et je vous dois l’exposé de tout ce qui peut se rapporter à l’infirmité de ma fille et au traitement que , d’après vos bons avis, nous suivons depuis la seconde semaine du mois de mai dernier. Ne pouvant encore vous adresser tous ces détails , je pense vous être agréable en yous donnant provisoirement une notice de
ce qui s’est passé jusqu’à ce jour : vous verrez que nous n’avons qu’à nous féliciter.
Etendue sur le lit à extension le 8 mai , ma fille s’y est facilement habituée : elle ne s’est jamais plainte de sa dureté ; seulement, forcée de coucher sur le dos , elle fut privée d’un bon sommeil pendant les deux premières nuits ; mais bientôt accoutumée à la pression de la ceinture sur l’évasement du bassin , et de votre collier sur le menton et sur la nuque , elle ne se plaignit durant le premier mois et pendant. les premiers momens de l'extension , que d’un agacement des dents produit comme par un acide, et d’une douleur à l’oreille droite , douleur qui revient encore si je force un peu l’action de la bascule. Je n’ai point encore porté l’extension à un degré supérieur à celui indiqué par le N.° 7 du cadran régulateur. L’agacement des dents cessait peu de minutes après la séance d’extension , et ne se fait plus que très -rarement sentir : la patiente , qui d’abord pouvait à peine desserrer les dents pendant l’extension , parle à présent avec assez de facilité quand elle y est soumise ; sa menstruation , loin de souffrir de ce mode de traitement, s'est régularisée mieux que parle passé. Un retour eut lieu le 1 1 mai pour la cinquième fois , après une bonne nuit et sans aucuns phénomènes précurseurs: il dura trois jours modérément , et sans autre incommodité qu’un sommeil agité et interrompu pendant deux nuits , comme aux époques précédentes. La première apparition date du i4 juin 1825 , la seconde des premiers jours de septembre , la troisième du . , et la quatrième, du 24 mars 1826, après plu¬
sieurs mois d’attente, sans que sa santé en parut altérée.
( Il est à remarquer que c’est dans cet intervalle que la déviation rachidienne s’est plus sensiblement manifestée ; . en septembre 1825 on n’apercevait qu’une prédisposition
à la difformité.) Au retour du 1 1 mai , cinquième époque, en succéda un le i5 juin suivant, avec le meme calme
et la meme durée. Septième époque , le 24 juillet , et de la même manière.
Les autres fonctions , régulières avant de commencer le traitement, n’éprouvent aucune altération, et ma fille conserve le même aspect de bonne santé , le même embonpoint et la même gaîté.
Son régime est régulier sans avoir rien de spécial : seulement soir et matin quelques frictions sur toute la surface du dos : nous n’avons fait usage que de bains ordinaires , comme moyens hygiéniques.
Nous accordons tout l’exercice possible. Malheureusement nous n’avons'pas près de nous de terrain uni propre à des promenades.
Mesurée la première fois le 10 mai, après plusieurs heures d’exercice et nus-pieds , ma fdle avait 4 pieds 6 pouces 7 lignes : nous trouvâmes le 3i mai 1 pouce et demi d alongement après une séance d’extension ; et le 10 juillet, après pareille séance, nous eûmes 4 pieds 8 pouces 7 lignes, donc un alongement de deux pouces •* depuis cette époque nous n’avons obtenu que 2 lignes d alongement. Les séances d’extension sont de trois à quatre heures le matin et le soir, et le lit n’est quitté que pour faire usage des béquilles. Au moment du coucher nous trouvons un raccourcissement de 4 à 6 lignes. Nous ne savons pas de combien il serait si nous abandonnions les béquilles toute une journée.
' ^ es*- k°n d observer que presque tout le mois de mai s est passé en tâtonnemens , en essais et en complaisances ; la longueur des béquilles à marcher et à siège a été graduellement augmentée : j’ai pensé qu’il pouvait etre utile d’alonger davantage celle de l’épaule qui se trouve plus basse que l’autre.
Dans les premiers jours du traitement ma hile disait P ouvet , en quittant son lit, une diminution de force,
et comme une sensation d’affaissement et de tassement des vertèbres , sans pouvoir en indiquer la région ; elle croyait cependant que c’était au dos. Elle se félicite qu’une sorte de frémissement formicant et fréquent', ainsi que les douleurs qu’elle éprouvait depuis l’épaule jusqu’à la hanche droite , surtout lors des inspirations plus fortes, ne se font plus sentir depuis qu’elle est soumise au traitement ; de même elle n’éprouve plus les crampes qui la tourmentaient la nuit dans les jambes , et le jour dans les bras et les mains pendant les exercices religieux de la maison royale d’éducation de Saint-Denis.
Son corset , qui paraissait alors mal. fait , et dont l’épaulette droite n’était ni tendue, ni remplie, permettait de passer la main entr’elle et le moignon de 1 épaule , lui a été essayé aujourd’hui et semble régulier ; le vide est effacé , et l’abaissement de l’épaule droite n est pas sensible pour un œil non prévenu ; l’omoplate est moins écarté du tronc : la hanche droite est aussi beaucoup moins élevée, et par conséquent le creux qu on remarquait entr’elie et le bord de ce coté de la poitrine est infiniment moindre : les plis de la peau sont imperceptibles ; les côtes inférieures font moins de saillie ; 1 épine dorsale se dessine mieux sous des chairs plus consistantes : ces parties molles comprimées par le poids du corps sur le lit , et la pression de la large ceintuie , sont parla roborées et astreintes , selon 1 expression d Ambroise Paré , faisant avec raison l’éloge des compresses expulsives.
La déviation de la région dorsale du rachis a beaucoup diminué : celle de la région lombaire n’est plus sensible. Si l’on examine la courbe diminuée , on voit qu elle se porte faisant saillie vers l’omoplate gauche , non loin du tiers inférieur de son bord postérieur : je ne sens p us a sorte de nodosité que me semblaient former inféi ieure ment deux vertèbres dorsales plus saillantes.
Voilà , Monsieur et honorable collègue , où nous en sommes ; je pense que nous devons beaucoup esperer de la persévérance qui est dans notre intention : si vous croyez quelques questions , réflexions ou avis nécessaires , vous m’obligerez en me les adressant : je me propose de vous présenter ma fille avant la mauvaise saison.
J’ai l’honneur , etc.
DAVID , D.-M. , membre de la Légion- d'honneur.
I Observations sur deux cas de déviation du rachis ; par 31. Bigarré, chirurgien-major deslanciers cle la Garde, membre de la Légion- d’honneur.
Première observation
Mlle Pauline Clara Merciol(i), âgée de 16 ans, dune très petite stature , d’un tempérament éminemment sanguin, née de parens très-sains, fut atteinte dès l’age de g à îoans, et sans causes connues d’une déviation latérale de la colonne vertébrale du côté droit , qui fut traitée sans succès, comme effet du rachitisme par divers médecins, dont, pendant près de deux ans et très-exactement , q ai fait exécuter les prescriptions. Mais convaincu , après ce laps de temps , que mes confrères n’étaient pas plus heureux que moi, j’ai pris le parti de conseiller aux parens
(t) Nous nous abstenons toujours, comme nous devons le faire, de nommer les personnes , sujets des observations que'nous rapportons ; toutefois lorsque celles qui y sont les plus intéressées le permettent, nous sommes reconnaissans de cette sorte de générosité qu’on peut appeler un utile dévouement aux intérêts de l’humanité, et même un acte de vertu, eu égard à nos mœurs ou à nos préjugés ; et notre reconnaissance est fondée , dans ces cas , sur ce que la première condition que doit offrir en général une observation sur des matières aussi importantes que celles qui ont pour objet la santé ou la vie des hommes, c’est l’authenticité , avec faculté donnée de la reconnaître. M.
de la jeune personne, de la présenter à M. MaisOnabe , pour lui demander son avis; et d’après sa consultation’ je l’ai soumise dans les premiers jours de novembre i8a5 au traitement de son lit mécanique , par les tractions , et l’extension fixe, l’usage des béquilles et du siège à béquilles . et, dans 1 espace de buit mois de ce traitement, j’ai obteuu les résultats suivans :
La jeune personne , dont la croissance était restée stationnaire pendant près de cinq ans, a grandi de deux pouces et demi a trois pouces, et la déviation avait prèsqu entièrement disparu, principalement aux vertèbres lombaires, où elle était très -saillante dans une étendue de trois pouces; lorsque, le 16 juin 1826, elle fut atteinte d une rougeole très-confluente et d’un mauvais caractère , qui me força de suspendre les tractions et l’extension. Cette suspension de traitement qui a duré deux mois et un voyage forcé, ont sans doute retardé les progrès du redressement de sa taille , mais depuis vingt jours qu’elle a recommencé son traitement , tout fait espérer que nous obtiendrons les résultats désirés.
Nota. La menstruation s’est établie chez cette jeune personne au mois d’avril , c’est-à-dire environ six mois après le commencement de son traitement, à la grande satisfaction de ses parens qu’on aurait voulu en détourner par la crainte qu’il n’empêchât son apparition. Ce flux périodique s’est manifesté un mois après , et n’a été interrompu que par la rougeole qui est survenue , et pendant laquelle le traitement de la déviation de la taille a dû être suspendu.
Deuxième observation.
Mlle ***, âgée de 26 ans, d’un tempérament lymphatique , fit dans son bas âge une chute sur la tête par l’imprudence d’une bonne qui la laissa tomber de fort haut, et n’en dit rien d’abord aux parens. Il paraît qu’il est ré-
sulté de cette chute une luxation incomplète des vertèbres cervicales , d’après la gibosité qui existe à celte partie , devenue convexe ou saillante en dehors et quia déterminé par la suite la concavité ou la saillie en dedans de tout le reste de la colone vertébrale jusqu’aux lombes.
Depuis cette chute , cette jeune personne a constamment été dans un état maladif, bien que cet accident ait été traité par la suite (d’après les renseignemens que j’ai pu me procurer) comme un effet du rachitisme. Mais la déviation a toujours fait des progrès, au point de gêner i les organes contenus dans les cavités de la poitrine elles viscères abdominaux : a la moindre fatigue, elle respirait avec beaucoup de peine, les digestions étaient souvent i laborieuses , et elle était continuellement tourmentée par des douleurs de reins.
Au mois de mai dernier , je l’envoyai à l’établissement de M. Maisonabe. Elle supporta d’abord péniblement | les tractions et l’extension , mais finit par s’y habituer.
Dans trois mois de traitement , la colonne vertébrale | avait presque repris sa rectitude naturelle au-dessous des vertèbres cervicales. Forcée de retourner chez elle , elle a continué le traitement avec la plus scrupuleuse exactitude. Dans son état actuel, la poitrine est plus développée qu’elle ne l'était auparavant; les digestions se font parfaitement bien ; ses maux de reins n’ont plus reparu, i On commence à sentir les espaces qui séparent les veri tèbres cervicales à la convexité qu’elles forment , ce qui ' n’existait pas avant le traitemen t. Comme le col s’allonge |un peu, j’ai conseillé une cravatte un peu consistante i pour le soutenir. J’attends d’heureux résultats de la continuation de ces moyens. C’est par le vif intérêt que je pQrle à cette Demoiselle, et pour des raisons déjà connue* R i L Maisoriabe , que je le prie d’agréer mes sentimens egraùtude et de reconnaissance , pour les soins généreux qu i a uen voulu lui prodiguer pendant mon absence ,
et dont je l’invite autant par ce motif que dans l’intérêt de la science , à publier les résultats.