‹ Orthopédie [electronic resource]Chapitre 6 sur 25 · OBSERVATIONS · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS

Première Observation .

J’ai été excessivement bègue ; mon infirmité a été cause que mes parens m’ont engagé à renoncer à la profession d’avocat pour me livrer à celle de médecin. Lorsque j’étais en pension chez M. Bourrit, à Lyon > Ie reçus sur le dos un grand coup de règle qui me fut appliqué par ce professeur, tant il était impatiente du retard que je mettais à commencer à réciter ma leçon. J’aimais mieux rester le dimanche dans Je pensionnat que de demander la permission de sortir; il ro en coûtait trop de peine, de gêne et même de souffrance, pour faire une pareille démarche : quoique je bégayasse extraordinairement, il y avait des mornens où je parlais avec assez de facilité. Je m’aperçus bientôt que c’était à l’occasion de quelques mouvemens des bras : en les renouvelant, je m assurai de leur utilité; et en m’en servant ainsi pendant quelque temps, je parvins à diminuer mon défaut de langue d’une manière très- évidente; aujourdhui on a de la peine à retrouver quelque trace de mon ancienne infirmité.

Deuxième Observation.

Je iis part de ma méthode à un de mes amis; je le priai de venir être témoin de son application sur un bègue , qui ne put nous parler quand il nous vit, et que je priai de lire en tenant lui-même le livre des deux mains; il resta près d’un quart-d’heure pour achever sa page , en faisant toutes espèces de contorsions de la face; en coupant ensuite les mots par leurs|syiiabes , précédées chacune d’un mouvement deTavant-bras, il lut plusieurs pages sans bégayer ; ce jeune homme, âgé de vingt ans, fut surpris du changement qui se passa en lui , et se refusa en conséquence à de nouvelles leçons, craignant de devenir apte au service militaire, auquel il voulait se soustraire à la faveur de son infirmité.

Troisième Observation.

Un géomètre du cadastre , envoyé de Nîmes à Usez pour opérer le retour de biens communaux usurpés, me parla du projet qu’il avait formé d’aller faire un voyage à Paris pour consulter M. Malbouehe sur les moyens qu’il avait à employer pour se corriger du bégaiement dont il était atteint. Je lui dis que je pouvais lui éviter ce long voyage en lui enseignant la méthode dont je m’étais servi pour guérir moi-même ; je la lui fis comprendre dans quelques inslans, et je le mis dans le cas d’en faire l’application immédiate. Après un quart-d’heure d’exercice il me dit avec joie 1829. Difformités. 5

et satisfaction : V otre découverte est si bonne , que dès à présent je me regarde comme guéri; je sais... je sais qu’il ne dépend que de moi de ne pas bégayer.

Quatrième Observation.

Canette , domestique de M. Duclaux , d’Alais, atteint de bégaiement par suspension de son, a été pendant long-temps l’objet d’une foule de plaisanteries. On ne pouvait pas dire que son infirmité tînt à la timidité, car il a toujours eu un aplomb admirable: je lui ai montré le procédé curatif une seule fois ; il l’a si bien mis en pratique , cpie dans l’espace de deux mois sa difficulté de parler a presque entièrement disparu ; avec un simple mouvement de l’avantbras, poussé directement en bas, il fait sortir à volonté tous les sons possibles.

Cinquième Observation.

M. Ovide Chabrol, de Carpentras, s’est livré avec ardeur à la gymnastique, que je lui ai enseignée pour le guérir d’un bégaiement très-grave , qui avait compromis ses études classiques; en huit jours il est parvenu à placer convenablement des dominantes et à parler sans bégayer: ilabesoin d’une attention soutenue pour mettre continuellement en pratique les principes les plus simples de la méthode , dont l’oubli est parfois accompagné de quelque hésitation. Cette dernière se reproduit si ses gestes sont trop onduleux; s’ils ont, au contraire, tant soit peu de brusquerie.

la phonation est très-pure, il a si bien pris l’habitude des dominantes, que dans la conversation ordinaire il ne laisse échapper aucune trace de son défaut de langue; il faut qu’il se dise : Je ne veux pas bégayer, pour ne pas bégayer : il sait qu’il ne dépend que de lui de ne pas bégayer.

Je terminerai ce mémoire par le court exposé d’une séance publique qui a eu lieu à Alais devant MM. de Veau, sous-préfet par intérim s de Larsic , substitut du procureur du roi, et Plantier, juge du tribunal de Coinmeixe , etc.

Je fis à ces Messieurs la lecture de mon mémoire, et, chemin faisant, chacun me cita des faits à l’appui de ceux dont je leur donnais connaissance; ils parurent contens de l’exposé de la théorie du bégaiement, et pour leur donner une satisfaction entière, je priai M. Chambou ( soixante-cinq ans d’âge ) , secrétaire de la sous-prefecture d’Alais , de nous raconter une histoire, ce qu il fit sans begayer, en mettant en usage les principes de la méthode; tandis qu’en parlant comme il avait 1 habitude de le faire, il ne put nous dire cette même histoire sans bégayer horriblement.

Ces esquisses suffisent pour former la partie expérimentale de ce mémoire; il m’eût été facile de le surcharger d’autres observations : je m’en abstiens.

Expériences chirurgicales sur la Restauration des vailles mutilées du corps humain , au moyen de procédés nouveaux ;

Par le docteur J. F. Dieffenbach.

Cet essai du docteur Dieffenbach , l’un des chirurgiens les plus ingénieux et les plus savans de l’Allemagne , appartient à une branche de la chi rurgie long-temps négligée, et cependant bien digne d’inîeièt., la restauration des parties du corps qui ont ete mutilées , et la création de celles qu’un accident ou une maladie ont détruites. Les perfeclionnemens que cette partie de l’art chirurgical peut éprouver, importans pour les individus mutilés, le sont aussi pour la société elle-même : s’ils sont réels, nos yeux seront affligés moins souvent par l’aspect de visages entièrement défigurés par la perte du nez ou l’absence des lèvres ; le moindre d’entr’eux mérite d’être connu , et M. Dieffenbach a bien fait de publier le résultat de ses essais et de ses observations. Ce n’est pas une monographie qu’il s’est proposé d’écrire , mais un livre essentiellement pratique : aussi n’y a-t-il guère dans le sien que des faits, des expériences, et des descriptions de procédés opératoires nouveaux. L’observation et le temps rectifient chaque jour les méthodes thérapeutiques, chaque jour apporte une amélioration au traitement d’une maladie, un complément à une découverte, une modification à la lli éorio ; on aurait pu croire que Roux, Graëfe ,

avaient épuisé ce sujet, et voici M. Dieffenbaeli qui fait autrement et mieux; ses procédés opératoires sont moins douloureux, ils exposent le malade à moins d’incommodités ; enfin leur résultat est beaucoup plus satisfaisant. S’il en est ainsi, ils doivent être préférés aux autres. M. Dieffenbaeli avoue dans sa préface que "VVattmann avait conseillé avant lui de restaurer un nez écrasé ( nez camus) , en amenant et en maintenant en avant ses parties rudimentaires; mais son ouvrage était imprimé lorsqu il a eu connaissance de cette indication , que Wattmann n a du reste ni développée , ni appliquée à la pratique. Le chirurgien de Berlin espère quelque chose d utile des expériences faites par Bünger, à l’imitation des anciennes méthodes indiennes, sur la possibilité de réunir avec succès des parties du corps qui ont été totalement séparées. M. Dieffenbaeli a fait lui-uiême, beaucoup d’essais de ce genre, et quelques-uns d’entr’eux lui ont fort bien réussi sur des animaux vivans, surtout lorsqu’il avait eu la précaution de surexciter par des irritations artificielles la vitalité delà partie qui devait être le siège de la réunion , et de faire celle-ci , non sur-le-champ , mais lorsque douze ou quinze minutes s’étaient écoulées depuis la mutilation , au moment où le sang cessait de couler, et dès qu’une exsudation lymphatique commençait à se faire : les nez et les doigts coupés qui ont été remis à leur place avec succès en étaient restés séparés pendant cet espace de temps. Mais M. Dieffenbaeli promet un travail spécial sur ce sujet, et nous devons ne nous occuper ici que de l’ouvrage qu’il vient de publier. Del écrit est divisé en six parties, restauration

ci.. nez, formation des lèvres au moyen d'un déplacernent de la membrane muqueuse de la bouche restauration du voile du palais, formation d’un prépuce artificiel , restauration de* parties détruites du canal de l’urèthre au moyen du déplacement d’un lambeau de peau.

i°. Restauration du nez. — M. Dieffenbach ne décrit point les méthodes déjà connues pour la fabrication du nez ; il se borne à indiquer les améliorations dont il les croit susceptibles. La plus importante, selon lui, consiste à ménager lesfragmens de l’organe mutilé qui existent encore, et à en tirer tout le parti possible. Un nez peut être pratiqué de toutes pièces aux dépens des joues pour ses côtés, et aux dépens de la lèvre supérieure pour sa pointe et pour la cloison. Son procédé consiste moins à confectionner un nez nouveau , qu’à restaurer un nez dont quelques rudimens sont encore en place : ce cas est le plus ordinaire. On voit bien plus souvent, à la suite des maladies syphilitiques ou scropbuleuses. le nez profondément déprimé, qu entièrement détruit ; et dans cette circonstance fréquente, la fabrication d’un nez nouveau avec les tégumens du front et de l’avantbras est rarement applicable. M. Dieffenbach agit autrement; il découpe en plusieurs parties les débris de l’ancien nez, destinés à faire la base du nouvel organe, il les relève et les rend saillans ; il les maintient dans cette position au moyen d’aiguilles et d'un point d’appui artificiel , et. la cicatrisation ne tarde pas à les unir dans la configuration naturelle au nez. Les faits déposent en faveur de ce procédé. M. Dieffenbach l’a employé heureusement sur un malade

dont le nez et la lèvre supérieure étaient mutiles, et sur un autre dont le nez avait été complètement déformé à la suite d’une opération de cancer; il a fabriqué un nez entier; voici la plus intéressante de

ces observations.

La fille du cordonnier Ihlen, âgée de douze ans ,

perdit le nez après avoir eu le scrophule dans son enfance, et souffert pendant plusieurs années de grandes douleurs causées par un ozène. La môme maladie avait fait perdre la vue au plus jeune de ses frères, et défiguré plus ou moins ses autres frères et sœurs. On ne pouvait voir sans étonnement le visage de celte jeune fille; il présentait, au lieu d un nez saillant, une ligne intérieure et divergente dans une direction tout-à-fait opposée, une espèce de tombeau déprimé et bien sillonné dans sa longueur ; on eût dit une tête

de mort. La place à laquelle le nez s’était eleve avait moins de saillie que les parties voisines, et., -une 'portion des tégumens de cet organe couvrait le grand

espace vide que la destruction des os avait causé;

tout ce qui restait se dirigeait en dedans. Beaucoup de mercure avait été employé pendant la durée de cette maladie de plusieurs années, et beaucoup d’os s’étaient détachés , enlr’autres le vomer , la plus grande portion de l’apophyse nasale, l’os molaire et les feuillets de l’ethmoïde. Cependant la guérison était faite, et elle était complète depuis trois ans, lorsque M. Bieffenbach entreprit de donner un nez à la fille Ihlen.

Il [exécuta son procédé opératoire en présence et avec l’aide des docteurs Baurn, de Klein , Orthmann et de quelques autres. L’enfant fut assis sur une table,

soi) dos soutenu par un coussin. M. Dieffenbach fit , a coté du nez enfoncé et dans toute sa longueur,' üeux incisions dirigées de bas en haut. Il en résulta mie bandelette de peau isolée, trois fois aussi large

011 , f cfu eIle rétait à sori sommet , et unie à la lèvre supérieure par un filet de peau mince et court, en mmt, aux tégumens du front, par un pont étroit. M. Dieffenbach coupa aux deux extrémités du nez les parties molles jusqu’à l’os, et au moyen de deux incisions semi-lunaires , continuation des incisions latérales, il dégagea les ailes du nez de leurs adhérences extérieures. Il put alors tirer de la profondeur dans laquelle elles avaient été cachées pendant si longtemps les bandelettes de peau rétrécies en haut et huges en bas, qui résultèrent de ces incisions diverses, et le nez tourné en dedans fut dans toute la force du terme dirigé en dehors. Ce temps de l’opération excita la surprise des assistons ; ils virent tout-à-coup une sorte de tete de mort prendre une figure humaine , quoique les lambeaux de peau fussent encore sanglans, pendans et détachés. M. Dieffenbach rogna les bords intérieurs du dos du nez, et le bord extérieur des parois latérales et des ailes de cet organe, dont le redressement fut par là considérablement avancé ; le tissu ferme et solide des lambeaux lui fit bien augurer du succès. Il laissa quelques momens s ecouler avant de les réunir, mit d’abord en contact les parois latérales qui devaient former le dos du nez par leur rapprochement avec six aiguilles fines entortillées , dont les fils furent coupés immédiatement, et fit la réunion des ailes et des bords latéraux du nez a la peau des joues et à la lèvre supérieure au moyen

de huit points de suture qu’il plaça aisément avec une aiguille fine et courbe : il avait préliminairement, et par la raison énoncée plus haut, séparé les bords limitrophes de la joue, de l’os, dans l’étendue de quelques lignes.

Yoilà donc le nez parfaitement réorganisé et de la même forme qu’un autre. Sa solidité ne permettait pas de craindre qu’il se déprimât de nouveau , et deux choses en répondaient: l’une, c était la suture; l’autre, et celle-ci surtout mérile d’être considérée, c’était la manière particulière dont les bords de la plaie avaient été rognés. La bande de peau qui restait de la cloison parut trop courte à M. Dieffenbacb ; deux petites incisions latérales dans la lèvre supérieure l’alongèrent. L’opérateur introduisit dans chacune des narines un tuyau de plume mince enveloppé de charpie huilée, et dans le dernier temps de l’opération il fit passer, des tégumens de la joue au milieu du nez , une aiguille longue et mince garnie des deux côtés dun petit morceau de cuir arrondi , et en roula la pointe en forme de spirale avec une lenelte. C’est ainsi qu’il parvint à rapprocher davantage l'un de 1 autre le côte latéral du nez du bord correspondant de la joue, et a faire saillir davantage le nez au milieu du visage.

Cet. organe, ainsi fabriqué, était pâle immédiatement apres 1 opération , et froid au toucher. On le couvrit dun cataplasme de vin tiède étendu d’eau;

1 orgasme vital augmenta, la rougeur et la chaleur existaient déjà le soir, et la partie opérée avait un aspect meilleur. La rougeur du nez augmenta encore uu peu le lendemain, et il s’y joignit un peu de tumé-

faction. L’union parfaite des bords de toutes les plaies promettait une guérison entière; cependant la malade n’était pomt bien ; elle passa une nuit fort agitée , et fut incommodée par une difficulté de respirer, de la toux et de la fièvre. M. Dieffenbach prescrivit l’application de douze sangsues à la poitrine , une boisson satine antiphlogistique, édulcorée avec le jus de réglisse, et une soupe maigre. La petite malade se trouva mieux immédiatement , et dès le même soir les signes de péripneumonie avaient disparu, La configuration du nez était toujours satisfaisante ; l’eau de plomb avait remplacé les cataplasmes au vin, aussitôt que la vitalité de la partie opérée n’eut plus besoin d’être excitée. La cicatrisation des lambeaux, soit entr’eux, soit avec la joue , existait déjà le troisième jour , et si bien qu’il fut possible d’extraire la plupart des aiguilles, et de couper quelques points de suture; la cloison seule se montrait sous une couleur bleurouge suspecte. Les tuyaux de plume introduits dans les narines furent ôtés et remplacés par des petits bourdonnets de charpie huilés , des cataplasmes d’eau

de plomb et de sureau recouvrirent le nez. Cependant le quatrième jour la peau dont la cloison était couverte avait disparu ; l’opérateur coupa avec des ciseaux la portion de tégumens qui ne vivait plus; son peu de volume l’avait condamnée à périr : sa grosseur n’était en effet que celle d’un tuyau de plume de pigeon.

Quelques jours se passèrent ; la tuméfaction du nez avait cessé tout-à-fait , et la configuration de cet organe s’était encore améliorée. Le dixième jour , M. Dieffenbach tira des tégumens de la jouè' la longue

aiguille à compression , dont il avait garni les deux côtés d’un petit bouclier de cuir ; il la remplaça par deux autres aiguilles, introduites sous les parties inférieure et supérieure du nez , au travers d’un petit bandage de cuir placé sur les côtés de la protubérance nasale. Leurs pointes furent roulées en spirale , comme l’avait été celle de la première aiguille. On plaça huit jours plus tard deux autres aiguilles, qui resteient dix jours en place. On eut soin, pendant ce temps, de cautériser la surface intérieure du nez, et de faire de fréquentes injections avec l’eau de plomb; elle se consolida et se revêtit d’une sorte d enveloppe cutanée. M. Dieffenbach se proposait, au moment de la publication de son ouvrage , de fabriquer une cloison à ce nez , et de la faire en tirant parti d une bandelette de peau de la lèvre supérieure.

II. Restauration des lèvres au moyen du déplacement d’un lambeau de membrane muqueuse dans les cas d’occlusion de la bouche. — L’ouverture de la bouche se rétrécit à la suite de divers accidens et de plusieurs maladies. Tout ce que la chirurgie a proposé jusqu’ici pour corriger cet état consiste dans un petit nombre de procédés opératoires fort imparfaits. On a cherché à faire cesser le rétrécissement de trois manières : i°. parla dilatation de l’orifice de la bouche sans écoulement de sang; 20. par une incision, suivie de l’interposition entre les lèvres de la plaie de corps étrangers qui doivent en empêcher la cicatrisation ; 3°. en fabriquant un angle à chacun des côtés de la bouche retrecie avec un troisquarts ; ponction suivie de l’introduction d un 111 de plomb et de la section des chairs qui sont comprises entre celte ouverture artificielle

et l’orifice de la bouche. Ces divers procédés sont fort défectueux, et M. Dieffenbach a peu de peine à le démontrer. Voici le sien :

Un jeune homme de dix-huit ans fut guéri par le docteur Barez d’une dartre rongeante au visage, dont il avait souffert pendant plusieurs années ; mais il resta extrêmement défiguré : l’ulcère avait non seulement détruit la partie anterieure du nez , mais encore rétréci tellement 1 ouverture de la bouche cpi’on pouvait à peine y introduire le petit doigt. Cet orifice, devenu dur et calleux , n était susceptible d’aucune dilatation. M. Dieffenbach fit asseoir le malade sur une chaise , un aide contint la tête ; l’opérateur enfonça la pointe de l’une des lames de ciseaux bien acérés i dans 1 angle supérieur droit de l’orifice de la bouche, j mais sans percer la membrane muqueuse buccale, j poussa son instrument en avant dans l’épaisseur des i chairs, en glissant sur la membrane muqueuse, et j fendit d’un seul coup la portion de tégumens qui était J comprise entre les deux lames ; il lui fut possible j alors d’introduire dans 1’ôriGce rétréci de la bouche j l’extrémité du petit doigt dont il se servit pour presser il la joue en dehors , pendant qu’il continuait à pousser la pointe de l’une des lames de ses ciseaux dans le j tissu cellulaire , sur la membrane muqueuse. Cela j fait, il fendit les tégumens de la joue jusqu a la place i où il se proposait de faire un angle de la bouche ; une autre incision fut faite , quelques lignes au-des- | sous de la première, parallèlement et de la même j manière , c’est-à-dire avec le soin de ne point loucher H à la membrane muqueuse. M. Dieffenbach les réunit i par une petite incision demi-circulaire, dans le lieu

où l’angle des lèvres devait être formé , et détacha de' la membrane muqueuse avec ses ciseaux la bandelette de peau découpée par les incisions; pareille bandelette cutanée fut enlevée à la joue gauche parallèlement à celle qui venait d’être ôtée à la joue droite , et toujours avec la précaution capitale de ne point blesser la membrane muqueuse. Le chirurgien abaissa la mâchoire inférieure , et ce mouvement fit écarter l’un de l’autre les bords du sillon que les ciseaux avaient tracé dans l’épaisseur des chairs, et tendit avec force la bandelette de membrane muqueuse qui avait été épargnée de l’un et de l’autre côté de l’orifice de la bouche. Cette membrane se déploya comme celle qui unit les doigts des oiseaux aquatiques. M.. Diefifenbach détacha de la joue l’extrémité de la bandelette muqueuse en dedans, tout autour et à la distance de quelques lignes, et la fendit dans sa partie moyenne. Mais il eut soin de la conserver intacte dans l’angle de la bouche. Le sang convenablement épongé , l’opérateur commença par ourler les bords des plaies. Il saisit le bord libre de la membrane muqueuse, et le lira avec force de dedans en dehors jusqu’à ce qu’il fût en contact avec les tegumens de la joue , auxquels il l’unit solidement au moyen d’une suture fine. Après que M. Dieffenbach eut assujetti ainsi les bords de la bandelette muqueuse aux coins des lèvres supérieure et infélicure , il tira en dehors la portion de bandelette muqueuse qui avait ete conservée , en recouvrit le point delà joue qui devait être l’angle des lèvres, et I assujettit aussi soigneusement par un point de suture. D’autres sutures furent faites en beaucoup de

points pour mettre dans un contact exact la peau et la membrane muqueuse. Elles consistaient, partie en nœuds simples , partie en suture entortillée. La membrane muqueuse isolée des parties molles , et renversée de dedans en dehors , fut ourlée aux tésumens absolument comme le bord d’un soulier l’est avec sa garniture intérieure. Quelques aiguilles servirent encore à assujettir les bords de la membrane muqueuse aux petites surfaces cutaüées de l’ancien orifice de la bouche, qui avaient été préalablement incisées dans une direction diagonale. Le pansement n’eut rien de particulier; il fut possible d’ôter quelques-uns des points de suture au bout de vingt-quatre heures, et les autres le troisième et le quatrième jour; la guérison était complète avant le quinzième jour. Le malade eut une bouche véritable, garnie de lèvres vermeilles qui s’étaient conservées intactes quinze mois après l’opération.

On peut aisément concevoir le procédé opératoire de M. Dieffenbach , en l’exécutant avec des ciseaux sur une feuille de papier pliée en double , et percée dans sa partie moyenne d’un trou qui représente l’orifice de la bouche à élargir; il consiste essentiellement à découper transversalement, de l’un et de l’autre côté de la bouche rétrécie , une bandelette de parties molles que l’on isole et détache , en conservant soigneusement la membrane muqueuse sousjacente , à fendre dans la môme direction la bandelette muqueuse ainsi ménagée; enfin, à renverser de dedans en dehors les deux parties de la bandelette muqueuse , à ramener l’une et l’autre au niveau des tégumens sanglans de la joue, et à les ourler dans

toute la longueur de leur bord libre avec ces memes légumens. Une extrémité de la bandelette muqueuse sert à recouvrir l’angle des levres de 1 un et de 1 autre côté. L’intelligence de ce procédé n’est pas très-facile dans la description que M. DiefTenbach en a faite, du moins pour les étrangers ; je ne sais si j aurai réussi à la faciliter.

III. Reslauralion du voile du palais. — L operation que M. DiefTenbach exécuta pour restaurer le voile du palais ne réussit pas; et cependant rien en elle ne contredit l’habileté du chirurgien. On vit distinctement, dans l’intérieur de la bouche, lorsqu elle eut été achevée , une cloison bien faite , et si elle eût été couronnée par le succès, la voix du malade aurait eu, suivant toutes les probabilités, le timbre qui lui est naturel.

IV. Fabrication d’un prépuce artificiel. — Peu importe d’avoir un prépuce ou non , ce serait assurément une entreprise folle que de vouloir en donner un à un homme qui en aurait été privé par un vice naturel d’organisation ou par une maladie quelconque. Mais certains cas particuliers exigent impérieusement que le prépuce soit réorganisé , soit pour délivrer le malade d’une incommodité fâcheuse , soit pour préserver la verge d’une difformité très-grande.

M. DiefTenbach avait pratiqué plus de cinquante fois l’opération du phimosis dans l’espace de peu d’années sur des sujets la plupart Mecklembourgeois et Westphaliens. 11 fut consulté par un jeune homme dont 'le^prépuce s’était considérablement rétréci et avait contracté des adhérences ; ou apercevait cependant en le retirant en arrière l’orifice de l’urèthre.

et une raie rouge à l’extrémité du gland, qui indiquait la limite de l’adhérence : ce jeune homme était sur le point de se marier et désirait fort guérir d’une incommodité qui rendait l’action de la verge douloureuse. M. Dieffenbach exécuta l’opération suivante : il retira soigneusement en arrière la membrane extérieure du prépuce , et sépara l’intérieure de ses adhérences jusqu’au milieu du gland par de petits coups de ciseaux, et pour détacher plus aisément cette tunique interne, il fendit le prépuce en haut, dégagea le gland, et coupa entièrement en deux parts , à droite et à gauche , la double membrane du prépuce. Le sang arrêté , M. Dieffenbach couvrit le gland d’un linge fin huilé, ramena le prépuce sur lui et couvrit la verge de cataplasmes froids. Cependant ce que M. Dieffenbach craignait arriva ; le linge fin huilé, malgré toutes les précautions possibles, ne restait pas en position, le prépuce contracta des adhérences nouvelles ; et il n’y eut plus , pour l’opérateur, d’autre parti à prendre que d’isoler encore le gland de sa tunique , et à faire à celle-ci et dans toute son épaisseur une incision orbiculaire qui mît à découvert une partie du gland. Un pansement très-simple fut fait après cette excision; on enduisit le gland d’un mélange d’huile d’amandes douces et de cire blanche : huit jours après, la surface suppurante du gland commença dans quelques points a se couvrir d’une fine pellicule. Mais celte cuticule suivit bientôt la loi générale de l’allongement de la peau au bord libre des plaies ; la peau atteignit la couronne du gland, la dépassa, et se cicatrisa en contractant une adhérence avec le tiers postérieur

de l’organe qu’il s’agissait de maintenir libre. Le malade fut plus satisfait que le chirurgien du résultat de l’opération ; il voyait le gland découvert dans la plus grande partie de sa surface, et il ne se plaignait plus de la tension trop grande de la peau lorsqu’il avait des érections.

Un maître d’école, âgé de vingt-six ans, eut le prépuce épaissi , désorganisé, et adhérant au gland, à la suite d’une blennorrhée du gland qui avait été négligée pendant plusieurs années. L’extrême crainte qu’il avait d’être impropre au coït le porta à se soumettre à une opération ; les parties se prêtaient parfaitement à la formation d’un nouveau prépuce; car leur surface extérieure dépassait d’un demi-pouce l’extrémité du gland , et ces tégumens étant singulièrement souples et relâchés, on pouvait apercevoir 1 extrémité du gland lorsqu’on avait fortement retiré le prépuce en arrière. M. Dieffenbach se borna à exciser le bord extérieur du prépuce pour ménager la peau le plus possible , retira en arrière sur le pénis la tunique cutanée du prépuce , coupa le tissu cellulaire lâche qui 1 unit à la membrane muqueuse , jusqu’à un tiers de pouce au-delà de la couronne du gland , fendit alors dans la partie moyenne du gland la membrane interne du prépuce, et l’isola au moyen de petits coups de ciseaux : enfin il saisit et tendit les lambeaux avec des pinces.

Cette tunique interne du prépuce était extraordinairement épaissie et désorganisée , elle avait l'épaisseur d’un carton. Il fut alors facile à l’opérateur de renverser la tunique externe du prépuce, et d’amener son bord sanglant jusqu’au-delà de la cou- 1829. Difformités. Q

ronne du gland; la peau fut retournée, et sa surface extérieure devint interne. On la maintint dans cette situation en enveloppant la partie antérieure du pénis dun appareil contentif. Le traitement consista dans l’emploi de fomentations froides et dune diète sévère. Lorsque l’inflammation , qui avait été assez vive pendant les premiers jours, eut commencé à diminuer , la suppuration parut sur la surface du gland que l’instrument tranchant avait mise à découvert. Il importait d’empêcher qu’il ne se formât de nouvelles excoriations à la membrane interne du prépuce; le malade eut soin , pour éviter cet accident, d’y faire d’heure en heure des lotions tièdes avec l’eau de sureau et l’eau de plomb. On coupa, le douzième jour, les fils assujettis par des emplâtres qui formaient l’appareil contentif, car la guérison était parfaite; le gland s’était revêtu de peau huit jours après. M. Dieffenbach se hasarda alors à retirer le prépuce complètement en arrière , et le trouva adhèrent de la manière la plus exacte derrière la couronne du gland. Il eut occasion de voir ce jeune homme plus tard et d’examiner son pénis ; il ne fut pas peu étonné de trouver le prépuce encore plus allongé et si parfaitement semblable à un prépuce naturel , qu on n aurait pu indiquer entr’eux la moindre différence : ce qui le surprit bien plus encore, ce fut l’état de la peau renversée de dehors en dedans sur le gland ; elle était devenue plus fine , rouge et lubrifiée par un fluide muqueux , comme si elle avait toujours lorme la tunique interne du prépuce.

V. Rupture du périnée. — M. Dieffenbach avait a traiter une rupture du périnée si considérable qu’elle

s’étendait jusqu’au rectum ; les bords de la solution de continuité rafraîchis, et l’écoulement du sang tari , ce chirurgien plaça une forte ligature avec une grosse aiguille courbe dans le milieu de la crevasse, et posa en outre plusieurs aiguilles entortillées; il fit usage après cela d’un procédé qui maintenait les parties réunies par la suture dans leur position , et ne permettait pas quelles fussenl élargies , tendues ou tiraillées. Ce procédé leur laissait le temps de se cicatriser ; il consiste dans une incision faite aux parties molles suivant la direction de la suture. M. Dieffenbach fut conduit à cette idée par le succès d’incisions qu’il avait faites au voile du palais après la suture de cet organe et dans la direction de la suture. Les chairs du périnée furent à peine incisées, qu’un grand écartement des bords de la plaie eut lieu ; par ce moyen la ligne centrale du périnée où la suture était placée, fut isolée et soustraite à tout tiraillement. Aucune suture ne manqua , et l’opération réussit très-bien. D’autres observations très-intéressantes confirment la justesse de la théorie de M. Dieffenbach sur le traitement des ruptures du périnée. Il ne veut pas que la suture soit faite pendant le temps dit des couches et pendant l’allaitement, excepté si l’on avait été forcé d’inciser le périnée. Il conseille plus loin de se servir non de la suture enchevilîée, mais de l’entortillée , et de ne lui unir aucun autre appareil contentif, pas même un bandage en T, et recommande de n’introduire dans la solution de continuité aucun pessaire , aucune éponge, aucun tampon de charpie , mais de se borner à l’emploi de fomentations froides.

VI. On a essayé de suppléer à l’absence de portions du canal de l’urèthre , au moyen de lambeaux de peau détachés du scrotum ou du pubis, et placés sur l’ouverture anormale ; une suture maintient la

réunion de la bandelette cutanée, ainsi taillée et

déplacée avec les bords de l’orifice contre nature de l’urèthre préalablement rafraîchis. Le lambeau de peau peut être découpé dans le scrotum; M. DiefFenbach préfère un procédé qui consiste à ramener sur l’ouverture anormale de l’urèthre deux replis cutanés pris au pénis. L’essai qu’il fit de ce procédé ne réussit pas, mais il ne faut pas toujours juger par l’événement en chirurgie comme ailleurs. — L’ouvrage de M. Dieflènbach appartient aux sciences d’observation , il est certainement pratique , et sous ce rapport il mérite d’obtenir en France le bon accueil qu’il a reçu dans le nord de l’Europe.

Observations sur les Difformités héréditaires.

Par le docteur Béchet.

Les auteurs qui ont admis l’hérédité dans les maladies ont différemment expliqué leur transmission; les plus anciens pensaient que la partie séminale qui forme l’embryon, mélange de la semence des deux sexes , représentait l’extrait de toutes les parties du corps dont elle émanait. Edmond de Méara ( Pathol . héréd .) dit que ces maladies sont certaines qualités fixes de la constitution qui se développent dans le Sperme des parens, pour se transmettre à leurs des-

cendans. Van Helmont explique cette transmission par le caractère idéal de la maladie qui s’imprime comme un sceau dans 1 économie de celui qui en est affecté, transmet son cachet dans les esprits viviGans du sperme, et demeure imprimé dans 1 embrydn jusqu’à ce que le développement de 1 âge le manifeste au grand jour et réveille les idées de cette maladie^ Slahl attribue les maladies héréditaires a une ame , agent spirituel, qui organise avec mesure et proportion le corps de la même manière que celui qu elle habite dans le père ou la mère. Selon Hoffmann, les fluides les plus actifs de la liqueur séminale ont reçu un mode d’impulsion de chaque partie dont ils émanent, et conservent cette vibration dans le fœtus qu’ils construisent, ainsi ces ébranlemens transmettent le scrophule ou toute autre maladie.

L’opinion qui a été la plus répandue, est celle qui regarde l’hérédité comme due à un vice ou virus propre à chaque maladie héréditaire. Si l’on peut se rendre compte de la transmission de la syphilis par cette théorie , il faut convenir qu’il est impossible d’y avoir recours pour expliquer l’hérédité de certaines épilepsies, des monstruosités, etc.

Quelque opinion qu’on ait sur la manière dont la conception a lieu, soit, comme le pense Hippocrate, que le germe résulte de la semence fournie par chaque sexe, soit qu’il provienne du mâle seul dont il apporte les dispositions, et que la mère lui communique les siennes après la conception; soit que la liqueur proliûque du mâle, en pénétrant le germe et se répandant à sa surface , imprime des modifications à toutes ses parties, et transmette ainsi les carac-

Yères et les maladies du pere , tandis que ceux de la mère sont inhérens à l’ovule avant la fécondation, il est bien certain que les deux sexes concourent à la reproduction du nouvel être, quelle que soit d’ailleurs la part que chacun d’eux y prend, et l’on conçoit très-bien alors qu’ils peuvent l’un et l’autre lui transmettre leurs dispositions individuelles.

Mais les maladies héréditaires n’ont pas toujours présenté ce type, il a dû exister une origine première, et alors on n’a pu, dès le principe, les regarder comme telles; il a fallu nécessairement qu’on les observât pendant plusieurs générations dans une même famille, pour pouvoir leur appliquer ce type, et encore ne le peut-on pas d’une manière absolue, car telle maladie qui est acquise par hérédité chez un individu est accidentelle chez un autre.

Tantôt ces maladies passent du père aux enfans, tantôt c’est la mère qui les communique. On les voit quelquefois disparaître pendant une ou deux générations , et se reproduire ensuite avec les mêmes caractères. Tantôt les monstruosités sont transmises par les femmes , tantôt c’est par les hommes. Heuermann cite une famille dans laquelle tous les hommes portaient un liypospadias, et cela depuis si longtemps , qu’on ne put remonter assez loin pour en trouver un qui n’eût pas cette imperfection.

En considérant les positions si variées où la civilisation a placé l’homme, on y trouvera une, infinité de causes qui, quoique partant souvent de points diamétralement opposés, produisent néanmoins des effets tout-à-fait semblables. On verra ces causes agir d’une jnanière continue sur l’économie et engendrer des

prédispositions profondes qui , par leur lenteur même à se former, s’identifieront en quelque sorte avec l’organisation, la modifieront, et deviendront dèslors susceptibles d’être transmises par la génération.

Ainsi donc on peut admettre que les maladies héréditaires proviennent de la transmission d une disposition organique particulière que les eufans îeçoivent de leurs parens , et dont ceux-ci ont dû le geime à l’action permanente de quelques-unes ou de 1 ensemble des causes dont je viens d’indiquer la source.

S’il existe de la ressemblance entre les parens et leurs enfans, cela ne doit-il pas tenir a ce que le germe de tout être doit renfermer en lui-même les premiers

linéamens de chacun des organes qui constituent 1 individu auquel il appartient? Si cet être engendre dans le moment où un ou plusieurs de ses organes sont profondément modifiés, le germe qu’il produira devant contenir les premiers linéamens de tous les organes , contiendra nécessairement aussi ceuç des organes qui ont subi les modifications. On peut conclure de là l’existence de monstruosités héréditaires.

La distinction qu’Hippoerate a établie des causes en prédisposantes , dues à la disposition des organes, et en occasionelles , dues à l’action des agens extérieurs suivant leur quantité ou leur qualité , est d’un grand secours pour établir la différence qui existe entre les monstruosités héréditaires et celles qui ne le sont pas. Cependant le concours de ces deux espèces de causes est nécessaire pour le développement de celles qui sont surtout dues aux causes prédisposantes ou organiques; car, pour elles, la puissance des causes occasionelles est très -faible , puisque

celles-ci ne font que favoriser leur développement. Les causes prédisposantes sont elles-mêmes produites par l’action long-temps prolongée des causes occasionelles. Si la physiologie eut soulevé le voile mystérieux qui couvre encore l’acte reproducteur, nous pourrions peut-être arriver à la démonstration des causes qui influent si diversement sur le développement des êtres; mais le physiologiste est plongé dans la plus profonde obscurité quand il veut dévoiler les phénomènes de reproduction. On peut sans doute, par le système de M. G eoffroy-St. -Hilaire, expliquer les aberrations organiques , quant au plus ou moins de développement ; mais , je le demande , cela nous donne-t-il la mesure de la cause déterminante ? En connaissons-nous mieux cette cause elle-même, qui met encore les plus grands philosophes en défaut? C’est alors que l’on sent qu’il est des bornes que l’esprit humain ne peut franchir, et qu’il ne lui sera jamais donné de scruter la cause première des phénomènes naturels. Elle lui échappe, cette cause; et si de célèbres physiologistes ont eu assez de génie pour concevoir l’espérance de définir la vie, ils n’y sont parvenus que relativement aux effets que celle-ci opère. La vie n’est point la succession de phénomènes qui résistent à la mort; elle est la cause de ces phénomènes, et celle-ci nous échappe. Appliquons donc ce que nous avons dit de la vie aux développemens des monstruosités. Elles peuvent se développer sous l’influence d’une multitude de maladies héréditaires, et alors dans le plus grand nombre de cas elles ne tiennent qu’à la propagation successive de virus par voie de circulation. Mais comment

pourrons-nous définir les monstruosités qui ne siéent que dans la configuration des organes, configuration qui paraît être le type héréditaire de quelques familles? Avouons-le , ce ne sera pas le développement du système vasculaire qui en sera la cause première. L évolution de ce système lui-même dérive d’une autre cause; c’est celle-ci qui nous échappe; mais nous ne pouvons en nier 1 existence , qui nous paraît déterminer le type de ces monstruosités here ditaires (configuration) chez quelques familles, de même qu’elle détermine le type des individus dans chaque espèce qui peut les procréer.

Le 10 mai 1827, se présenta à l’amphithéâtre d’accouchemens de M. Maygrier , la nommée Yictoire Barré, âgé de vingt-quatre ans, d’un tempérament lymphatique, d’une taille moyenne , enceinte pour la seconde fois. Parvenue au terme de sa grossesse , cette femme offrit les difformités congeniales suivantes: l’extrémité de chaque membre supérieur estterminée par une main qui neprésente que le doigt auriculaire ; les autres doigts et les métacarpiens qui y correspondent, excepté le deuxième, manquent entièrement. Aux pieds, il n’y a que le premier et le cinquième orteils , et encore sont-ils imparfaits. Ils sont séparés par une vaste échancrure qui résulte de l’absence des autres orteils et des métatarsiens correspondans.

Le doigt auriculaire de la main droite est le seul qui existe ; il est recourbé de dedans en dehors. L’articulation métacarpo-phalangienne jouit de sa mobilité naturelle ; mais celles des phalanges entr’elles ne peuvent exécuter que des mouvemens très-bornés ;

1 articulation de la dernière phalange avec le cinquième métacarpien présente un renflement assez considérable; ce dernier os est plus court qu’à l’ordinaire. Le deuxième métacarpien paraît être confondu avec le troisième ; néanmoins il n’est que rudimentaire; supérieurement; il est ankylosé avec le trapézoide ; il se termine inférieurement par une pointe legerement arrondie , assez prolongée , formant 1 eminence qui termine la partie inférieure et externe de la main ; une autre pointe s’élève au tiers inférieur de sa face postérieure , et vient faire une saillie trèsremarquable sur le dos de la main. Les autres métacarpiens n existent point. J’ai cherché avec l’allention la plus scrupuleuse à distinguer l’artère radiale par ses battemens; l’absence de ceux-ci m’a laissé supposer quelle n’existait pas. Ceux de l’artère cubitale peuvent être sentis; mais ils sont si peu étendus et si faibles, qu’il est facile de reconnaître que cette artere est tres-peu volumineuse.

La main gauche présente à-peu-près les mêmes caractères extérieurs que la droite. Le petit doigt existe seul. Sa forme est exactement la même que celle du doigt de 1 autre main. Indépendamment du cinquième métacarpien , on trouve les rudimens de deux autres, dont l’un remplace le troisième et 1 autre le deuxième os du métacarpe. Le premier se termine par une petite tête surmontée d’une pointe; le second est plus court que le précédent, il se termine inférieurement par une pointe qui se recourbe sur le dos de la main; supérieurement il est ankylosé avec la partie inférieure et interne du trapézoïde. Ici, comme à l’autre bras, je n’ai trouvé

aucune trace de l’artère radiale. Les battemens de la cubitale sont un peu plus forts qu’au bras droit. ^

Le pied droit n’offre que le premier et le cinquième orteils; ceux-ci sont séparés par une vaste échancrure triangulaire , dont le sommet se termine au devant du tarse, et la base entre leur extrémité , antérieure ; cette échancrure est la conséquence de l’absence des autres orteils et des deuxième , troisième et quatrième métatarsiens.

Le premier orteil est très-long, recourbé directe- , ment en avant et en haut ; il est dépourvu d ongle. Les phalanges qui le composent sont fortement soudées entr’elles. L’articulation métatarso-phalangienne

est peu mobile.

Le cinquième orteil est extrêmement recourbe de dehors en dedans ; il est petit et tres-mobile dans ses articulations phalangiennes; cependant il ne peut être entièrement étendu, et aussitôt qu’on 1 abandonne à lui-même il reprend sa courbure ordinaire. Le métatarsien avec lequel cet orteil s’articule est d un volume considérable ; il est évidemment forme par l’union de plusieurs de ces os; cependant on ne sent point au travers de la peau les traces de cette union.

La forme du pied gauche diffère peu de celle du côté droit; voici les différences qu’on y remarque: le premier orteil, plus gros et beaucoup plus long que dans l’état ordinaire , est recourbé de dehors en dedans, et comme tordu en sens contraire , de sorte que la face inférieure est tournée en dedans , et la face supérieure en dehors; on voit sur cette face un rudiment d’ongle de peu d’étendue. Dans la progression, ce serait la face externe qui porterait sur le

sol, si son extrémité n’était, pas relevée. L ankylosé des phalanges est imparfaite à cet orteil.

Le cinquième orteil est, comme celui de l’autre pied , fortement recourbé en dedans et articulé de la même manière avec son métatarsien, qui paraît aussi forme par plusieurs os réunis.

Après un travail qui n’a rien offert de particulier, celte femme est accouchée d’un enfant du sexe féminin, qui nous a présenté les difformités suivantes (1).

Les mains, beaucoup plus étroites que dans l’état naturel , sont , comme celles de la mère , dépourvues des quatre premiers doigts. Ï1 n’existe que deux métacarpiens: le cinquième, qui supporte le petit doigt, et 1 autre, qui paraît correspondre à l’index ou au médius.

Les deux mains sont tout-à-fait semblables. Le petit doigt est légèrement recourbé de dedans en dehors. L articulation métacarpo-phalangienne est plus mobile que celles des phalanges. Deux petits tubercules charnus , séparés par un pli de la peau , terminent la partie inférieure et externe de la main. Le plus près du petit doigt est formé par l’extrémité inférieure du métacarpien , que j’ai signalé plus haut; 1 autre n est formé que par la peau et du tissu cellulaire.

Les pieds n’ont pas atteint un degré de développement plus complet. Le cinquième orteil existe seul; il est fortement recourbé de dehors en dedans. Ainsi qu’aux mains, il n’y a de bien mobile que l’articula-

(i) Voyez la planche III, qui représente les mains et les pieds de cet enfant. • ,

lion de la première phalange avec le cinquième métatarsien; aussi l’extension de cet orteil est-elle impossible. On ne trouve que le premier et le cinquième os du métatarse ; ils sont plus gros que dans 1 état ordinaire ; l’intervalle qui les sépare est rempli par des

parties molles. f

, Le 27 février 1829 , Victoire Barré est accouchée d’une autre fille, qui présente exactement les mêmes difformités que sa sœur. Il est donc inutile d en donner la description. Cette femme était déjà accouchée, en 1825 , d’un garçon bien conformé , qui mourut de convulsions dans le cours d’une variole à l’âge de dix mois. Le père de cet enfant n était pas le même que celui des deux petites filles. Au moment où j’écris, Victoire Barré est encore enceinte (1).

La mère de cette femme n a aucune difformité ; mais son père n’avait aux pieds que le cinquième orteil; la main gauche n’offrait que le petit doigt; la droite en était totalement dépourvue et se terminait par une espèce de tumeur ronde, molle, que l’on comparait au sein d’une femme. Cet homme avait une sœur chez laquelle on remarquait des difformités semblables. Il ne m’a pas été possible de me procurer le modèle de la main droite , ce n’est que sur le rapport desparens que j’indique la forme qu’avait cette main.

(i)M. Dumoulier a moulé le» membres dont Je viens de faire la de«cription. On peut, en s’adressant à lui , s’en procurer les modèles en plâtre.

Observation d’une Difformité de la Poitrine, causée par un Tétanos , guéri

Par M. le docteur Guines.

Queille , fils d’un cultivateur, âgé de treize ans, d une bonne constitution , d une intelligence remarquable , fut pris, \e 21 novembre dernier , d’un léger serrement de mâchoires qui augmenta le 22, le 23, sans 1 empecber daller aux champs garder son troupeau. Enfin, dans la nuit du a/j. 5 il se déclara un spasme presque général , et une oppression effrayante. Appelé dans la journée, M. Guines trouva le malade dans l’état suivant : respiration courte, rapide, pénible ; état convulsif de la face ; paupières contractées et immobiles ; yeux dirigés en haut en dehors ; la tête jetée en arrière; les mâchoires serrées laissant entr’elles l’intervalle de deux lignes; le ventre présentant la résistance d’une planche ; les jambes roides, mais pouvant être fléchies par un mouvement communiqué; les bras libres; le pouls vite et concentré; la langue, qu’on pouvait à peine voir, rouge sur les bords. L’épigastre était devenu un foyer de perceptions si actif, que la simple indication d’un mouvement vers lui suffisait pour mettre en jeu de vives sympathies, et pour exciter de violens accès de spasmes. Le signal de ces accès était une douleur vive., rapide, qui, partant du centre épigastrique, traversait le malade comme un trait , et venait se terminer vers la septième vertèbre cervicale : du reste, sans

aucune cause, cette douleur se réveillait très-fréquemment, et déterminait 1 opistbotonos.

L’auteur ne sait à quoi rapporter avec quelque certitude la cause de cette maladie : l’enfant setait fait deux contusions extrêmement légères, l’une au genou , l’autre à la tête ; il avait été exposé une matinée entière à un froid vif, et il setait abandonné à un violent accès de colère.

Traitement. Le 2 4, saignée de xij onces. — Bain tiède. — Potion calmante avec gr. viij d’opium. — Lendemain, même état. — Trente sangsues le long du rachis, au niveau des premières vertèbres dorsales. — Opium, gr. x. — Le 26, opium et calomélas, suivis de selles abondantes. — Le 27, les muscles abdominaux sont presque dans l’état naturel; mais la contraction des muscles persistant, toutes les fausses côtes sont portées en haut ; le sternum est fléchi dans la soudure de la première pièce avec la seconde, et sa partie inférieure forme, avec l’appendice, une éminence de trois pouces de hauteur. En même temps, l’apophyse épineuse de la première vertèbre dorsale présente une saillie semblable en tout à une gibbosité.

Dès ce moment le tétanos perdit de son intensité, peu à peu la santé de l’enfant se rétablit; mais quoiqu aujourd’hui il n’existe plus aucun symptôme tétanique, les difformités que nous venons de faire remarquer persistent dans presque tout leur entier; de plus, l’enfant éprouve quelques douleurs vers l’union de la région cervicale avec la région dorsale , et une faiblesse qui l’oblige , dans une station prolongée , d’appuyer ses mains sur ses cuisses.

Réflexions.

Ce fait, qui est assez remarquable sous le rapport de la guérison du tétanos par de fortes doses d’opium, ne doit nous occuper ici qu’à cause de la difformité que cette maladie a déterminée. Quelques médecins ont pensé que l’action musculaire ne pouvait point seule déterminer des déviations ou incurvations des os, à moins que les parties ligamenteuses ne fussent elles-mêmes malades ; en un mot , que ces difformités avaient toujours pour première cause une affection rachitique ou scrophuleuse : mais, dans beaucoup de cas , nous voyons survenir des déviations par la seule action des muscles, soit qu’ils acquièrent plus de force par un tétanos ou que leur antagonisme soit détruit par la paralysie des muscles opposés.

Nous avons eu dans l’établissement du Mont-Parnasse plusieurs exemples de déviations de ce dernier genre. Mais le plus remarquable est celui d’un piedbot que j’ai déjà cité , et qui est survenu par suite de la paralysie des muscles externes de la jambe et du pied.

(Am. D. )

difformités.

Mémoire sur lu Restauration de diverses pai des du visage j à l’aide de nouveaux procédés ;

Lu à l'Institut par M. le Professeur Roux.

Réparer de grands désordres physiques , de grandes difformités , tantôt horribles à voir , tantôt simplement nuisibles, tel est aussi le but important que la chirurgie se propose dans beaucoup de circonstances. Sous ce rapport elle se prête encore à d’heureuses innovations. C’est surtout au visage, ou même vers les parties profondes de la face , que l’on remarque souvent les plus grandes comme les plus graves difformités; elles y sont comme ailleurs tantôt natives ou originelles , tantôt accidentelles ou consécutives à d’autres lésions. Celles-ci doivent varier, et varient en effet à l’infini; celles-là, au contraire, qui ne sont toutes que le résultat d’une anomalie dans les lois du développement des organes, ont quelque chose de plus constant dans leur manière d’être ; aussi les chirurgiens se sont-ils montrés dès long-temps ingénieux dans fart de réparer les difformités natives de la face. Il en est une toutefois des plus graves et des plus communes qu’ils avaient considérée comme inattaquable, pour laquelle l’art avait dès long-temps aussi déclaré son impuissance , et que maintenant , au j contraire , on fait disparaître sans peine ; c’est Indivision du voile du palais. Me sera-t-il permis de parler du service que je crois avoir rendu à la société en imagi- 1829. Difformités. 7

liant la staphyloraphie , opération si souvent indiquée que je l’ai faite il y a peu de temps pour la quaranteseptième fois, sans compter quelle a été pratiquée par d’autres chirurgiens tant en France que dans les pays étrangers? Combien d’individus ont recouvré par elle le don d’une parole facile et agréable ; combien peuvent se livrer maintenant aux plus honorables carrières de la société , que leur infirmité aurait forcés à vivre dans un état d’isolement! En créant cette suture du voile du palais, jetais loin de présumer qu’elle serait d’une utilité aussi grande , aussi générale; d’ailleurs je ne l’avais crue applicable d’abord qu’aux divisions simples du voile du palais, ou plutôt j’avais échoué dans mes premières tentatives pour les cas de division de ce voile avec la déduction des deux moitiés de la voûte palatine. Mais depuis que, pour les cas de ce genre, j’ai apporté à l’opération principale la très-simple modification de faire de chaque côté une section transversale immédiatement audessous du rebord postérieur de la voûte palatine, de manière à permettre l’élargissement de chacune des deux portions du voile du palais, les succès que j’obtiens sont proportionnément les mêmes : seulement après la reconstruction du voile du palais dans les cas de disjonction de cet os, il reste à la voûte palatine une ouverture plus ou moins large et plus ou moins étendue en longueur, qui se resserre lentement et disparaît à la longue si les sujets sont encore jeunes, mais à laquelle il faut adapter un obturateur lorsqu’ils sont plus âgés.

On trouvera sans doute un intérêt de ce genre dans ce que je vais raconter des tentatives auxquelles je me

sais livré pour réparer certaines mutilations accidentelles du visage ; à cause de cela sans doute que les mutilations ou difformités accidentelles du visage sont variables à l'infini ^ qu'elles peuvent se montrer avec des dimensions considérables non moins qu'avec des formes singulières et bizarres; et que d'ailleurs, au lieu de consister comme les difformités natives en de simples divisions , elles consistent presque toutes en des pertes de substance , des destructions de parties plus ou moins étendues ; on a presqu'entièrement négligé l’art de les réparer; la chirurgie a vraiment fait peu de progrès sous ce rapport ; la fabrication d’un nez nouveau , opération qui remonte à des temps déjà éloignés, et qui, après avoir été abandonnée, a repris quelque faveur de nos jours, est ce qu’on a tenté de plus remarquable ; et cependant dans quelle autre partie du corps la nature se prête-t-elle mieux qu’au visage à seconder les inspirations et les procédés de l’art ! quel ensemble , quel concours de dispositions favorables pour y entreprendre avec les plus grandes probabilités de succès toutes sortes de restaurations : une grande souplesse et beaucoup d’extensibilité dans les parties molles dë la face elle-même et dans celles qui les entourent, des tégumens à-lafois épais et pourvus de nombreux vaisseaux capillaires ; ces mêmes tégumens presque partout doublés et renforcés par un panicule charnu , qui presque partout aussi leur est assez intimement uni ; sur plusieurs points de grosses branches artérielles, dont les divisions infinies forment un réseau vasculaire admirable, dans lequel se fait une circulation des plus actives ; par suite enfin , et peut-être aussi indépendamment

de celte dernière disposition, une grande énergie vitale dans toutes les parties molles du visage. De tout cela résulte une facilité qu’on ne trouverait point ailleurs au même degré , de faire éprouver à ces parties un allongement plus ou moins considérable , une distension plus ou moins grande ; de là aussi la possibilité que la vie se conserve dans des lambeaux qui ne sont plus continus au système vasculaire que par une base fort çtroite ou par un simple pédicule ; et par conséquent la possibilité d’emprunter à une région du visage pour donner à une autre; de suppléer à des parties qui manquent en faisant éprouver à d’autres , tantôt d’une manière soudaine, tantôt d’une manière lente et successive, des déplacemens, des transpositions y en faisant , pour ainsi dire , des transplantations de peau et de chairs. Les faits suivans prouveront si j’ai su utiliser de la manière la plus convenable les ressources de la nature., et si je puis prétendre au mérite d’avoir suivi avec quelque bonheur, et aussi avec quelque avantage pour l’art, une voie à peine ouverte à de nouvelles conquêtes chirurgicales.

Il y a trois ans environ , qu’à-peu-près à la même époque et par un singulier hazard , nous reçûmes à l’hôpital de la Charité trois femmes horriblement défigurées à la suite d’affections gangréneuses qui avaient causé la séparation d’une portion considérable des lèvres et de l’une des joues dans toute leur épaisseur. Chez l’une de ces femmes il y avait même destruction d’une des parois du nez. Ces trois femmes n’étaient guères avancées dans la carrière de la vie ; la plus âgée n’avait que vingt-deux ans ; l’une d’elles n’en avait que dix-huit. Elles devaient donc éprouver bien long-temps

encore le tourment et le profond chagrin de ne pouvoir se montrer qu’avec une partie du visage soustraite aux regards de leurs semblables. Toutefois elles ne présentaient pas exactement la même mutilation, comme bien l’on pense. Les trois cas reconnaissaient bien la même origine et avaient bien le même caractère ; mais ils différaient quant à l’étendue et au mode de circonscription de la perte de substance qu’avaient éprouvée les parties molles du visage.

Chez l’une de ces femmes il y avait eu seulement destruction de toute la moitié droite de la lèvre supérieure. Le mal était si récent , qu’une partie de la mâchoire, qui avait été frappée de nécrose en même temps que les parties molles avaient été gangrenées , n’était point encore tombée : j’eus à l’extraire avant de songer à réparer la difformité de la lèvre. Ce que je fis dans ce dernier cas ne mérite pas d’être rapporté avec détail. Bien qu’une portion fort considérable de la lèvre supérieure manquât , je parvins à combler le vide par une opération à très-peu près semblable à celle que nous pratiquons journellement pour le bec de lièvre ; j’éprouvai seulement plus de difficultés qu’on n’en éprouve lorsqu’il s’agit de rapprocher et de faire adhérer entr’elles des parties qui ne sont que disjointes, ou plutôt dont la séparation n’est que le résultat d’un arrêt de développement et d’une anomalie dans l’évolution naturelle des organes. J’attache donc peu d’importance à ce premier cas, que je n’ai rapporté qu’occasionellement; et toutefois, puisqu’en le mentionnant j’ai été conduit à parler du bec de lièvre en général, et à rappeler l’ingénieuse théorie des vices naturels de conformation de nos organes , qu’il me

soit permis de noter ici le fait suivant comme se rattachant sans doute à cette théorie , et en tout cas comme très-remarquable par sa rareté : je n’en avais point encore observé de semblable. Il y a quinze jours ou trois semaines qu’on me présenta un enfant de trois aris qui avait une division congénitale de l’aile droite du nez. Cette aile était fendue verticalement dans 1 étendue de six à huit lignes environ. On sentait au-dessus de la fente une légère dépression , comme si 1 os propre du nez et l’os maxillaire étaient disjoints et tant soit peu écartés l’un de l’autre ; dans la bouche , à la voûte palatine, une saillie médiane assez prononcée séparait deux rainures parallèles ou gouttières , mais sans division aucune à cette partie. Je n’ai pas besoin de dire que par une petite opération imitee de celle du bec de lièvre j’ai fait disparaître ce vice originel de conformation du nez. C’est considéré en lui-même , ou sous le rapport de son mode de développement, et non du moyen employé pour la guérison , que le cas dont il s’agit peut offrir quelqu’intérêt ; c’est sous ce rapport aussi que je le livre à la pensée des hommes qui ont si profondément médité sur l’origine, la cause et le mécanisme, si l’on peut ainsi dire, des difformités natives de nos organes.

Je reviens aux cas de mutilations accidentelles du visage dont j’avais commencé l’histoire : chez l’une, c’étaient les deux lèvres qui manquaient presque en totalité ; il ne restait qu’une très-petite portion de chacune d’elles à droite; la perte de la substance s’étendait au bas jusqu’à peu de distance de la base de la mâchoire; en haut, jusqu’au niveau de l’aile du nez ; à gauche, elle anticipait tant soit peu sur la

loue La jeune fille dont il s’agit, qui aurait dû être d une beauté remarquable , à juger d’elle par a déposition du nez , des yeux , et de toute la pat lie su périeure du visage , que couronnait une belle chevelure brune, était, au contraire, horrible a voir; elle l’était d’autant plus, que, parce que la destruction d’une si grande partie des deux levres datait de enfance du sujet, et avait été causée par la gangrené bien avant que les os eussent pris tout leur accroissement, il s’en était suivi une étrange conformation des deux arcades alvéolaires; les os maxillaires, n'étant plus soutenus par les lèvres, s étaient arques considérablement en avant , et leur courbe agrandie proeminaient entre les bords de la solution de continuité deslèvres. C’estune chose remarquable, et qui n apeutêtre point encore été étudiée autant qu elle méritait de l’être , que l’influence du jeu , de l’action ou même de la seule présence des parties molles, surtout des parties molles agissantes et contractiles sur la conformation des os, avant que le développement de ceuxci soit arrivé à son terme. Quelle vienne à manquer par une cause ou par une circonstance quelconque, les os prennent une conformation anormale plus ou moins singulière, plus ou moins bizarre. Le fait que je raconte en est un exemple remarquable. Quelle vienne, au contraire, à s’exercer après quelle a manqué pendant un laps de temps plus ou moins long , alors certaines dispositions défectueuses des os peuvent disparaître : cela va jusqu au point que des os désunis et séparés, et qui n auraient pas dû l’être , se rapprochent et se confondent. C est ce qu’on voit pour les maxillaires supérieurs dans les cas

de bec de lièvre compliqué de la direction de ces os , lorsque 1 operation destinée à faire disparaître la difformité de la levre est pratiquée dans les premières années de la vie ; par le seul fait de la réunion de la le vx e , la comm unication de la boucbe avec les narines disparaît insensiblement. Meme chose peut avoir lieu pour la partie |la plus reculée de la voûte palatine, après la suture du voile du palais , dans les cas de division de ce voile avec écartement des os palatins. Je l’ai déjà observée plusieurs fois après des opérations faites sur des sujets qui avaient à peine atteint lage nubile.

lel était donc l’état des choses et la disposition des parties chez Ja jeune fille dont il s’agit en ce moment, que malgré la souplesse et l’extensibilité dont jouissent en general les parties molles du visage , surtout après qu on a détruit momentanément leurs connexions profondes avec les os quelles recouvrent, qu’on ne pouvait pas songer à faire avancer ce qui restait des lèvres et de la joue gauche sur la double sailiie formée parles arcades alvéolaires; il n’y avait pas moyen non plus d’emprunter à des parties voisines pour combler le vide que présentait chacune des deux lèvres. Eussé-je pu triompher des obstacles de l’une ou de l’autre de ces deux manières, il est probable que les mâchoires n’auraient pas repris une conformation régulière, et que le sujet n’aurait été délivré que d’une partie de son horrible difformité ; mais il me parut qu’il y avait un parti à prendre, c’était d’enlever toute la portion saillante , tout l’excédant de l’une et de l’autre mâchoire : en retranchant ainsi quelque chose des os, en réduisant, pour ainsi parler , leurs dimensions à celles des parties molles, on devait

pouvoir ensuite rapprocher celles-ci et les reunir; leur réunion s’effectuant , et la continuité étant rétablie entre les lèvres et les joues , la difformité était alors réduite au moindre degré possible. Il ne devait plus y avoir que des cicatrices extérieures linéaires, accompagnant une dépression plus ou moins grande,

■ une sorte de reculement de toute la partie inférieure du visage. Après y avoir mûrement réfléchi , je ne vis rien de bizarre dans ce projet : l’infortunée jeune fille donna d’abord son consentement pour toutes choses. Toutefois , il n’aurait pas été sans inconvénient d’agir en même temps, le même jour, sur les deux mâchoires , et de travailler à refaire les deux lèvres par une seule et même operation ; je résolus d’opérer en deux sens, en commençant par la mâchoire inférieure. J’enlevai une partie de cet os de la largeur d’un pouce environ ; le rapprochement des deux parties qui restaient permit la reunion des parties molles extérieures ; tout se passa et tout réussit au gré de mes désirs pour cette première partie de l’opération projetée. Vint le moment , quelques semaines plus tard , et lorsque la mâchoire inférieure fut consolidée , de faire en haut ce que j’avais fait au bas; je devais éprouver de plus grandes difficultés, parce qu’une portion du rebord alvéolaire de la mâchoire supérieure étant enlevée , l’état naturel de fixité de cette mâchoire ne m’aurait pas permis d’en rapprocher les deux portions latérales , comme j’avais pu rapprocher les parties conservées de la mâchoire inférieure , mobiles dans leur double articulation ; mais le mérite de triompher de ces difficultés ne m’était point réservé ! bien que la première

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operation n eût été ni très-laborieuse , ni très-cruelle, la malade ne voulut jamais consentir à une seconde. Soit caprice, soit appréhension extrême de nouvelles souffrances, ou indifférence pour sa difformité, devenue en effet déjà moins hideuse , cette jeune fille me quitta pour retourner à Limoges, son pays; je lui avais rendu une lèvre inférieure à-peu-près régulière, et ce premier succès semblait faire présager la réussite des mêmes moyens employés pour restaurer la levre supérieure. Je ne désespère pas de la revoir lorsque sa raison sera plus affermie.

Combien fut différente, au contraire, la troisième jeune lemme, dont il me reste à parler! de quelle patience elle se montra douée ! la résignation pour consentir à des souffrances vives et plusieurs fois répétées , et pour les supporter, ne va pas au-delà ; c’est le courage stoïque dans toute sa force. 11 fallait cela, à la vérité, pour que l’art obtînt le triomphe que je vais raconter. Dans ce dernier cas , il y avait destruction complète de toute la moitié gauche de la lèvre supérieure, de l’aile du nez du même côté , et de la joue correspondante dans toute la portion située audessus du plan horizontal de la bouche. L’ouverture résultant de cette énorme perte de substance communiquait dans la narine gauche, et même dans le sinus maxillaire, parce qu’il y avait eu, en même temps que gangrène et séparation des parties molles, nécrose et séparation d’une portion de l’os maxillaire supérieur; elle permettait l’issue presque continuelle de la langue hors de la bouche. Cet épouvantable désordre datait de deux années à l’époque à laquelle la jeune fille qui le présentait fut admise à l’hôpital

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de la Charité, vers le milieu de l’année 1826. Sur

toute la circonférence de l’ouverture les bords étaient

bien cicatrisés, et tant en haut du côté de l’orbite, qu en dehors du côté de la pommette , la peau et les chairs restantes adhéraient fortement aux os. Un tel désordre semblait au-dessus des ressources de l’art : c’est ainsi que j’en jugeai au premier coupd’œil ; cependant , après y avoir profondément ré- | fléchi, encouragé d’ailleurs par la prière de cette infortunée jeune fille , j’osai attaquer des difficultés j qui paraissaient insurmontables. Le succès a dépasse 1 mon attente : je suis parvenu à refaire la lèvre supérieure, la paroi externe du nez et la joue. En jetant les yeux sur la figure dessinée que je présente à l’Académie , on voit qu’une parfaite continuité est rétablie entre toutes les parties molles du visage ; la joue gauche n’est que stygmatisée par quelques cicatrices linéaires qui circonscrivent le lambeau de peau et de chairs qui remplit l’énorme ouverture quelle présentait : on dirait la cicatrice d’une brûlure superficielle. Le seul reste un peu choquant de la difformité qui existait , c’est l’étroitesse de la bouche ; encore pourrait-on aisément y remédier : il faudrait fendre cette ouverture, et faire cicatriser isolément les deux bords de la petite incision qu’on pratiquerait sur la commissure gauche de la bouche , celte ouverture étant inégalement partagée par la ligne médiane ; mais mademoiselle Joly , c’est le nom de la jeune femme qui est le sujet du cas que je rapporte, rendue maintenant à la santé et à ses travaux, hésite ou plutôt remet chaque jour à subir cette dernière et très-petite opération, non par la crainte de la dou-

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leur, mais occupée qu’elle est d’accomplir un pieux devoir quelle s’est imposé envers une de ses compagnes de malheur pendant le long séjour qu’elle fit a 1 hôpital, en consacrant tous ses travaux et le produit du travail de ses mains à cette action de haute vertu qtii mériterait bien une récompense.

Et comment suis-je parvenu à un résultat aussi extraordinaire que celui que j’ai obtenu chez cette fille Joly? en faisant un emprunt à la lèvre inférieure, en formant dune portion de toute l’épaisseur de cette lèvre un lambeau que j’ai fait cheminer successivement de bas en haut, et qui , en effet, amené d’abord au niveau de la lèvre supérieure, et ayant concouru pendant un temps à former cette lèvre, en a été ensuite détaché pour être amené au niveau du nez et de la partie la plus élevée de la joue ; de telle sorte que la peau et les chairs qui forment maintenant 1 aile gauche du nez et la partie correspondante de la joue ont appartenu autrefois à la lèvre inférieure. Mais sept opérations distinctes, plus délicates et plus difficiles les unes que les autres, mais dont je me garderai bien de donner ici la description détaillée, ont ete faites à des intervalles de quelques mois : un an environ a été employé à toutes ces manœuvres. Par une première, qui fut de toutes la moins compliquée , le lambeau pris sur la lèvre inférieure fut porté au niveau de la lèvre supérieure, et réuni à ce qui restait de celte lèvre , laquelle fut ainsi recréée et rendue à ses formes naturelles; une bouche dont la disposition n’avait rien de choquant séparait les deux lèvres : déjà la mutilation du visage était moins repoussante , puisqu’elle ne consistait plus

qu’en une ouverture à-peu-près circulaire > placée i en-dehors du nez ; mais cette ouverture était fort "rande , et communiquait toujours dans les narines et le sinus maxillaire. Deuxfoisj essayai de la fermer en attirant la circonférence vers le centre, c’est-à-dire en en rapprochant les bords, après avoir détaché le plus .possible les chairs d’avec les os sous-jacens auxquels ! elles adhéraient. Vains efforts! chaque fois j obtins seu- • lement une adhésion partielle , suivie de la déchirure s des points de suture. Cette double tentative eut même cela de désavantageux , qu’elle causa l’agrandissement de la perte de substance de la joue, puisque chaque fois j’avais dû enlever quelque peu des chairs pour mettre les bords de l’ouverture en état de cruentation ; je fis tout aussi vainement une troisième tentative dans le même but, mais par un moyen différent: je dédoublai la lèvre supérieure , et relevant en-dedans le feuillet buccal , je le fixai par plusieurs points de suture à la circonférence de l’ouverture ; la. réunion ne s’effectua point. Plus tard , je conçus le projet de fermer cette ouverture avec un lambeau de peau pris à la paume de la main de la patiente; bien entendu que ce lambeau devait rester continu à la main ellemême par son sommet ou par une base étroite jusqu’à ce qu’il fût réuni , par ses bords, aux bords de l’ouverturede la joue; ce qui exigeait l’application permanente de la main sur le visage pendantplusieurs jours au moins; celafut ainsi exécuté, maissanssuccès : malgré tousmessoinsle lambeaufut entraîné parlepoidsde la main. Sincèrement affligé de ces contre-temps , et croyant avoir épuisé toutes les ressources de la chi-' rurgie réparatrice , je ne songeai plus, pendant un

temps, qu’à faire adapter, d’une manière telle quelle, à l’ouverture de la joue, un de ces petits appareils que nous nommons obturateurs ; cet appareil fut construit par un habile ^ouvrier , mais la jeune fille pour laquelle il était destiné l’ayant vu déclara formellement quelle n’en ferait point usage, et ses instances furent plus vives que jamais, ses supplications plus pressantes, pour que j’imaginasse quelque moyen de lui procurer une complète guérison. C’est alors que , par une heureuse inspiration , l’idée me vint de détruire ce quve j’avais fait, d’emprunter à la lèvre supérieure, dès long- temps refaite, tout ce que je lui avais donné pour combler le vide et remplir l’ouverture qui se trouvait au-dessus , espérant bien , si j’atteignais ce premier but , pouvoir ensuite rattacher ce qui resterait de cette lèvre à la joue , elle-même restaurée. Je n’avais toutefois qu’un vague pressentiment de la réussite; heureurement il n’a point été trompé , et la nature a merveilleusement secondé mes projets. Le lambeau , porté jusqu’audessous de l’orbite , a pu être réuni par plusieurs points de suture au peu qui restait de la paupière inférieure et à la peau du nez : l’adhésion s’est opérée, et bientôt j'ai pu agir une dernière fois pour faire disparaître l’espèce d’échancrure ou de large fente que présentait la lèvre supérieure immédiatement audessous de l’aile du nez : j’ai pu reconstituer cette lèvre.

Deux années environ se sont écoulées depuis que cette œuvre si compliquée a été accomplie , et le visage, chez la jeune fille qui en a été le sujet, a pris l’aspect qu’il doit conserver toujours. J’ai déjà

dit combien sont légères les traces de tout ce qui a existé et de tout ce qui a été fait; une chose a contribué singulièrement à les rendre si peu marquées , c’est que tout autour de cette portion de la lèvre inférieure , de ce lambeau qui a été déplacé une première fois, puis déplacé encore, puis transplanté dans un lieu éloigné de sa place naturelle , tout en conservant, à ce qu’il paraît, ses dimensions premières, toutes les parties circonvoisines, toutes celles auxquelles il a été réuni , ont été attirées vers ce lambeau comme vers un centre; elles se sont étendues, élargies. Cela est remarquable, surtout à la paupière inférieure, dont la peau présente une hauteur double au moins de celle quelle présentait avant que l’opération fût entreprise.

Ce dernier fait que je viens d’exposer , dont tant de personnes ont été témoins , et dont toutes les circonstances pourraient être, au besoin, attestées par l’honorable membre de cette Académie (M. Boyer), près duquel je remplis mes fonctions à l’hôpital de la Charité , et dont les sages conseils , autant que l’assistance , me sont si utiles toutes les fois que je crois devoir m’engager dans des routes nouvelles; ce fait, dis-je , est inouï dans les fastes de la chirurgie. Après un tel triomphe obtenu par l’art, je serais tenté de prétendre qu’il n’y a rien d’impossible en fait de restauration du visage.

Observation sur une Difformité causée par une tumeur squirrheuse congéniale des glandes maxillaires ,

Par M.leDocteur Laplahe fils.

Le 2 1 avril dernier on amena à l’hospice un enfant du sexe masculin , d’ailleurs très-fort et bien constitué , mais qui portait au-dessous de la branche droite de la mâchoire inférieure une tumeur arrondie du volume d’un œuf, qui pendait jusque sur la clavicule. Il avait la bouche béante ; la langue , qui avait un volume un peu plus considérable qu’à l’ordinaire , était refoulée vers la voûte palatine par deux petites tumeurs oblongues du volume d’une amande , situées sous la langue et à coté du frein. On conçoit facilement que l’aspect de cet enfant était désagréable, je dirai même hideux : aussi au moment de sa naissance fut-il pris pour un monstre par la sage-femme qui le reçut.

À ma première visite , je jugeai cet enfant atteint de la grenouillelte. C’est une maladie assez rare et que je n’ai jamais observée ; aussi je m’abstins de remplir toute indication jusqu’au lendemain. La manière claire , précise et nette dont M. Boyer représente plutôt qu’il ne décrit les objets., confirma mon premier jugement. Il est vrai qu’il serait difficile de rencontrer des similitudes aussi frappantes.

Pour me conformer aux règles de 1 art et à ce que la nature de la maladie indique à l’esprit et à la raison , le 22 je fis une incision semi-lunaire à chacune des

petites tumeurs qui étaient sous la langue. Je m’attendais à voir de suite sortir de la salive et obtenir par ce moyeu la résolution de cette tumeur , dont la dureté me faisait pourtant soupçonner un kyste cartilagineux, peut-être même à demi pierreux; mais je fus étrangement surpris, quand en plongeant mon bistouri dans ces petites tumeurs, je trouvai cette résistance qu’opposent les parties charnues aux instrumens qui les pénètrent. Je fus obligé d’enfoncer mon bistouri beaucoup plus que je n’aurais cru pour trouver un espace vide ; j’enlevai le lambeau flottant avec des ciseaux. 11 était très-épais , les chairs étaient noirâtres et saignaient abondamment. Dans la journée et dans la nuit il y eut , par les plaies, un écoulement assez abondant, d’une sérosité de couleur cifrrine mêlée d’un peu de sang. Aussi le 25 au matin la tumeur semblait avoir diminué , elle était au moins beaucoup plus molle. Je crus alors que le dégorgement se ferait peu-à-peu ; pour le favoriser et tenir les plaies ouvertes, j’introduisis un stylet boutonné à un pouce environ dans la direction du canal de Warthon et je lui fis exécuter quelques mouvemens dans tous les sens. Jusqu’au i5 mai cet état fut stationnaire. L’enfant dépérissait peu-à-peu, il n’avait pas de nourrice , on 1 alimentait à la bouteille. La tumeur devint encore bien dure , la peau s’amincit à la base de la tumeur, il en découla une goutte de matière épaisse sanguinolente. Enfin, il mourut le 2/j. mai.

Autopsie. Je me bornai à disséquer la tumeur et les environs. Les téguruens communs enlevés, je trouvai la membrane qui recouvre la glande sin<mlibrement épaissie ( je ne parle pas du peaueier, parce 1829. Difformités. q

qu’à cel âge je crois qu’il est impossible de le détacher ) ; la couleur de la tumeur était noirâtre livide. J’agrandis un peu l’ouverture qui s’était faite à la base, j’y introduisis un stylet boutonné que je fis sortir à la base de la langue par une des ouvertures que j’y avais pratiquées; il parcourut donc tout le trajet de Warthon. Je fis une incision au milieu de la glande ; les bords de l’incision s’écartaient facilementet mettaient à découvert une substance noirâtre , composée de petits tubercules de la grosseur de grains de millet, très-durs; d’espace en espace quelques-uns de ces tubercules étaient presque blancs, se déchiraient facilement et donnaient issue à une goutte de liqueur de couleur citrine. L’incision arrivée sur le slylet, je trouvai le canal de Warthon tapissé par une membrane blanche et épaisse ; son diamètre était à-peuprès celui d’un tuyau de plume ; les ramuscules qui. se réunissent pour le former étaient en proportion dilatés et aussi tapissés par une membrane blanche et assez épaisse , ils étaient au nombre de cinq. On ne pouvait suivre leur trajet que dans l’espace d’un pouce environ. La glande maxillaire du côté gauche était aussi un peu engorgée : son tissu avait subi la meme altération que celui de la droite. Le canal de Warthon à son origine était beaucoup plus dilaté, il contenait à-peu-près une once de cette liqueur citrine.

11 était impossible de suivre dans ces tumeurs ni les nerfs, ni les vaisseaux sanguins..

Les muscles voisins, surtout du côté droit, étaient refoulés en arrière. Le sillon occupé par le mylohyoidien à la partie antérieure de cette glande n’existait pas, et le muscle avait glissé au-dessous de la-

tumeur ; les sublinguales , qui avaient subi la même altération , formaient les tumeurs qui refoulaient la langue vers la voûte palatine. Get oigane , comme je l’ai observé, avait acquis un développement plus considérable que d’ordinaire à cet âge , mais son tissu n’était pas du tout altéré.

Ré flexions. 11 est des auteurs qui croient peu au squirrhe des glandes maxillaires ; mais alors quel nom donneront-ils à cette altération de leur tissu? 11 y a eu ici bien évidemmen l dégénération squirrheuse du tissu glandulaire , résultat présumable d’une inflammation survenue dans le dernier mois de la gestation : c est à l’inflammation que j’attribue cette transformation de tissu , parce que c’est ordinairement avec tous les caractères inflammatoires que commencent ces degénérations, D’ailleurs je crois que, pendant la vie intrà-ulérine , l’inflammation est la maladie la plus ordinaire. Cet âge offre même à cet état maladif les chances les plus favorables pour son développement , telles que : atmosphère chaude , circulation active , se passant surtout dans les capillaires , ce qui les rend très-dilatables et y entretient un degré de vie qu’ils n’ont pas chez l’adulte ; passage du sang dans les vaisseaux blancs assurément bien faciles, tissus lâches et mous , exaltation des propriétés vitales que l’accroissement, le développement rendent nécessaire.

Les faits de maladies chez le fœtus dont les observateurs font mention viennent à l’appui de cette théorie. Ainsi Verron a vu des enfans apporter en venant au monde des traces de phlegmasies semblables à celles qu’éprouve l’homme adulte. Bricheteau , Chaussier , Marc, Hussen, parlent d’cnfans venus au

inonde avec la variole : Dupuy, Andral ont trouvé des tubercules dans le foie el dans les poumons de fœtus.

Les observations de maladies de fœtus sont encore peu nombreuses, parce que naguère encore, on doutait que le fœtus dans le sein de la mère fût accessible aux causes capables d’influer sur la santé. Mais aujourd’hui qu’il est bien reconnu, qu’une fois que le germe a reçu l’élan de la vie et du développement, qu’il est enfin être vivant, il est par cela seul passible de maladies, iî est à croire que ces observations se multiplieront. Que n’est-il de même permis d’espérer que la thérapeutique nous fournira des ressources pour épargner à ces êtres à peine naissans les douleurs de la vie qu’ils ne connaissent pas encore !...

Observation anatomique su r une anomalie congéniale de l'intestin rectum, s’ ouvrant dans la portion membraneuse de C urèthre (1) ;

Communiquée pal' MM. les docteur» Moncea et Ch. Clemekt.

Parmi les nombreux exemples de vices de conformation du rectum et de l’anus connus jusqu’à pré-

(j) Atresia urcthralis. Meckel , Manuel d’ Anatomie , t. I , traduction française.

sent, il en est fort peu d’analogues à celui dont nous allons parler, et de plus dignes de fixer l’attention, des praticiens, tant sous le rapport du diagnostic que relativement aux moyens thérapeutiques à mettre en usage.

Observation. Madame Faucille, domiciliée rue Traversière Saint-Antoine, n°. 46 » parvenue au terme de la grossesse, accoucha naturellement le i4 mai 1829 d’un enfant vivant, d’un médiocre volume , paraissant bien conformé. Le lendemain 1 5 , la sasefemme qui avait, fait l’accouchement s’aperçut qu'il n’avait point, rendu de méconium , mais que scs urines étaient troubles et comme bourbeuses ; elle reconnut aussi l’imperforation de l’anus, et porta aussitôt cet enfant à l’hôpital Saint-Antoine pour consulter M. le docteur Beaucbêne , chirurgien en chef; ce praticien célèbre étant absent, M. Roullois , interne de l’hôpital, convaincu de la nécessité de donner promptement issue aux excrémens cpie le nouveau-né s’efforcait de rendre sans le pouvoir, si ce n est une tres-petite quantité mêlée à l’urine , et prévoyant l’incertitude des suités de l’opération1 qu’il convenait

de pratiquer, donna à madame . , accoucheuse ,

le conseil de le porter promptement chez M. le docteur et pi ofesseur . , qui décida que le rectum

s ouvrait dans la vessie, qu’aucune opération ne pourrait sauver cet enfant , et qu’il périrait plutôt si Ion en tentait une. Cette réponse, bien contraire aux préceptes de l’art ( melius anceps quant radium ). et nullement réfléchie, parut fort extraordinaire à la sage-lemme ; mais elle crut devoir s’en tenir verdis

ma g h tri , et rapporta cet infortuné chez ses parens pour y rendre bientôt le dernier soupir.

On tâcha d’apaiser ses cris et sa soif et de diminuer ses souffrances par l’eau sucrée et aromatisée avec quelques gouttes d’eau de fleurs d’oranger; on ne négligea pas non plus les moyens de propreté; tels furent les seuls secours qu’on crut devoir lui donner jusqu’à son agonie, qui n’eut lieu que le quatrième jour après sa naissance , temps pendant lequel il rendit par l’urèthre beaucoup de matières liquides grisâtres et brunâtres, avec de grands efforts accompagnés de cris perçans, de mouvemens convulsifs, en un mot, de signes de vives douleurs. Le ventre se météorisa promptement et acquit un volume considérable.

La prolongation de la vie et l’état de souffrance de cet enfant déterminèrent les parens à faire appeler M. le docteur Monda , qui les avait soignés autrefois; il se rendit aussitôt à leur invitation , mais l’enfant expira lorsqu’il se proposait de faire une ponction à l’extrémité anale du rectum. C’est alors qu’il apprit

le fâcheux pronostic de M. le docteur . et qu’il

demanda aux parens, dans l’intérêt de la science et de l’humanité , l’autorisation de faire l’ouverture du corps, qui lui fut accordée sans difficulté, et pour laquelle il me pria de l’accompagner le lendemain iq mai à sept heures du soir, afin de reconnaître ensemble l’anomalie organique dont la nature avatt peut-être été méconnue.

La nécropsie fut faite avec le plus grand soin en présence de M. Roullois, interne de Saint-Antoine ,

de M. Constant , étudiant en médecine , et de ma-

darne . . sage-femme. , .

Yoici ce que nous observâmes. Extérieur du corps. Embonpoint et développement médiocres , légumens marbrés et violacés particulièrement au tronc et a l’hypogastre ; abdomen balloné, yeux caves, pénis tuméfié et plus développé quWmairemènt ^testicules descendus dans le scrotum. Le raphe périnéal existait, mais au lieu d ouverture anale , on n’apercevait qu’un froncis cutané plutôt enfonce . que

saillant.

Dissection . La cavité abdominale fut ouverte par deux incisions partant à angle aigu du haut de la ligne blanche , et se terminant latéralement en bas sur les éminences ilio-pubiennes , pour faire la section des branches horizontales des pubis, enlever le . rectum et la vessie retenus à la paroi anterieure du bassin, en passant le plus près possible de la face antérieure du sacrum et du coccyx, aGn de ne point intéresser le rectum ni sa terminaison.

Tout le trajet du canal intestinal était considérablement distendu , surtout le rectum , qui remplissait presque entièrement la cavité pelvienne.

La terminaison du colon fut coupee transversalement , et aussitôt il sortit beaucoup de gaz et de matières blanchâtres , jaunâtres et grisâtres.

Le rectum fut ensuite incisé latéralement à droite , de haut en bas , jusqu’à son oblitération , environ trois ou quatre lignes au-dessus du périnee ou il était très— dilaté dans l’étendue de trois pouces, et formait un véritable sac sans issue , comparable jusqu’à un certain point au cloaque des oiseaux ; la muqueuse

de cet intestin était grisâtre, noirâtre, et parsemée d érosions superficielles et de pelits flocons purulens, produits de l’inflammation.

Ne trouvant, point de communication avec la vessie qm était fort élevée et petite, nous insufflâmes celte poche par ! urethre, que l’air distendit d’abord, puis nous vîmes qu iî passait dans 1 intestin par un conduit étroit aboutissant a la portion membraneuse du côté droit de l’urèthre antérieurement, et se rendant postérieurement au bas du rectum.

Il nous lut alors très-facile d’introduire un stylet boutonné dans ce conduit anormal et de le faire sortir par l’ouverture uréthrale du gland , qui était fort ample et présentait un commencement dliypospadias. Nous pûmes aussi lui laire parcourir undrajet inverse, mais moins facilement, à cause de quelques brides existant près l’intestin.

Aucun vice de conformation ne s’observa dans le reste du canal digestif.

M. Rouliois voulut bien se charger de communiquer cette pièce véritablement curieuse à la Société anatomique „ dont son président, M. le professeur Cruveilbier , publie maintenant une Iconographie des cas pathologiques rares.

L’exposé anatomique que nous venons de faire, tend à prouver que l’opération aurait pu être pratiquée avec quelque espoir de succès, et qu’en offrant une voie convenable à l’issue des matières alvines, la fistule recto -uréthrale se serait oblitérée. Comme il est physiquement démontré que le nouveau-né ne peut vivre , lorsqu’il y a occlusion des voies digestives, aériennes, et des excrétions alvines, urinai-

res , etc. , nous pensons qu’il ne faut jamais hésiter à réparer ces écarts de la nature.

En déclarant ici notre opinion sur un cas de chirurgie heureusement fort rare, nous ne prétendons censurer personne , ni proposer actuellement un nouveau procédé opératoire à quelques praticiens de notre époque , mais seulement leur rappeler que nos anciens maîtres ont reconnu la nécessité d agir autrement qu’on ne l’a fait.

Il y a plus d’un siècle ( 1720 ) que Littré proposa d’établir un anus artificiel à la terminaison du colon quand le rectum n’existait pas. Plusieurs exemples de succès d’une pareille opération , et d’autres qui s’y rattachent, sont consignés dans les mémoires des académies des sciences et de chirurgie , ainsi que dans les recueils cliniques et dans des mémoires particuliers.

Notice sur les deux Frères Siamois, âgés de dix-huit ans j attachés ventre à ventre depuis leur naissance;

Et sur la Monstruosité à deux têtes , dont chacune a été baptisée séparément s sous les noms de Ritta et Crislina ;

Par M. J L’ lia -Fonte NELLE.

Dans les temps reculés la partie de la science qui se rattache aux monstruosités a été totalement inconnue; dans le moyen âge des lumières elle fut entourée d’erreurs et de préjugés les plus absurdes;

on en vint même au point de regarder la plupart des monstruosités comme des œuvres diaboliques, et partant vouées à la mort. Mais du moment que la science de l’homme eut fait quelques progrès, cette étude commença à fixer l’attention des physiologistes , et, de nos jours , grâces aux nombreuses et curieuses recherches d’un des plus honorables zoologistes du siècle , les causes productrices de la plupart des monstruosités humaines ont été reconnues et expliquées, quoiqu’il soit vrai de dire qu’il en est qui se sont, jusqu’à présent, dérobées à ses savantes investigations.

Les journaux avaient annoncé deux nouvelles monstruosités vivantes; l’une, de deux frères Siamois, attachés ventre à ventre; l’autre, d’une fille à deux têtes, deux poitrines , etc. M. Geoffroy Saint-Hilaire s’empressa de recueillir tous les documens possibles, entr’autres toutes les données du docteur INiles, des Etats-Unis, et du docteur Warren. Après diverses communications faites à l’Académie royale des Sciences, il a fait, conjointement avec le docteur Serres, dans la séance du 19 octobre, un rapport très-curieux, .qui va faire en partie le sujet de cette notice.

Ce rapport est divisé en deux sections : la première offre un exposé assez étendu des moyens qu emploie la nature dans la formation des monstres doubles. « En voyant, dit M. Geoffroy Saint -Hilaire, des monstres, on crie au désordre; il n’est qu apparent. Ce n’est pas l’ordre habituel qui persévère, c’est un autre qui reprend , et qui est non moins admirable dans ses conditions d’harmonie. Les monstres doubles, opposés l’un à l’autre, se distinguent

en deux sortes , comme se trouvant engagés, les uns plus superficiellement , et les autres plus profondément. Dans le premier cas, ce sont deux sujets accolés et renfermés dans une enveloppe commune , la peau; ceux-là sont viables ; dans le second , tout 1<> tronc a ses parties extérieures et intérieures dans une pleine fusion, mais, d’ailleurs, sans confusion et sans omission du moindre élément.

Une conclusion plus élevée résulte, en outre, de ces faits et de ces explications partielles; c’est qu’il est pourvu à tous les arrangemens par les lois les plus simples et les plus précises, qui sont celles même qui s’appliquent à la formation d’un seul être. Ce qu’on tient, dans ce cas-ci, par une unité, par l’effet de l’habitude, est toutefois le produit de deux

moitiés semblables, celle de droite et celle de gauche ; ce sont deux systèmes a part accoles et fondus l’un dans l’autre. Or, ce n’est point là un vain produit de l’imagination , mais tout simplement un point accompli des destinées et des devoirs scientifiques, un de ces corollaires qu’appellent les besoins de 1 epoque. La vie des sciences a ses périodes comme la vie humaine ;• elles sont d abord traînées dans une pénible enfance ; elles brillent maintenant des jours do la jeunesse ; c’est en vain qu on voudrait leur interdire ceux de la virilité. Dans la seconde partie de ce rapport, se trouve la description de deux jumeaux Siamois, apportés de Boston, et attendus en France; nous allons la faire connaître.

Jumeaux Siamois.

Le groupe monstrueux de ces frères, unis par leventre, est né dans le royaume de Siam ; il fut embarqué pour les Etals-Unis sur un navire du port de Eoston, te Sachent , commandé par le capitaine Coffin. Les deux frères ont la couleur de la peau et les traits du visage comme les naturels de la race chinoise; leur front est cependant moins large et plus élevé ; leur taille au-dessous de l’ordinaire ; leur ressemblance , d’abord frappante, offre cependant quelques différences réelles. Ils sont attachés ensemble par un axe commun, étendu des appendices xiphoïdes à l’ombilic ; les extrémités de ces cartilages sont soudées à la pièce unique et moyenne qui en résulte; en même temps qu’elle forme, vers son centre, le couronnement de l’axe d’union, elle y applique un point solide de résistance. L’écartement laissé entre les deux frères est là de deux pouces; il l’est à la région ombilicale , ou tout-à fait inférieurement , de quatre , et la longueur de l’axe est de. cinq. Le surplus de l’axe d’union est formé par un épaississement de la ligne blanche , par la réunion de la partie Subjacente des muscles superficiels du bas-ventre, et, en dernière couche , par la peau.

Ces parties, même la portion commune du cartilage xiphoide , jouissent d’assez de flexibilité pour que les deux frères puissent un peu s’eûacer, et s’établir d’équerre. Ils peuvent chevaucher, c’est-à-dire s’élever l’un sur l’autre, mais dans une étendue très-

restreinte; les visages rejetés de côté s’y maintiennent. Leur station d’équerre donne lieu a une partie antérieure d’un côté, et à une partie postérieure de l’autre. L’âge et l’habitude fortifiant ces tendances, corrigent ainsi l’inconvénient le plus grave de leur situation originelle , lequel consistait à être fixes ventre à ventre, et posés face a tace.

Cependant, ne pouvant que faiblement oscillet sur leur axe, ils forment, en définitive, un seul groupe, contraint d’agir comme une seule masse. Aussi a-t-on observé que ce qui est résolu par 1 un est immédiatement suivi par l’autre. 11 n’est , dans le fait, qu’une seule volonté pour le mouvoir; le principe de ce vouloir étant d’ailleurs indifféremment dévolu à l’un ou à l’autre. Ainsi, à qui la pensée d’une action est venue, l’autre est tenue de l’accepter, d’y obtempérer. Celui-ci n’aurait point d’ailleurs le temps de s’y soustraire, de se lancer dans un dessein contraire. Ce n’est donc point qu’il y consente par un assentiment réfléchi, mais parce qu’il est entraîné dans les effets d’un trémoussement qui le gagnent avec la rapidité de l’éclair. De là une heureuse harmonie plus instinctive que réfléchie : c’est une habitude créée et maintenue par la nécessité. En pleine mer, le capifaine Coffin a vu, seulement une fois, la mésintelligence troubler les deux frères. Ils prenaient ordinairement des bains froids; l’un d’eux s’y refusa un jour, sous le prétexte de la rigueur de la saison. Les deux frères sont gais et intelligens, donnant attention à tout ce qui se passe autour d’eux, et se montrant reconnaissans des égards qu’on leur témoigne. En fort peu de temps, ils apprirent le jeu de

dames et des échecs, de manière à pouvoir lutter avec ceux qui le leur avaient montré. Mais ce qui ne s’accorderait guère avec ce qui précède, c’est une autre circonstance de ces récits. M. le docteur Warren ne les entendit jamais se parler, bien qu’ils parussent se plaire à causer avec un jeune Siamois qui avait consenti à les suivre. Serait-ce parce que l’intimité rend inutile la communication ?

S’il n’est point question de mouvement, leur moi distinctif se manifeste : on les a vus suivre chacun séparément une conversation avec deux personnes différentes, l’une s’expliquant par des signes, et l’utre prononçant quelques mots anglais. Vifs, petits et très-forts , ils courent avec une facilité surprenante ; c’est que leur aplomb est assuré, leur marche préalablement très-bien et surtout naturellement concertée par leur situation habituelle en équerre; ils suivent la diagonale de l’angle formé par cette position ordinaire. Ainsi , un jour qu’on les poursuivit, avec leur agrément, sur le pont du navire, ils rencontrèrent l’écoutille laissée ouverte, ce qui les exposait à tombera fond de cale, et à périr ; ils n’hésitèrent point un inslant, et ils la franchirent sans peine. Dans leur démarche grave, ils se saisissent en passant leurs bras autour du cou l’un de l’autre; enfin, leur sympathie se montre dans tout ce qu’ils font. Ainsi, ils sont portés ensemble au même moment au sommeil ; fis mangent autant l’un que l’autre , et remplissent au même instant toutes les autres fonctions. S’ils sont endormis, on les reveifle tous les deux en 11e touchant q u a un seul. Seiaicnt-ils al— Sectionnés l’un à l’autre? On le peut presque conclure

de leur âge, car ils ont vécu ensemble depuis dixhuit ans. C’esL qu’ils n’ont jamais jugé de leur union forcée d’après les senlmiens qui nous allectent en les considérant , mais qu au contraire ils attachent quelqu’idée de bonheur à la condition de leur commune existence. Qu’il eu eût été autrement, on connaît le pouvoir de la douleur; elle abat, et mène au dépérissement. Bien loin de là, ces jeunes gens jouissent d’une excellente santé; leur physionomie est calme et douce, et il y règne un air de contentement non équivoque. C’est ordinaire aux jumeaux, libres dans leurs actions, de se complaire dans une amitié réciproque, comme de se ressembler par leur conformation. Comment, à plus iorte raison , n’en serait-il pas ainsi de nos deux frères joints par le ventre? 11 y a si bien motif à ce sujet, que le contraire serait une exception. En effet, presqus toujours l’avènement de la conception est un , instantané ; les producteurs y appliquent les mêmes émotions et excitations, l’emploi des mêmes forces, le concours des mêmes facultés, une intervention également proportionnelle de toutes les parties d’eux-mêmes. Comment alors le produit séparé en deux le serait-il en parts inégales? Yoilà ce qui donne le pourquoi de la ressemblance nécessaire de deux jumeaux. Ils naissent fille ou garçon, rarement de sexe différent. Pourvus d’appareils sensitifs de même grandeur, et d’une même puissance relative, ils portent, les mêmes moyens d’investigation dans le monde extérieur ; ils interrogent de même lescorps capables de leur louruir des sensations; ils en reçoivent de mêmes réponses, et ils se forment ainsi aux mêmes dispositions morales. On connaît des

laits contraires , île jumeaux de sexe, de forme et de caractères dilTérens; mais alors l’exception expliquée ne préjuge rien contre la loi. Voyez, ajoute M. Geollroy Saint-Hilaire, les frères Faucher (César et Constantin); leurs personnes ont réalisé un cas vraiment phénoménique , celui d’une ressemblance parfaite , le fait d une ame partagée en deux corps exactement identiques. Leur mère elle-même ne les distinguait, dans leur enfance, qu’en les habillant séparément.

Revenons aux deux jumeaux Siamois. Les pulsations des cœurs sont en même nombre. Le docteur Warren s’en est soigneusement occupé par l’état du pouls ; il a compté soixante-treize battemens par minute , tant sur tous deux, que sur chacun successivement. Le pouls devint plus fréquent sur l’un d’eux, qui s’était baissé pour considérer le jeu d’une montre ; après, il se remit de suite. La respiration était simultanée. Ces deux frères se nomment , l’un Change et l’autre Eng ; mais de même que la nature a joint leurs personnes, on unit aussi leur nom, Chang- Eng. Cependant, leur duplicité ne se manifeste jamais mieux que dans la situation calme de leur esprit; inattentifs l’un pour l’autre, ils se laissent préoccuper séparément, si bien que, quelquefois, il leur arrive de se tirer en sens contraire.

Ritta-Ckistina.

Celte monstruosité, l’une des plus extraordinaires que l’on ait encore observées, et, comme l’a dit

M. Geoffroy-Saint-Hilaire, l’un des faits les plus Tares etplus précieux de la science , lui a ete adressée par M. le professur Rolando , premier médecin du roi de Sardaigne. Ritta Cristina ou Ritta-Cristina t sont ou est arrivée ou arrivées a Paris le 26 octobre, et a ou ont été présentées successivement aux Académies des sciences et de Médecine. Pour n’avoir rien à démêler avec M. Mangin , nous nous bornerons à désigner cette monstruosité par le nom de Ritta-Cristina j et à' Enfant bicéphale. Cette fille est née, le 12 mars 1829, à Sassari , en Sardaigne; chacune des têtes a été baptisée séparément par le vicaire de la paroisse de Saint-Apollinaire. L une de ces deux têtes a reçu le nom de Ritta , et l’autre celui de Cristina. La mère de l’enfant est bien constituée, et en a déjà mis au monde sept autres L’accouchement de cette monstruosité a eu lieu par la tête , et n’a point été laborieux. Ce bicéphale n’est double que par le haut du corps, qui est simple inférieurement. On distingue deux têtes , deux poitrines et quatre bras, comme pour deux individus, mais il n’existe qu’une seule région abdominale, un seul bassin , deux cuisses et deux jambes : la partie inférieure ne constitue donc qu’un seul individu. Il est digne de remarque que les cuisses et les jambes sont d’une maigreur excessive ; tout porte à croire que c’est par défaut de nutrition. L’examen de Ritta- Cristina, fait par MM. Geoffroy-Saint-Hilaire et Serres, au moyen du stéthoscope , les porte à croire qu’il n’existe qu’un seul cœur et deux estomacs: on n’y distingue aussi que les intestins d’un seul individu , et un seul anus avec un petit bourrelet. Il est un fait 1829. Difformités. 9

cligne de remarque , c’est que le buste de droite , nommé Ritta f est maladif, et un peu moins développé que celui de gauche , baptisé sous le nom de Cristina. Celui-ci est mieux nourri, plus fort et plus gracieux. A peine âgées de huit mois, on n’a pu encore bien étudier les sensations propres à chacun des deux troncs. Nous nous bornerons donc à dire qu’ils sont allaités par la mère et par une nourrice; que souvent les deux têtes pleurent en même temps. Nous avons vu l’une téter et l’autre dormir ; Cristina sourire et Ritta conserver une sorte d’immobilité. Enfin , nous avons cru distinguer évidemment deux volontés différentes.

Bien des gens prétendent que letat de marasme dans lequel se trouvent les extrémités inférieures de Ritta-Cristina annonce un manque de nutrition dans ces parties; nous croyons pouvoir affirmer que ce bicéphale ne saurait vivre long-temps. Certains médecins sont d’avis qu’indépendamment de ce fait , cet état d’organisation ne saurait être favorable à la vie. Sur ce dernier point , nous répondrons que l’homme bicéphale qui naquit sous Jacques III , roi d’Écosse, et qui vécut vingt-huit ans , était absolument semblable à la monstruosité dont nous parlons. Nous ajouterons un fait très -curieux qui vient à l’appui , ou mieux confirme les observations faites par MM. Geoffroy-Saint- Hilaire et Serres, sur Ritta- Cristina. On lit dans le Bulletin de l’École de Médecins de Paris , n°. 3, année 1808, la description d’un bicéphale du sexe féminin , envoyé par le docteur Yorbe. Les deux têtes étaient bien conformées et séparées l’une de l’autre. On y distinguait, i*. deux

ntchis adossés dans la région lombaire , et unis entr’eux , dans la région dorsale , par des os intermédiaires soudés ensemble, et provenant des côtes, dont la rencontre avait empêché le développement, sans toutefois leur ressembler; 2°. un développement extraordinaire de la poitrine; 5°. deux thymus de grosseur ordinaire ; 4°* des poumons comme dans un seul fœtus, si ce n’est qu’un petit lobe du gauche était engagé dans le médiastin sans isolement ; 5°. deux œsophages aboutissant chacun à un estomac distinct, mais réunis l’un et l’autre à un seul pylore, et un seul canal intestinal; 6°. un seul cœur; y0, un seul foie très-volumineux, dont le lobe de Spigel , séparé du reste par une scissure profonde, occupait l’hypochondre gauche ; 8°. deux extrémités supérieures avec de longues clavicules , et deux extrémités inférieures avec une articulation tibio-tarsienne vicieuse , cause de la déviation du pied en-dedans.

L’accouchement eut lieu parles seuls efforts naturels; la tète droite sortit la première, et la gauche, fortement renversée, avait causé la luxation de son cou. Le reste du corps sortit facilement, et le cœur battit pendant trente minutes après la naissance. L’aorte ascendante fournissait les carotides de la tète droite ; celles de la tête gauche venaient de la crosse de l’aorte descendante. Il est à remarquer que les deux têtes présentaient , dans leurs parties molles, la plus parfaite ressemblance entr’eiies, bien que la face de la tête droite fût plus développée , eut des orbites plus évasées, des dents plus avancées , et un crâne plus volumineux que ce6 mêmes parties dans la tête gauche. Il est aussi digne de

re-

marque que la mère de cet enfant avait déjà mis au monde plusieurs autres monstruosités, qu’elle cachait soigneusement.

La description de ce bicéphale offre l’analogie la plus frappante avec celle de Ritta - Cristina , avec cette seule différence,, i°. que chez cette dernière lesextrémités supérieures étaient doubles, et chez celle du docteur Yorbe , simples ; 2°. que la mère de Ritta-Cristina avait eu déjà sept enfans bien conformés , tandis que l’autre n’avait produit que des enfans monstrueux. À cela près , dans les deux monstruosités, deux œsophages, deux estomacs, peut-être un seul cœur , un seul foie , et intestins communs ; il est même probable que , sans la luxation des vertèbres du cou de la tête gauche du bicéphale du docteur Yorbe, cette monstruosité eût été

viable.

L’apparition de Ritta-Cristina à Paris a éveillé l’attention de l’autorité , qui a cru que cette bicéphalite pouvait ouvrir la porte à des discussions psychologiques ; elle s’est donc empressée d’en interdire l’exposition publique, ou du moins elle a mis dans sa permission de telles restrictions , quelle équivaut presque à une défense. Le vicaire de Sassari a été plus décisif; il n’a consulté ni théologiens, ni naturalistes , ni physiologistes ; il a vu deux têtes et quatre bras , sur un corps féminin ; il a donc baptisé deux filles; il a pensé qu’en n’accordant le baptême qu’à une seule , il eût pu manquer à ses devoirs religieux, et avoir à se reprocher un jour la damnation de l’une d’elles. Nous n’entrerons point dans de pareilles discussions , notre but n ayant été que d exa-

miner ces monstruosités dans leurs rapports avec les

sciences naturelles.

Nous joignons ici la gravure.

Mort et autopsie de Ritta-Cristina.

Ainsi que nous l’avions prévu, Ritta-Cristina a succombé le 21 novembre, âgée de huit mois dixsept jours. Peu de temps après sa naissance , Pûtta paraissait souffrante , et sa santé se trouva considérablement affaiblie par son voyage, sans que celle de sa sœur Cristina en eût souffert. Leur séjour à Lyon fut très- favorable à son rétablissement. A son arrivée à Paris , soit les fatigues du voyage , soit 1 intempérie de la saison , ou soit qu’elle ait résidé dans une chambre trè6-mal chauffée et môme assez froide, il en est résulté que cette influence du froid, si funeste pour les nouveau-nés, réunie aux causes précitées, a été mortelle pour Ritta , qui s’est bientôt flétrie, et , après plusieurs jours d’une sorte d’agonie, a succombé. Durant cette agonie , la santé de Cristina était excellente; elle jouait même sur le sein de sa mère , au moment que Ritta rendait le dernier soupir;, mais dès que Ritta a cessé d’être , Cristina a poussé un cri, et soudain elle a expiré. Il est un fait bien remarquable , c’est que la partie cadavérique de Cristina est devenue froide et roide en quelques minutes, tandis que celle de Ritta n’a perdu graduellement sa chaleur qu’au bout de huit heures, malgré qu’elle eût déterminé la mort de Cristina. Après avoir été, des son vivant, l’objet d'une odieuse persécu-

tion , on a voulu l’étendre sur son cadavre même, et le faire inhumer dans les vingt-quatre heures ; mais, instruit des sollicitations d’un grand nombre de savans, et particulièrement de l’honorable Geoffroy- Saint-Hilaire, un des hommes qui aiment et qui honorent le plus les sciences, M. le comte Chabrol, préfet de la Seine, s’est empressé de donner des ordres nécessaires pour qu’il fût sursis à l’inhumation. C’est donc aux lumières de ce magistrat qu’on doit la conservation d’un des plus étonnans phénomènes qu’ait offerts la science, .

Ritta-Cristina a donc été transportée à l’Hospice delaPitié, etson autopsie a été faite le ^5 novembre par MM- Serres et Manec , en présence de MM. Geoffroy-Saint-Hilaire , Cuvier , Dubois père et fils, Portai, Breschet, Castel, Lisfranc, Itard, et d’un très-grand nombre d’autres médecins. Je dois à l’extrême obligeance de M. Geoffroy-Saint-Hilaire les détails suivans :

Cette autopsie a fait connaître que Ritta-Cristina a deux coeurs isolés et libres dans une seule enveloppe ou péricarde ; ces cœurs se touchent par leurs pointes; leurs bases sont parfaitement libres. Cet adossement de deux cœurs existe dans une étendue de six à huit lignes, de telle sorte que la pointe de cet organe, chez. Ritta , est située à gauche comme dans l’état ordinaire, tandis que celle du cœur de Cristina est à droite. Dans cette position, le ventricule droit du cœur de Ritta se trouve aplati et comprimé, ce qui rend raison de la gêne de la circulation du sang noir, et du commencement de la maladie bleue dont était atteinte Bilta, Le stéthoscope , il est vrai, n’avait in-

diqué qu’un seul cœur; mais ces deux cœurs se trouvaient renfermés dans une même cavité membraneuse, et de telle sorte, que de quelque manière qu’on plaçât l’instrument, en avant, en arrière, à droite, on ne pouvait jamais recevoir l’impression que d’un seul des deux cœurs. Cette situation justifie 1 erreur produite par l’inspection avec lestethoscope. Mais poursuivons. On n’a trouve qu un seul foie, mais résultant évidemment de la réunion du foie de chacun des enfans sur la ligne médiane; ce qui le prouve, c’est qu’il y a deux lobes de Spigel et deux vésicules du fiel parfaitement distinctes. Il y a egalement deux estomacs et deux intestins grêles, lesquels se reunissent de dix à douze pouces avant leur union au cæcum.

Celui-ci est unique, ainsi que les gros intestins, qui paraissent appartenir plus spécialement à Cristina* Il existe aussi deux matrices distinctes : l’une en avant, située comme à l’ordinaire derrière Ja vessie ; et 1 autre placée en arrière, séparée de la première par le rectum et par les intestins qui remplissent le bassin ; la cavité pectorale, divisée par un médiastin central, est cloisonnée inférieurement par un seul diaphragme, lequel, comme le foie, résulte de la jonction sur la ligne médiane du diaphragme des deux sujets. Cette circonstance, très-intéressante par elle-même, le devient surtout pour donnerune explication probable de la presque instantanéité de la mort de Cristina après celle de Ilitta ; puisque la moitié de ce diaphragme était paralysée, et la continuité existant , il est aisé de voir comment les contractions de l’autre moitié ont pu cesser séparément. Les deux sternums sont réunis par leurs bases, de manière il former une espèce de

croix qui couronne le double thorax. Le côté gauche, ainsi que le côté droit*, n’ont que onze côtes, c’est-àdire une de moins que dans l’état naturel. Les deux colonnes vertébrales sont parfaitement distinctes dans tout le trajet jusqu’à la pointe du coccix, sans aucune anomalie. Les pulsations artérielles, à l’état normal, étaient isochrones chez les deux sœurs, elles ont été plus fréquentes chez Ritta pendant sa maladie ; enlin chaque extrémité inférieure paraissait sous la dépendance de la tête qui lui correspondait.

Celte autopsie n’a point donné de notions certaines sur la nature de la maladie à laquelle Ritta a succombé. Une légère adhérence de la partie postérieure de la plèvre du côté droit, avec emphysème du poumon, annonçait l’existence d’une inflammation de cette membrane, mais peu intense, peu étendue, et à laquelle on ne saurait attribuer la mort , mais plus vraisemblablement à une accumulation considérable des matières fécales dans l’intestin rectum, dont un lavement purgatif eut produit l’issue, si l’on eût invoqué les secours de l’art; car, nous devons le dire, Ritta-Cristina est morte sans qu’aucun médecin ait été appelé pendant sa maladie. Cette apathie doit être attribuée à l’état de gêne et aux tracasseries auxquelles les parens ont été exposés dans une terre qui n’eût pas dû leur être si inhospitalière. L’histoire de la science offre plusieurs autres exemples de semblables monstruosités. Une lettre de M. Magellan, insérée dans le Journal de Physique, année 1778, donne l’historique d’un monstre à deux têtes et à deux cols, né après un autre enfant bien conforme. Le même journal, année 1791 , contient une notice de M. Caqué,

sur un bicéphale semblable à Ritta-Cristina , accompagnée d’une planche ; ce monstre, du sexe masculin, né°à Reims, fut baptisé sous les noms de Jean et Pierre; il vécut peu de temps. A sa mort, on y reconnut deux cœurs et deux estomacs.

Réflexions sur les effets secondaires que déterminent les Difformités de la Colonne Vertébrale et des Membres dans l’économie animale ;

Par M. le Docteur Bellanger.

Nous avons exposé dans un numéro antérieur de ce journal (1) nos opinions sur les causes des dilformités et sur les effets secondaires qu’elles déterminent dans l’économie animale; nous avons fait voir que ces causes étaient infiniment variées; qu’elles dépendaient tantôt d’un vice originel, d’une sorte d’inégalité primitive dans la distribution des forces qui président au développement des organes, tantôt de circonstances relatives à l’état et aux habitudes des individus , quelquefois d’un état morbide inconnu qui amène l’altération de quelques parties, lesquelles, comme les fibro-cartilages intervertébraux, sont indispensables à la solidilé comme aux proportions de la charpente animale; nous avons démontré que les difformités humaines

(i) Ier- Numéro, troisième année.

pouvaient encore dépendre d'un état de débilité générale ou locale , des attitudes vicieuses auxquelles les enfan9 sont trop souvent et trop longuement exposés, bien que ces deux genres de causes n’amènent ordinairement que des changemens de forme accidentels et facilement réductibles; nous avons insisté sur la distinction des causes en primitives et secondaires , d’où dérive la preuve du fait qu’une difformité est souvent la cause d’une autre ; puis nous avons montré les difformités produites par des affections d’un autre ordre , telles que les paralysies , contractures des membres, etc.; il est évident que toutes les distinctions étiologiques sont de la plus haute importance, et qu’elles doivent singulièrement influer sur le choix rationnel des divers modes de traitement ; il suffit de les avoir comprises pour reconnaître combien il était urgent que des médecins éclairés s’occupassent de l’orthopédie, branche si vaste et si utile de la médecine , trop long -temps délaissée ou abandonnée comme le partage des empiriques. Le soin de la conservation des formes normales qui intéresse si vive-, ment l’amour-propre, et auquel se lie dans un si grand nombre de cas la conservation de la santé et même la durée de la vie, méritait bien des études dont on a peine à concevoir le long abandon ; heureusement nous avons, pour ainsi dire, racheté, par les découvertes faites dans les dernières années, notre insouciance passée; le plus grand nombre des difformités ne résistent plus à nos méthodes rationnelles de traitement, et nous avons rendu aux malades le double service de les délivrer de leurs maux, et des maux quelquefois plus grands que leur luisaient cri-

durer des charlatans et. les mécaniciens étrangers aux connaissances médicales. La déviation de la colonne vertébrale, la plus commune des difformités, est aussi celle dont les médecins se sont plus spécialement occupés; ils ont signalé et décrit avec une exactitude , pour ainsi dire minutieuse , la forme des courbes qui la constituent , l’inclinaison et la rotation des vertèbres, l’altération organique des fibro-cartilages intervertébraux; ils ont fort habilement explique la succession des effets secondaires de ces déviations ; mais ils ont été beaucoup moins heureux dans leurs recherches étiologiques ; ce n’est pas qu’il ne soit facile de signaler, ainsi que nous l’avons fait plus haut , un grand nombre de circonstances propres à favoriser ou même à déterminer le développement des déviations; mais la difficulté consiste à en faire la juste application à chaque cas en particulier^ lorsqu’on n’est pas d’accord sur la nature des causes qui ont déterminé une affection quelconque, il est difficile de s’accorder sur le choix des moyens propres à la combattre; aussi la thérapeutique des déviations est-elle jusqu’à ce jour l’objet de beaucoup de controverses!

Deux méthodes fondamentales de traitement sont toutefois adoptées par le plus grand nombre des orthopédistes qui ne se divisent que sur la préférence exclusive à accorder à l’une d’elles ou sur la manière de combiner l’emploi des deux méthodes elles-mêmes. Je veux parler du redressement de la colonne vertébrale par des moyens mécaniques, ou par l’emploi des exercices gymnastiques ; la première méthode , le redressement mécanique de la colonne , a donné lieu dans le principe à une vive opposition; on l’a signalée

comme inefficace et dangereuse ; on a même prétendu que loin de corriger les difformités, elle devait nécessairement les accroître par suite de la débilité musculaire que devait entraîner une immobilité prolongée ; les fauteurs de cette opinion étaient principalement ceux qui attribuaient la pi’oduction des déviations vertébrales aux altitudes vicieuses et à l’action anormale des muscles. L’expérience a dû depuis dissiper leurscraintes chimériques, etleurprouver qu’ils avaient eu tort de faire de leur théorie étiologique une application si générale ; ils ne peuvent ignorer que le redressement de la colonne vertébrale par des moyens extenseurs appliqués à ces deux extrémités a eu lien un grand nombre de fois et toujours sans accidens , lorsque le genre de traitement a été dirigé par des médecins prudens; de plus ils ont dû complètement échouer dans leurs tentatives toutes les fois qu’ils ont essayé de corriger des déviations un peu prononcées, par l’emploi exclusif des moyens gymnastiques. Ici , comme dans tant d’autres circonstances, la vérité ne se trouve pas dans les extrêmes; l’extension mécanique de la colonne vertébrale est sans aucun doute le moyen le pius puissant de redressement des déviations vertébrales, quelle que soit la cause qui les ait déterminées , mais il ne suffit pas pour obtenir un redressement durable; il faut que les vertèbres et les fibro-cartilages intervertébraux puissent se maintenir dans leur nouvel état de rectitude ; le temps amène cette sorte de consolidation ; il faut de plus que les muscles destinés à maintenir la charpente osseuse dans son état normal et à en mouvoir les diverses parties, conservent ou acquièrent une energie

( l'il )

suffisante , de là résulte l’importance de l’usage alternatif de la gymnastique et de 1 extension. Un professeur célèbre (1) l’a dit avant nous ; il faudrait renoncer à l’orthopédie , si l’on ne pouvait , dans le traitement des déviations vertébrales , appeler la gymnastique à l’aide de la mécanique. C’est une vérité dont nous sommes surtout pénétrés depuis que nous avons fait construire un gymnase complet dans notre etablissement orthopédique. Nous avons trouve dans 1 addition de ce moyen une efficacité qui nous a souvent causé un véritable étonnement.

Le temps que les malades passent hors du lit mécanique est consacré aux exercices que comportent leurs difformités; leur santé s’améliore ou se fortifie ;

tous les organes du mouvement acquièrent une énergie et une agilité surprenante; arrive l’époque où la colonne soumise six heures chaque jour à l’action du lit extenseur, est complètement redressée et conso¬

lidée ; alors la cure est complète , et les récidives fort peu à craindre. Il serait heureux que toutes les personnes affectées de difformités pussent être sans inconvénient soumises à l’action puissante d’un traitement aussi éminemment rationel; mais combien de personnes déformées se sont trop longuement abusées sur leur état , et ont attendu pour réclamer le secours de la médecine , ou pour abandonner les soins aveugles des charlatans, que l’altération de leur santé vînt leur révéler toute la gravité de leur état ; les déviations de la colonne vertébrale , lorsqu’elles sont lé-

(i) M, Delpech, Traité do l'Orthomorijliiç..

gérés , 11e portent ordinairement aucune atteinte aux diverses (onctions essentielles à la vie , mais lorsqu’elles parviennent à un certain degré d’étendue, il est rare qu il n en résulte pas une altération notable dans la respiration et les fonctions du cœur; et comment en serait-il autrement? quels organes plus que ceux renfermés dans le thorax ont besoin d’une entière liberté? quels obstacles des pressions mécaniques insolites ne doivent-elles pas apporter à l’exercice de leurs fonctions? Il ne faut pas même qu’une déviation latérale soit très-prononcée pour déterminer une gêne notable dans l’état de la respiration; les preuves de ce fait surabondent.

M. le professeur Delpech rapporte l’histoire d’une jeune personne âgée de dix-huit ans, chez laquelle une assez légère déformation de l’épine avait été la seule cause connue d’une hypertrophie grave du cœur; et celle d’une autre jeune demoiselle affectée d épistaxis très-graves et manifestement liés au progrès d une déviation latérale gauche de la région dorsale de l’épine. La jeune malade avait huit ans; il y avait trois ans que l’hémorrhagie persistait et se reproduisait après des intervalles de quelques mois ; elle durait chaque fois plusieurs jours; la malade était réduite à un état presque anémique. Avant que les hémorrhagies eussent lieu, il. y avait eu des douleurs aux côtés, surtout au côté gauche , et des palpitations de cœur. L’apparition de ces accidens eut lieu dès le commencement de la difformité spinale; puis à mesure que celle-ci se prononça davantage, les hémorrhagies s’annoncèrent constamment par des palpitations de cœur et une oppression forte ; les principaux

effets de la difformité cousistanl en ce que les côtes moyennes gauches avaient été fortement entraînées en dedans ; la situation du cœur était changée; cet organe se trouvait sous le sternum et sous les côtes droites. Il est évident que ce déplacement du cœur avait du soumettre les gros vaisseaux à des changements qui entravaient le cours du sang; delà une surcharge des 'vaisseaux delà tête, et une distension qui explique les hémorrhagies et les palpitations.

Nous avons reçu cette année, dans notre etablissement, une demoiselle chez laquelle un anévrysme du cœui paraissait évidemment le résultat d une énorme déviation de l’épine. Cette malheureuse personne vint réclamer nos secours alors qu’il ne lui restait évidemment que peu de temps à vivre : l’affection du cœur était parvenue a son dernier degré ; la respiration était horriblement gênée, la malade éprouvait chaque jour plusieurs accès de suffocation effrayants, les membres inférieurs étaient iufiltrés , etc. La maladie était évidemment sans ressource; nul doute que l’affection du cœur n’ait été le résultat des entraves que le rétrécissement et la déformation du thorax avaient apportés à l’exercice des fonctions du cœur et des gros vaisseaux, comme l’indiquaient clairement les récits historiques delà malade.

Une autre jeune demoiselle, entrée récemment dans notre établissement , nous a offert un état analogue , quoique beaucoup moins grave; elle était atteinte d’une déviation latérale de la légion dorsale de l’épine , encore peu avancée; néanmoins , depuis son apparition, les fonctions du cœur étaient notablement altérées, des palpitations fréquentes avaient lieu, la respiration était habituellement courte, et la malade éprouvait, à la suite du moindre exercice, un malaise très prononcé. Ici le cas n’était pas sans ressources; nous conseillâmes aux parents de soumettre leur fille au traitement orthopédique,

persuadé que nous étions que le redressement de l’épine et le rétablissement intégral de la cavité thorachique amènerait la disparition de tous les accidents. Nos' avis furent d’abord favorablement accueillis; nous commençâmes le traitement sous les yeux mêmes de la mère; mais bientôt la tendresse aveugle de cette dame s’est alarmée en voyant sa fille éprouver quelques exacerbations pourtant fort légères sur le lit mécanique; elle a pris le parti de discontinuer le traitement pour emmener sa fille à la campagne. On peut prédire que cette mère ne tardera pas à revenir de son erreur; elle verra augmenter à la fois la déformation et les maux de sa fille; heureuse si elle n’attend pas que l’affection du cœur soit au-dessus de tous les moyens de l’art ! Les affections graves de la poitrine, si souvent le résultat des déviations de l’épine , peuvent aussi en être la cause et s’aggraver singulièrement par suite de ces déviations qu’ellesmêmes ont produites.

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